Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Café littéraire, philosophique et sociologique. Association culturelle dédiée à l'écriture dans tous ses arrangements et engagements : littérature, musique, théâtre, danse, peinture, photo, cinéma...

Publicité

Transit 16



Au début c’était toujours la même image qui lui revenait. Juste avant de refermer la porte du compartiment, elle avait jeté un coup d’œil sur son mari. Il s’était assoupi. La tête plaquée sur le rideau de la fenêtre. Un papillon doré badinait dans ses cheveux. Le train entrait alors dans son rythme de nuit. Dehors la terre jouissait de l’étirement infini de la lumière. Dans le couloir elle n’avait fait que quelques pas avant de s’effondrer. La collision s’était produite au passage d’une gare. La plupart des voyageurs étaient à terre. La peur avait déclenché les cris. Engendré des plaintes et des sanglots. Haché les pensées. Elle n’avait pas senti la douleur de ses deux jambes brisées. La détresse l’avait rapidement happée et autour d’elle l’obscurité s’était brusquement alourdie. A son réveil, il était toujours là, dans l’encoignure. Un grand sourire cassé barrait son visage. Ses yeux fixaient un point lumineux dans le lointain. Tout de suite elle s’en était voulue. Jamais elle n’aurait dû le presser de partir. Qu’avait-elle besoin de cette excursion alors qu’elle avait le ventre en joie, qu’ils formaient une si belle totalité ? Et pourquoi l’avait-elle invité à échanger leurs places ? A l’exposer lui, au péril ? L’instant d’avant, dans le couloir, quelqu’un de grand et fort avait attiré son attention. Son visage était masqué par la pénombre mais il lui avait semblé reconnaître un bon ami qu’elle chérissait autrefois. A présent qu’elle était si triste, elle s’en souvenait comme d’un être sorti d’elle-même, une sorte de reflet de son homme portant l’envers de son âme. Quand la fin du jour venait, elle ne pouvait s’empêcher de trembler à l’idée de sentir cette présence venue des ténèbres, ses lèvres se mouillaient de chagrin et elle aurait voulu mourir à ce moment-là. Elle passait alors la nuit à guetter un signe des étoiles. Au petit matin, les mains agrippées au fauteuil roulant elle se laissait emporter à l’hôpital sans dire un seul mot. Jamais personne ne se souciait de lui demander des nouvelles de son mari.

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article
L
Il s'agit d'un "Café littéraire, philosophique et sociologique", Dominique.Qu'entendez-vous par : "L'hustoire est belle" ?
Répondre
D
L'histoire et l'image sont belles, ça ne suffit pas ??
Répondre
L
Je crois que l'état de mélancolie n'est pas le sujet. L'héroïne de l'histoire cherche une raison utopiquement logique à ce coup du sort : la perte d'une être cher. Si l'homme avait été victime d'un bombardement ou d'un tremblement de terre, la réaction de la femme aurait été tout autre, sa peine ne pouvant pas être entachée de culpabilité.Deux facteurs exclusifs la culpabilisent :1/ Le caractère non inéluctable, apparemment, de la survenance de l'évènment.2/ Et, surtout, le fait qu'il n'y avait qu'une faible marge de temps pour que la catastrophe se déclenche.Si la femme n'avait pas voulu faire cette excursion, s'ils avaient pris un autre train, si elle n'avait pas voulu changer de place, etc., les choses aurait été, d'après l'épouse, différentes. Mais en fait, elle ne choisit que les seuls arguments qui la mettent en cause, pour mieux culpabiliser... Au fond elle a honte d'être en vie alors que l'être cher a disparu.Car elle aurait pu opter pour d'autres facteurs tout aussi probant : S'il n'y avait plus eu de places dans ce train, si l'erreur d'aiguillage ne s'était pas produite, si le mécanicien de la motrice avait mieux réagi au signal d'arrêt, etc., éléments qui ne la mettaient pas en scène.C'est dans le présent qu'elle puise sa tristesse et non dans un passé lointain.
Répondre
L
Est-ce à dire alors qu'il se complaît dans cet état de mélancolie et qu'il y trouve même du bonheur à vivre ainsi, dans le passé ?
Répondre
P
<br /> Maladie ? Une chose est sûre : il y a une souffrance extrême, une sorte de souffrance blanche qui tend à abraser toute émotion, toute envie d’être pris par les choses de la vie.Le mélancolique est-il toujours de ce monde ? Il est prisonnier d’un récit intérieur qui ne peut se dire au présent. Comment penser le temps vécu quand il est entièrement pris par l’absence ? Quelque chose du passé est pris pour le présent. Ce passé s’enfonce en lui-même, il n’est pas soutenu par un présent actif. Dès lors où le présent n’a plus d’épaisseur, l’avenir disparaît ou plutôt le futur n’est pas à venir, l’instant est entièrement occupé par un passé figé, un arrêt sur image. Un temps arrêté est un temps qui veut échapper au devenir. Le mélancolique reste à l’état où il était comblé, où il ne manquait de rien. Il évite le surgissement du désir en ne parlant pas ou en ne livrant à l’écoute de l’autre que cette faute qui aurait tout suspendu. En se privant d’une parole, le mélancolique empêche la séparation, la perte, il ne veut pas prendre le risque d’éliminer le passé, de le tuer…<br />
Répondre