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Le livre allait faire un malheur. Rien que des nouvelles et des bonnes. C’était une affaire de quelques heures avant que l’éditeur ne se précipite sur le téléphone. Quelques jours tout au plus. Elle avait joint un belle enveloppe timbrée au cas où il trouverait plus convenable de commencer leur collaboration par un échange de petits mots. T’en fait pas lui avait dit Georges, un vieux copain de blog, tu verras, c’est très chic de montrer sa collection de lettres signées des plus grands noms de l’édition. C’est par la poste qu’elle l’avait envoyé son manuscrit Ysiad.
Crétins
Aujourd’hui, c’est dimanche et la Saint Crépin, martyr au 3ème siècle. Crépin fabriquait des chaussures gratuitement pour les pauvres, pour Crépinien même chose, tous deux étaient des cordonniers généreux, tous deux martyrs, tous deux exécutés par le bourreau Rictiovarus, rien que le nom, ça donne pas envie de le croiser au fond des bois, à tout prendre, on préférerait de loin aller aux champignons avec Treiber. Tout ça pour dire que de Crépin à Crétin, y a juste un glissement de consonne que je vous propose de faire avec moi pour parler de tous les crétins de la terre, zzzzip, après tout c’est dimanche, ça défoule. C’est fou ce qu’il y en a, des crétins, dès lors qu’on cherche à rouler sa petite pierre au sommet de la colline, faut toujours qu’il en y ait un pour vous la pousser d’un méchant coup de savate au bas de la pente. Alors voilà l’histoire, toute ressemblance avec un crétin que vous pourriez connaître serait purement fortuite, ça se passe au téléphone, entre un auteur et une crétine tendance mégère qu’a de temps à perdre avec personne, et qui décroche l’appareil chez un éditeur de renom, tout ce qu’il y a de plus germanopratin, que nous nommerons Grassouillard, (toute ressemblance, blablablabla, purement fortuite, of course).
- Allo, bonjour.
- …
En principe, quand une personne dit bonjour à une autre, cette autre est censée répondre bonjour aussi, mais là non, y a juste un gros raclement de gorge répugnant suivi d’une toux franchement grasse, c’est normal, on est chez Grassouillard.
- J’appelle pour avoir des nouvelles de notre manuscrit, on l’a envoyé au printemps dernier, et comme on est sans réponse, on vous a envoyé une enveloppe timbrée avec l’adresse au dos pour le retour, mais on n’a toujours rien reçu de votre part, ni mot accusant réception du premier envoi, ni retour de notre manuscrit, c’est un recueil de nouvelles écrit à trois...
- Ouais. C’est quoi, le nom ?
- Waterman, Parker, Mont-B…
- Nan. Pas les noms des auteurs. Le titre. Ça ira plus vite.
- Ah. " Tout est dans tout ".
Bruit de clavier tapoté. Tipitipitip, tip, tip. L’auteur se met à suer à l’autre bout de la ligne. Bruit de chaise, bruits divers non identifiés attestant d’une présence.
- Rien. On n’a rien reçu. Pas de manuscrit avec ce titre. Rien.
- Mais… Et l’enveloppe de retour envoyée en juillet ?
- J’en sais rien. Y avait des stagiaires cet été.
- Et alors ?
- Et alors, ceci explique cela.
- Enfin c’est pas possible… Vous êtes bien rue des Saints-Pères ?
- C’est ça, on n’a pas déménagé, je vous dis qu’on a rien, on a jamais rien reçu sous ce titre, rien, pas de manuscrit, pas d’enveloppe, point barre.
- Mais je…
Et là, c’est " clic ". Clic.
Couic, si vous préférez. Couic.
L’auteur ne pouvant rester ainsi sur un couic qui fait couac, elle rappelle, rappelle, - l’auteur est une femme -, mais ça sonne occupé. L’auteur est vraiment très énervée, elle va rappeler quatre fois. Quatre fois, ça sonnera toujours occupé, bip, bip, bip, bip (tralala, nananère). L’auteur attendra un quart d’heure, en ruminant, en se reprochant sa douceur, en se demandant pourquoi elle n’a pas dit ses quatre vérités à cette pimbêche qui lui a raccroché au nez. Elle recommencera à appeler. Mais ça sonnera occupé toute la matinée, ou alors ça ne répondra pas.
Ce qu’il faut retenir : Chez Grassouillard, non seulement on peut vous paumer votre manuscrit, - ça arrive cinq ou six fois par an, dira la directrice de Grassouillard après qu’on lui aura écrit pour lui demander des explications -, mais on peut aussi vous paumer l’enveloppe affranchie pour le retour, surtout si vous l’envoyez durant l’été. Il fait pas bon envoyer une enveloppe timbrée durant l’été, ajoutera la directrice, à cause des stagiaires, avec eux on sait jamais sur qui on tombe, méfiance, on sait pas du tout de quoi ils sont capables. Il faut le savoir. Il faut l’entendre pour le croire. Quant à la standardiste, la directrice s’excuse platement, elle sait que l’accueil laisse, comment dire, un petit peu à désirer.
Ça se passe comme ça, chez Grassouillard.
La morale de cette histoire ? Les éditeurs germanopratins ne sont pas des saints comme Crépin.
Ysiad