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C’était un de ces grands trains que l’on appelait Feux Follets. Un train de nuit que l’on ne prenait qu’à l’occasion. Pour goûter au grand frisson. Sitôt à bord, l’inspiration lui était venue. Il avait profité du premier passage au noir pour l’embrasser. C’était son premier vrai baiser. Sa première grande aventure amoureuse. Le fameux effet de surprise vanté à la billetterie. Elle l’avait laissé glisser ses lèvres sur sa poitrine, doucement, tendrement, jusqu’à la pointe du paradis. Il en avait été transformé. Devenu ange, il avait voulu déployer pleinement ses ailes et la prendre dans son envol. Mais elle s’était refermée dans un bref instant de clarté. Comme il insistait, elle avait crié non pas encore puis murmuré plus tard… plus tard nous irons jusqu’au bout, plus tard… Des larmes lui avaient enflammé le visage et, pris d’une subit étourdissement, il s’était laissé emporter par cette promesse d’infini. Longtemps, il était demeuré ainsi, dans la douce somnolence des étoiles et de la lune. Il avait rêvé. Un rêve fulgurant. Les portes du wagon s’étaient ouvertes avec fracas et des hommes en noir parlant une langue étrange avaient surgi. Elle avait hurlé. Il avait frappé. Il lui avait fallu courir, courir, courir, poursuivi par des ombres au ventre blanc. Il avait été réveillé par le bruit d’une vive discussion dont il était l’objet. Son amie s’était affaissée sur la banquette et ne bougeait plus. Un contrôleur le foudroyait du regard tandis que l’autre prenait les passagers à témoin. Ils disaient que c’était sa faute. Il bégayait, essayant de leur faire entendre que sa conduite n’était en rien criminelle. Ils avaient ri. Monstrueusement ri, jusqu’à ce qu’il comprenne que l’ange était à jamais déchu et qu’il ne lui restait plus qu’à prendre ses jambes à son cou.