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Dans le cadre d’une enquête réalisée par le Centre social de mon quartier sur le thème " Ce que vous voyez de votre fenêtre ", j’ai été amenée à éplucher les réflexions jetées sur le papier par un adolescent résidant dans un secteur, disons, " un peu laissé à l’abandon ! " Elles m’ont paru significatives du malaise de bien des jeunes d’aujourd’hui et m’ont inspiré le petit sketch qui suit.
De ma fenêtre
par Danielle Akakpo
Passe un adolescent, l’air un peu désœuvré, fanfaron. Je lui explique le pourquoi de mon enquête et lui demande s’il veut bien m’accorder quelques instants.
L’ado, avec un rire goguenard :
- Moi, de ma fenêtre, à partir de 22h, je vois des gens qui se battent, des…
Moi, étonnée, l’interrompant :
- C’est vrai ? Pas tous les soirs quand même ?
- Ben non, mais ça arrive souvent, parce que dans le coin, ça vole les vélos si on les laisse traîner dehors.
- Ah ! donc tu aperçois les voleurs…
L’ado s’énerve :
- Si je vous le dis… et puis, c’est pas la peine de m’interviewer si vous me coupez tout le temps la parole.
- Désolée ! Je t’en prie, continue.
- Y a aussi des mecs qui se tapent dessus, grave ! Et d’autres qui mettent de l’essence sur les voitures.
Moi, bêtement :
- Qui brûlent les voitures ?
Lui, avec un air de se payer ma tête :
- C’est bien ce que j’ai dit, faites pas semblant de pas comprendre ! Bon allez, je termine avec le meilleur, c’est souvent que, de ma fenêtre, j’aperçois des policiers en train d’arrêter des gens.
- C’est un peu normal, s’ils ont fait toutes les sottises que tu viens d’énumérer. Tu es sûr que ce n’est pas à la télévision que se passent la plupart de ces vilaines choses ?
(Ce que je suis bête, je l’ai de nouveau mis de mauvaise humeur !)
- Traitez-moi de menteur pendant que vous y êtes ! Vous me demandez ce que je vois, je vous dis ce que je vois. Point barre ! Et si vous croyez que ça me fait plaisir…
(Je suis sûre qu’une lueur de regret, de tristesse, a percé dans son regard. À moi de jouer.)
- Précisément, qu’est-ce que tu aurais plaisir à voir ?
Il tortille la visière de sa casquette de toile, hésite puis se lance.
- Je sais pas, moi. Par exemple, si, de ma fenêtre, avant d’aller dormir, je pouvais jeter un œil sur le terrain de foot, la piscine, le jardin où j’aurais passé un bon moment avec les copains dans la journée, où j’aurais envie d’aller taper la discute le lendemain… Si je pouvais regarder clignoter l’enseigne d’une pizzeria, apercevoir les clients en train de rigoler en buvant un verre dans un petit bar. Voir de la vie, quoi ! Mais tout ça, y a pas, près de chez moi.
- J’ai compris, c’est galère, surtout le soir dans ton quartier. Mais le matin, c’est sûrement un peu plus gai ?
Rire désabusé de l’ado.
- Le matin, je vois passer la racaille… et je la rejoins.
- La racaille ?
- C’est mes potes, en survêt et baskets qui partent au bahut. Les braves gens nous appellent comme ça, alors on fait pareil !
Il avait beau jouer au dur, j’ai senti le désenchantement dans les propos de l’ado et je me suis dit que ce serait vraiment chouette de contribuer à répondre à ses attentes. Un terrain de sport ou un jardin avec des bancs ? Même pas besoin qu’il l’aperçoive de sa fenêtre… Juste qu’il sache qu’il est là, tout près, dans son quartier. Un rêve ?