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Il y avait longtemps qu’il ne tenait plus le compte des heures. Perdu dans l’immensité rouge du champ d'honneur, il avait fini par se retrouver sans figure et sans voix. Comme lui, les survivants étaient happés l'un après l'autre dans l'étreinte suante des tranchées. Comme lui ils étaient sortis du rêve.
L'horizon n'en finissait plus de brûler. Il entendait les craquements de la terre mais son corps refusait obstinément de se mettre en marche. Sa langue était prisonnière du feu, ses yeux pétrifiés sous l'étendard, ses mains enrayées par la grenaille.
Dans le ciel, les belles âmes diffusaient jour et nuit la même antienne :
n’oubliez pas d’aller à la cueillette des balles perdues,
n’oubliez pas d’amasser les éclats d’obus,
n’oubliez pas de prélever les organes des suppliciés,
n’oubliez pas d’écouter le crépitement des corps dressés sur le bûcher.
Il n'aspirait plus qu'à être six pieds sous terre, enseveli avec la douleur du renoncement.
Les profondeurs le débarrasseraient de toutes ses parures et creuseraient sa chair.
Lui effaceraient-elles à jamais la mémoire ?