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Cette nouvelle de Patrick ESSEL fait partie d'une série de récits concoctés à partir de ses rencontres professionnelles. (1/2)
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La femme ne dit rien et reste sans bouger. L’homme regarde fixement devant lui. Petite barbe blanche en avant, veines saillantes, corps sous tension, au bord de l’ankylose. L’enfant est silencieux lui aussi, suspendu aux yeux de l’un et à la bouche de l’autre.
La salle d’attente est sommaire. Fenêtre sans rideaux. Trois chaises. Une table basse avec plante verte. Les murs n’apportent pas de distraction. L’air a le goût âcre du désinfectant. La lumière du jour se perd sous l’emprise d’un lustre jaune et vert. La porte est fermée. Elle ne s’ouvrira pas avant une vingtaine de minutes. Ils sont en avance. Aucun bruit n’arrive du couloir ou du bureau de l’examinateur.
L’enfant est beau. Eclat de jeunesse dans des habits d’as de pique. La tête est calée entre les mains, les coudes enfoncés sur les cuisses, l’auriculaire vissé entre les dents. Seuls les yeux travaillent. Il ne semble pas timide mais il ne parle pas et quand il s’essaie à sourire c’est avec beaucoup de retenue. Il ne sait pas ce qu’il fait là. Il ne songe pas à s’en aller non plus.
Il aimerait bien pouvoir aller ici et là, enjamber, sauter, grimper. Au cou, dans les bras, sur les genoux. Il aimerait bien fouiner aussi, et sonder et tâter et décortiquer. Il voudrait surtout que la peur ne le prenne pas. Qu’il se mette à appeler, à pleurer, à implorer. C’est déjà arrivé. Il insiste pour capter l’attention de l’homme. Il a dans l’idée que si l’homme entre dans son regard cela voudra dire qu’il ne se passera rien de bien méchant, que ce sera comme s’ils se tenaient par la main et qu’il pourra supporter l’épreuve qui l’attend. Au contraire, il pressent qu’au moindre coup d’œil déplacé en direction de la femme, qu’à la moindre grimace, le moindre reniflement, la plus petite exclamation, elle se précipitera et alors tous se mettront à crier, à s'outrager, à se salir et la colère viendra les nouer l’un après l’autre dans un enchaînement inextricable.
L’enfant se rappelle que l’homme et la femme se sont disputés sur l’opportunité de venir ou pas à la consultation. Puis ils se sont accordés. Au prix du silence. De son ignorance. Ces manigances secrètes effrayent l’enfant. Il voudrait se défaire des turbulences qui lui mangent les entrailles en étant le premier à dire un mot. Juste un seul mot. De nature inconnue. Sorti des broussailles de sa petite tête de linotte. Un mot qui ne dirait rien du comment, du pourquoi ou du parce que, un mot qui rendrait les uns et les autres pareillement vulnérables et qui à la fin des fins quand même laisserait tout un chacun dans une sorte d’aise.
Sauf que ce mot qu’il cherche ne lui vient pas à l’esprit. Il fait et refait le tour de ce qu’il a en tête. Pour rien. Seuls surgissent les mots qu’il entend les jours de tonnerre. Ceux qui envisagent le pire. Des mots qui brisent les pensées en faisant un bruit écœurant. Il pense à pète-sec, faux-cul, fouille-merde, couilles-molles. Il pense à traîne-savate, rabat-joie, trompe-l’œil. Il pense à contre cœur…
Heureusement, tous ces mots viciés viennent buter sur le bout de sa langue et restent cloîtrés au dedans. Mais, à force de tout triturer la figure est prise de rougeurs. Un rouge cuisant qui râpe la peau. Les mains sont en proie à une vive agitation aussi. Il peine à les contenir. Il les regarde avec des envies d’écrabouillement. S'il fait mine de se gratter, la femme les lui attrapera vite fait en faisant une horrible mine de dégoût. Ses yeux n’auront plus rien de bienfaisant. L’image le frappe si violemment qu’il ferme les siens de toutes ses forces. Echapper au regard de l’autre. Fuir son propre regard. Se dissoudre. S’abîmer dans la contemplation d’un désert. Il se dit que le mieux serait de faire comme l’homme, de retenir les mots, de les étouffer. De réprimer coûte que coûte. Il pense à toutes sortes de formules qui pourraient empêcher le surgissement. Il s’imagine bâillonné, garrotté, ligaturé. L’asphyxie neutralise un moment le déferlement d’images. Il frissonne. Pourtant la peau est à vif. Les doigts craquent sous la pression. Les yeux se liquéfient. De son côté, la femme s’agite. Elle se doute de quelque chose. Lui, cherche d’autres moyens. Vite. Il lui faut aller vite. Fièvre ? Convulsions ? Vomissements ? Mais à quoi bon ! Il est cloué. Quoiqu’il choisisse, il ne pourra pas se contenir bien longtemps, une bizarrerie s’insinuera, se déploiera, s’ébruitera, c’est pour cela qu’ils l’ont amené, et un flux ininterrompu de gargouillis le prendra à la gorge comme à chaque fois qu’il est sur le point de pleurer.
à suivre …