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Mouvement du 22 mars (8)
par Françoise Guérin
Elle a vingt ans, un joli minois à la mode et un portable dernier cri posé à côté de sa trousse. L’amphi est plein. Je viens de commencer mon cours et je cherche encore mes feedbacks, ces étudiants-tests dans le regard desquels je lis si mon discours passe, s’il est reçu au lieu de l’Autre. J’ai déjà repéré une étudiante gothique à la moue désabusée : parviendrai-je à capter son attention ? Il y a aussi ce garçon, dans le coin à gauche et cette femme, plus mûre, qui semble boire mes paroles. Elle hoche la tête, comme une ponctuation. Ce que je dis lui parle, résonne avec son expérience. Et là, juste sous mes yeux, il y a aussi deux filles qu’on devine studieuses. Mais celle qui m’intéresse, c’est la fille du cinquième rang, avec ses cheveux lisses, son portable et toute la panoplie identificatoire qu’elle affiche. Car tandis que je parle, je la vois hausser les épaules, les yeux au ciel. Manifestement, mon discours humaniste l’agace. Ou la fait doucement rigoler. D’ailleurs, elle ne tarde pas à me le faire savoir. Je repère son bras levé :
– Oui ?
Elle n’a pas de question, juste une affirmation. Ce que je raconte, c’est bien joli, mais pas réaliste. Donner la parole au patient, écouter au-delà des mots, s’interroger sur ce qu’on l’on est dans le soin, remettre en cause sa pratique pour être en prise avec le sujet désirant… c’est un discours idéaliste qui ne mène à rien.
– Vous ne pouvez pas changer l’hôpital ! clame-t-elle, une main dans ses cheveux.
– Oui, poursuivez !
– C’est comme ça… On n’a pas les moyens et on ne les aura jamais.
Je la laisse venir avec ses phrases formatées, ses mots à dire le vide, à distiller le désespoir.
C’est comme ça.
On ne peut pas faire autrement.
Il faut bien se contenter de ce qu’on a.
Chacun à sa place.
Hôpital, silence !
Vingt ans et assez de résignation pour la conduire jusqu’à la mort sans un détour du côté de la colère, de la lutte et de l’espoir. Vingt ans et une intégration parfaite des règles du discours ambiant. La charité plutôt que la justice, le scientisme plutôt que l’humanisme, le renoncement déguisé en raison d’état. Dans sa bouche, le patient est déjà un client, un usager à qui on va proposer un protocole de soins entériné par une démarche qualité conforme à la norme iso-truc. Elle remplira des feuilles de cotation, des grilles d’évaluation, changera les affects en chiffres, évaluera la détresse humaine sur une échelle, comme un bon petit soldat de la logique libérale. Alors mes théories sur la relation soignant-soigné, franchement, c’est dépassé ! Ma vision de la société relève, pour elle, de l’antiquité.
– Il faut s’adapter, conclut-elle avec un air de défi.
Cela m’attriste. Et je le dis, sans haine pour la victime qu’elle est d’un discours sans rêve.