Café littéraire, philosophique et sociologique. Association culturelle dédiée à l'écriture dans tous ses arrangements et engagements : littérature, musique, théâtre, danse, peinture, photo, cinéma...
Restons un moment du côté des péripéties animalesques et profitons-en pour nous rassasier des frasques culinaires de l'ami Jean-Claude Touray…
Le POUCE-PIED qui voulait faire un repas
Fixé par un tuyau très prisé des gourmets
Sur un socle rocheux que la vague battait
Dans la zone agitée des grands déferlements,
Un certain Pouce-pied tenait un restaurant.
Aimable amphitryon pour tous,
Il prêtait son dos volontiers
Au voyageur pressé
Qui voulait manger sur le pouce
Quand un autre plus familier
Prenait son pied.
Ce bistrotier aurait bien aimé voyager
Mais, fixé au rocher, il ne pouvait bouger.
Quand il faisait son du Bellay il murmurait :
"Je donnerais trop bien
Le voyage d’Ulysse et le mont Palatin
La douceur angevine et tout son tralala".
Faisant alors son Brillat
Savarin
Il disait, larmoyant : "je donnerais tout ça
Simplement pour faire un repas
Dans un grand restau parisien".
Un bon génie qui déjeunait de bigorneaux
Entendit ses soupirs et comprit ses sanglots.
"Y’a pas d’souci, tu as droit à trois vœux l’ami
Et le premier sera
Un voyage à Paris pour y faire un repas".
Sitôt dit, sitôt fait et par tapis volant
Le pouce-pied
Est transporté
Sur les Champs-Elysées
Aux cuisines d’un restaurant.
Il y parle avec le gérant.
"Faire un repas ? N’y songe pas
Pauvre Pollicipes cornucopia.
Tu n’es homard ni araignée
Mais simple petit crustacé
Il n’y a que très peu de chair en toi
Pas d’quoi en faire un plat, moins encore un repas…
Par amitié pour le génie
Qui t’a fait venir à Paris,
Demain soir je te flambe avec un gros homard
Au calvados du père Magloire
Et cette immolation fera ta gloire.
MORALITE
Ce propos dégrisa tout soudain Pouce-Pied,
Qui s’écria : merci Monsieur n’en jetez plus
"Faire un repas" est en français très ambigu.
Cuisinier, gastronome ou chair à déguster,
Sont trois rôles distincts illustrant bien le thème.
J’avais pris "gastronome", hélas j’ai vite vu
Que vous ne pensiez pas au même.
Note du barman : le pouce-pied a une belle cuisse bien dodue et copieuse enveloppée dans un bas de soie noire... et c'est la chair de la cuisse dénudée que l'on déguste (d'après Lugar do Olhar Feliz)