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Par précaution, les enfants leur avaient demandé de prendre un train de nuit. Les voyages de jour étaient pénibles, semés d’embûches et d’incidents de toutes sortes, disaient-ils. Eux, les offenses comme les humiliations ne les faisaient plus pâlir d’effroi depuis longtemps. Ils avaient vécu jusqu’à l’épuisement toutes les douleurs de la vie. La vieillesse était venue sans qu’ils aient eu besoin d’être à leur tour impitoyables. Leurs enfants travaillaient au Nord, de l’autre côté de la frontière dans une ville industrieuse bordée de cités ouvrières et de camps d’émigrants. Ils avaient entrepris de les rejoindre et de s’installer dans une maison réservée aux anciens. Leurs passeports dataient de leur mariage et, pour s’acquitter des formalités propres aux gens du Sud, le vieux couple disposait d'une poignée de billets à deux chiffres, toutes leurs économies. A la douane, l’inspecteur était plein d’attention. Pour leurs intentions, leurs papiers et leurs liquidités. Son regard se partageait entre le doute et la tentation. S’il le fallait, une fois parvenus à destination, les enfants pourraient trouver à lui donner davantage. L’homme aurait voulu être sûr. Vous serez bientôt arrivés, avait-il dit finalement en glissant l’argent et les papiers dans sa vareuse. Peu avant l’aube, le train s’était arrêté dans une gare de banlieue. Les sans papiers avaient été rassemblés. Un fourgon cellulaire les attendait sur le quai.