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Habituée des podiums dans les concours de nouvelles (premier prix au dernier calipso), Désirée Boillot rebondit sur le registre des dépêches expéditives publiées régulièrement dans la série Blogcity et nous livre ici, à partir d’une brève repérée dernièrement sur de multiples médias, quelques considérations sur ces héros modernes qui agrémentent notre quotidien.
On nous dit tout, on nous cache rien
Par Désirée Boillot
Jusqu’à présent, j’ai toujours tenu Georges Clounie en très haute estime. Il a beaucoup de qualités, Georges Clounie, et puis il est très beau. Une sorte de clone de Cary Grant. Même prestance, même carrure, même allure. Je regrette un peu qu’il se soit rasé la moustache, je le trouvais encore plus sexy à ses débuts, plus naturel, avec ses belles dents bien blanches et son début de barbiche qui lui mange agréablement le bas du menton, en première page de Wikipédia. Et puis il est à peine plus âgé que moi. Un type beau et célèbre qui a mon âge, personnellement, ça me botte, ça me donne de l’allant, ça me file la pêche, quoi. Le matin, je me dis : du nerf, Georges Clounie a ton âge, et tout de suite ça va mieux, des fois que je le rencontrerais au rayon des surgelés du Monoprix, j’aurais tout de suite quelque chose d’intéressant à lui dire.
Mais voilà : ces derniers mois, je lui trouvais une sale petite mine, à Georges Clounie. Un je ne sais quoi de chiffonné dans le regard, quelque chose d’une tristesse rentrée, presque crépusculaire, qui me filait le bourdon dès que je passais devant le panneau où on le voit sur un fond noir, le front soucieux, consterné derrière une tasse de café. J’ai pensé que c’était encore un coup de Fépresto, qui utilise son visage de beau ténébreux affligé dans le seul but d’inonder un peu plus le marché de ces mignonnes petites capsules qui font un vrai café (bien meilleur que celui de Grand-mère), et dont le goût de velours emmène le premier venu dans des paradis rutilants et sublimes, et non au fin fond d’un bouge crasseux qui sert du jus de chaussettes à des consommateurs fauchés.
Mais revenons à notre affiche : De le voir tirant ainsi la tronche, j’en étais triste pour lui. Un soir, décidée à percer le mystère, je me suis approchée du panneau publicitaire. Tout près. Aussi près que possible… Nos visages se touchaient presque. S’il n’y avait eu cette malencontreuse plaque de verre entre nous, je lui aurais roulé une pelle d’enfer, à Georges Clounie, ni vu ni connu, histoire de le dérider, avant de me fondre dans la foule anonyme de Miromesnil... Mais voilà que sur la trame des points, derrière le rictus figé, j’ai soudain compris que l’acteur n’en menait pas large. Qu’il avait de vrais gros soucis. Que quelque chose d’épouvantable était survenu dans sa vie. J’ai pensé : Sa villa sur les hauteurs de Hollywood a brûlé. Non. Pas celle de Hollywood, celle du lac de Côme, voilà. Il ne reste plus rien de celle du lac de Côme. Ou alors il a des problèmes de couple. Quand on forme un couple, on a toujours des problèmes de couple, l’un n’allant pas sans l’autre, et réciproquement. Ou bien des problèmes de santé. Otite carabinée ou orchite aiguë ? J’ai repris mon chemin vers le métro, l’esprit accaparé, attrapé le gratuit qu’on me fourrait dans les mains, avec l’intention de chasser l’orchite de Georges Clounie loin de moi quand, en ouvrant sur le quai le léger journal, j’ai lu en page 10 : Pax, le porc vietnamien de Georges Clounie, est mort à l’âge de dix-neuf ans, ce matin, des suites d’une longue maladie.
Suivait tout un tas de détails d’une étonnante précision sur la très profonde affection que Georges Clounie avait pour son cochon, (et dont il avait réussi à obtenir la garde, après avoir quitté une actrice dont le nom m’échappe) sur l’insoutenable cruauté de la vie, sur son immense chagrin de star qui a perdu son compagnon de tous les instants.
Une fois dans la rame, d’effroyables turpitudes se sont mises à danser devant mes yeux, alors que le métro s’enfonçait toujours plus loin dans le tunnel taggué d’obscénités. Je voyais Max et Georges dans d’étranges positions, emmêlés l’un à l’autre, frottant leurs cuirs dans un corps à corps torride, tantôt se roulant dans la fange, dans des draps douteux, tantôt se livrant à des cochonneries que la nétiquette réprouverait sur l’heure, si d’aventure me prenait subitement l’envie de parler de grouing, grouing et de youplaboum violemment zoophiles.
En rentrant chez moi, je n’ai pas pu éviter le visage de Georges Clounie, toujours aussi consterné devant sa capsule de café, qui occupait à lui seul un nouveau panneau publicitaire.
Mais au lieu de m’approcher de l’affiche pour percer à jour sa peine secrète, je suis passée, la tête haute, dans un grand mouvement d’épaules dédaigneuses.
Sans les médias, qui pourrait nous informer sur l’essentiel ?