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Cette année encore, quelques heures avant la fête officielle nous avons célébré à Calipso la musique et la littérature avec un concert lecture réunissant le jazz et Françoise Sagan.
(extrait de Sagan à toute allure)
A new York je n’avais qu’une obsession : rencontrer Billie Holiday, la Diva du jazz à la voix voluptueuse et rauque. Il me fallut attendre trois jours pour savoir que Billie ne chantait pas à New York - ayant pris quelques stupéfiants en scène, elle était interdite de représentations pour quelques mois - mais qu’elle chantait dans le Connecticut dans un endroit extravagant. C’était une boîte de nuit immense, noyée dans l’obscurité. Seul se détachait le blanc des nappes et seuls étincelaient sur la scène le piano noir, la basse et les cuivres des trompettes.
Billie chantait en duo avec Gerry Mulligan à travers des flots d’alcool, des éclats de rire et des colères. Elle disait tout un passé tragique, tout un destin terrifiant, toute une vie tumultueuse simplement en fermant les yeux et en laissant jaillir de sa gorge cette sorte de gémissement cynique et si profondément vulnérable.
C’est à Paris, deux ans plus tard, dans une boîte de nuit, le Mars Club où là il y avait un vrai public. Vers minuit, quelqu’un pousse la porte suivi d’un groupe bruyant. C’était Billie et ce n’était pas elle. Elle avait maigri, elle avait vieilli et sur ses bras se rapprochaient de plus en plus des traces de piqûres. Elle n’avait plus cette aisance naturelle qui la laissait marmoréenne au milieu des tempêtes et des vertiges de la vie. Nous tombâmes dans les bras l’une de l’autre. Elle se mit à rire, et à l’instant je retrouvai l’exaltation enfantine et romanesque d’un New York déjà lointain, uniquement voué à la musique et à la nuit.
C’est à ce moment là que je me rendis compte des millions d’années obscures qui nous séparaient. Tout ce qui était le problème de sa race, de sa lutte à mort contre la misère, les préjugés, les blancs, l’alcool, Harlem, contre une couleur de peau. Elle était accompagnée de deux ou trois jeunes gens aux petits soins pour elle mais, chose extravagante, il n'y avait pas de micro sur le piano noir où déjà elle s’appuyait, l’air insensible aux applaudissements. Alors elle vint s’asseoir à ma table, se mit à boire distraitement, s’adressant à moi parfois de sa voix rauque et enfumée. Finalement, avec ou sans micro, je ne sais plus, elle chanta quelques airs accompagnée par un quartet incertain. Elle chantait les yeux baissés, se tenait au piano comme à un bastingage par une mer démontée. Je la trouvai admirable malgré l’imperfection terrible et dérisoire de ce maigre récital. Quand les applaudissements retentirent, elle jeta vers le public un regard apitoyé, cynique, féroce. Le lendemain elle partait pour Londres. Ce n’est que quelques mois plus tard que j’appris par les journaux qu’elle était morte, seule dans un hôpital, entre deux flics.