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Café littéraire, philosophique et sociologique. Association culturelle dédiée à l'écriture dans tous ses arrangements et engagements : littérature, musique, théâtre, danse, peinture, photo, cinéma...

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Sale attente (2)

 

Cette nouvelle de Patrick ESSEL fait partie d'une série de récits concoctés à partir de ses rencontres professionnelles. (2/2)

œ

 

Il se sent bête soudain. Bête de croire qu’il existerait des mots contre lesquels les grands ne pourraient rien. Des sottises et des sornettes accaparent sa mémoire, court-circuitent ses pensées, truquent ses raisonnements. Il pense bêtement voilà tout. Pense-bête ! Le mot vient fleurir au bord de ses lèvres. Un mot pour les oublieux. Pour les bafouilleurs et les cafouilleurs. Son esprit s'effiloche. Un vent mauvais se lève dans sa poitrine. Il se retient de gémir, d'obéir à cette mauvaise humeur. Il laisse aller sa tête contre le mur. Le frottement contre le crépi lui fait du bien. Il aimerait en rester là. Se contenter de son ignorance. Etre réduit à un unique face-à-face avec lui-même. Etre débarrassé de la nécessité de faire quelque chose d’absolu. Mais des mots se répandent malgré tout, ne lui laissant pas une seule parcelle de silence. Dedans ça fait ding-dingue, ding-dingue, ding-dingue… Dehors, ni l’homme ni la femme n’entendent le tumulte. Ou bien, ils font comme si. Surtout la femme. A y réfléchir, la femme doit être capable de déchiffrer des pans entiers de mots muets. D’ailleurs voilà que ses pupilles s’agitent, que ses pommettes se tordent, que son front se craquelle et que ses jambes s’attrapent et se dessaisissent machinalement. On la dirait prête à perpétrer quelque chose de définitif.

Mais non ! Elle ne fait pas attention. Elle a seulement du mal à respirer, elle aussi. Elle renifle, déglutit, soupire, ouvre son sac à main, fouille, explore, soupèse, trouve une cigarette, un briquet. Tout de suite les épices la ravissent et bientôt elle ne pense plus qu’à son sang, qu’à ses lèvres serrées sur son plaisir. Rien au-delà. L’enfant passe en revue une liste interminable de mots d’objets, de lieux, de circonstances. C’est pire que de chasser les méprises de sa figure. De la sueur arrive par tous ses pores. Un moment il imagine un autre corps, une autre tête et que de nouveaux mots se mettent à gambader dans cette nouvelle tête. C’est fou ce qu’il aimerait inventer et dire. N’importe quoi, pourvu que sa langue ne reste pas muette. Il opte pour un entremêlement. Une combinaison du ciel et de l’enfer. Il croise les mains devant sa bouche, décidé à ne laisser poindre que des mots aigres-doux, des mots qui ne rebroussent pas totalement les poils. Ceux qui ne portent en eux que de la mauvaise graine passeront à la trappe, voilà ! Il sollicite à nouveau le regard de l’homme, cherche une approbation. Mais c’est pour rien. L’homme s’est installé dans l’engourdissement, verrouillé jusque dans ses plus profondes extrémités. Ses membres ne tremblent plus. Sa poitrine s’est adoucie. Dans sa tête défile sûrement un cortège de pensées abrasées.

L’enfant se retourne vers la femme. Elle s’est abandonnée à la chaleur du tabac. Disparue sous l'écume des volutes. L'air vicié lui écorche les yeux et après chaque inhalation elle se frotte les paupières du bout des doigts. Il souhaite de toutes ses forces qu'une quinte de toux lui vienne, qu'elle se lève précipitamment et qu'elle aille se réfugier au petit coin. Puis, une fois revenue, qu’elle se laisse entièrement prendre dans la paresse. Son vœu n'est pas exaucé. Il ne sait plus trop quoi entreprendre. Des idées de plus en plus extravagantes le traversent.

Il tire subrepticement la langue dans sa direction et ricane en silence, la tête rentrée dans les épaules. Elle ne voit rien. Il recommence, plus assuré. Sans plus de succès. La langue reste alors tirée et dans le même temps il se balance d’avant en arrière. D’avant en arrière. D’avant en arrière…

Pendant qu'il se berce d'illusions les minutes passent. Le silence s’épaissit. La fermeté se resserre. Ivre de poison, la femme se démène pour se tortiller sans rien montrer de son impatience. Le silence de l’homme est plus fort que celui de la femme. Il est là, homme tranquille, insignifiant, inoffensif, durci par l’immobilité, recroquevillé dans la seule idée de ne rien attendre et de ne rien entendre.

Pour l’enfant c’est trop tard.

Des mots affluent. Plus ou moins poisseux, plus ou moins souillés, plus ou moins fracassants… Il pense à souffre-douleur, coupe-gorge, tord-boyaux, casse-gueule, fausse-couche… il pense à mort-né…

Le silence est peuplé d'effrois quand l’examinateur fait irruption dans la salle d’attente. Ses yeux ont l’éclat de la gravité. D’une main, il tient un dossier, de l’autre il fait signe à l’homme et à la femme de le suivre. Une fois dans le couloir les explications vont bon train. La femme déclare, affirme, prétend, soutient ça et ça. L’homme finit par se rebiffer et vient signaler que, révéler que, assurer que … La femme insiste, exige et avertit. L’homme s’indigne, jure et garantit que. L’examinateur est sans voix d’abord. Puis, toutes sortes de calamités lui viennent à lui aussi. A son tour, il apostrophe et vilipende. Son bureau résonne de mots que personne n’a jamais entendu. Il a la force pour lui. Son diagnostic traverse les portes et les murs. La femme et l’homme sont saisis de la même détresse. De la même soudaine impuissance. C’est dit. Leurs objections ont été balayées. Cet enfant n’a rien à faire ici.

" Rien à faire ici ! Rien à faire ici ! " L’enfant répète à voix haute ces mots de rien. Il les répète encore et encore. Il veut les entendre crépiter au plus profond de sa poitrine, les sentir résonner jusqu’au bout de ses doigts de pied. Il crie. Il s’égosille. Il s’époumone. Jusqu’à ce que l’examinateur revienne enfin, la main tendue, rien que pour lui.

- Dites, c’est pour de vrai m’sieu ?

 

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J
<br /> La suite, la suite, la voici toute aussi belle et émouvante.<br />
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G
Très bon texte. Une ambiance. Un rythme. Le meilleur de tes textes. Bravo !<br />  
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M
Par contre, j'aime pas la photo.Je le précise, pour ne pas avoir l'air d'être partiale, ou rien, parce que d'ordinaire, je suis dans le laudatif hyperbolique, alors ça va finir par être suspect....(Je vous épargne le code, proprement insultant ce soir, pour ne pas avoir l'air d'ajouter une insulte à la franchise)
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D
Le message a zappé je ne comprends pas, donc je recommence : je suis vraiment partie sur un enfant autiste en lisant la première partie, ensuite tout bascule, l'effet de surprise est ménagé jusqu'à la fin, c'est vraiment très bien (et ma belle image de tout à l'heure qui était GWE, j'aime le week-end a disparu, remplacée par 2TM, c'est nul)
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M
Beau, fort et  émouvant. Merci!
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