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Après l’épisode 10 des aventures maritimes de Suzanne Alvarez à bord du Pythagore et de ses 114 commentaires reçus à ce jour, voici une nouvelle virée qui devrait en susciter bien d’autres…
Des nouvelles fraîches
Il libéra la chose de son plastique protecteur, l’ouvrit avec lenteur, ce qui eut le don de nous exaspérer au plus haut point, enfin la déplia, et sa voix s’éleva comme celle de Dieu le Père sur le Sinaï.
Sur l’île de Sâo Vicente au Cap-Vert . La baie de Mindelo est agitée par un roulis dansant. Les voiliers, une bonne vingtaine, ont la danse de Saint-Guy et sont ballotés dans tous les sens par une méchante houle et un vent à décorner les bœufs d’au moins 35 nœuds, et chargé de boue. C’est encore pire que sur l’ïle de Sal que nous avions délaissée au bout d’une semaine. Il est près de 10 heures du matin, mais dans le mouillage, le silence est total. Il est vrai que même les estomacs les plus amarinés ont du mal à résister à un tel régime. Heureusement que notre bateau est un quillard*. Certains sont sûrement encore sous leur couette. La nuit a été rude. J’imagine ce pauvre Michel de " Plaisir d’Amour ", en ce moment, tellement secoué sur son dériveur, et qui se terre avec un mal de mer carabiné dans son sarcophage de plume. A propos de Michel, justement, il attend, comme nous, " Nautilus " et " Il était une fois " avec lesquels nous nous étions donné rendez-vous, ici, pour la traversée de l’Atlantique. Et comme nous, il commence à s’inquiéter car nous n’avons plus de nouvelles de nos amis depuis Madère. Et pas question, aujourd’hui, d’aller à terre. Aller jusqu’au quai en annexe relèverait de l’acrobatie. La houle déferlante aurait tôt fait de nous transformer en serpillères, remplir le canot et noyer le moteur de surcroît. Marc est assis, adossé au mât. De temps en temps, il repose son gobelet de café qu’il coince entre ses genoux et qu’il boit à petites gorgées, pour prendre ses jumelles. A l’intérieur, le chat somnole sur la table à cartes. La moussaillonne qui a délaissé aujourd’hui livres et cahiers pour se transformer en boulangère, malaxe une boule de pâte. Assise en face d’elle, je la regarde faire, qui prépare le pain pour plusieurs jours. Elle en a déjà enfourné un. Je le vois qui commence à dorer, à travers la vitre du four. J’ai la tête comme une pastèque. Toute la nuit, Pythagore a gémi et j’ai à peine fermé l’œil. A plusieurs reprises, j’ai entendu Marc s’affairer sur le pont, pour remonter l’annexe qui cognait contre la coque et aussi pour vérifier si l’ancre ne dérapait pas.
- Bon Dieu ! Quelqu’un est en train de se noyer !
Des appels au loin. Un groupe sur le quai. Des mains qui s’agitaient dans la direction du mouillage. Un corps qui a basculé dans l’eau. Voilà ce que le capitaine de Pythagore a entendu et vu de son poste d’observation.
Je me suis emparée de l’autre paire de jumelles en dérangeant le chat qui m’a regardée d’un sale œil, et je suis montée sur le pont, dare dare, suivie de ma progéniture qui a les mains encore pleines de farine.
- Et l’annexe qui est remontée…Il va falloir la remettre à l’eau… Il est trop loin… je n’arriverai jamais à temps ! a fait Marc, complètement désespéré.
- Mais au lieu de gueuler comme ça… non, mais tu crois pas… il n’y en a pas un qui se serait porté à son secours… puisqu’ils étaient à côté ? déplora Carole en désignant le groupe de curieux qui s’était formé sur le quai d’en face.
J’ai pu enfin régler ces maudites jumelles :
- Une minute ! Il n’est pas en train de se noyer, il vient dans notre direction !
Nageant à la force d’un seul bras, l’homme -puisque c’en était un- avançait dans une espèce de brasse lente, disparaissant par moment sous des rouleaux de vagues. L’un de ses bras était visible pourtant, qu’il tenait en l’air inlassablement, un bras dont la main qu’on voyait très nettement à présent tenait obstinément quelque chose… comme un rectangle blanc.
Alors, le capitaine de Pythagore commença à décrypter la lettre écrite par Guy du voilier Nautilus : " Arriverons à Mindelo dans la semaine du 16 au 21. Sommes enfin prêts pour le grand saut. Jojo a cassé son safran et il a fallu sortir " Il était une fois " de l’eau pour réparer. La tuile, quoi !............. "
Puis il continua en pensée, pour lui seul, et, l’esprit complètement emporté par sa lecture, planant à cent coudées de là, il en oublia notre présence et celle du " facteur " qui, toujours agrippé à la coque, attendait tranquillement, comme si l’exploit qu’il venait d’accomplir se fût agi de la chose la plus naturelle du monde.
Quand Marc eut achevé son monologue intérieur, il revint sur terre. Enfin si on peut dire :
- Nom de Dieu ! Mais qu’est-ce que tu fous encore dans l’eau, toi ! Monte ! Monte ! Vite les filles ! Aidez-moi à le hisser !
- Ça sent bon chez toi ! fit l’homme en souriant, tandis qu’il s’affalait sur l’un des bancs du cockpit.
Une bonne odeur de levain flottait dans l’air. On n’allait pas tarder à passer à table…
*Ce singulier facteur - qui n’était en fait qu’un petit pêcheur qui traînait sur les quais dans la journée- avait été sollicité par un des employés des services maritimes de l’île de Sâo Vicente par lequel notre courrier transitait, pour nous remettre cette lettre, et était parti à notre recherche. Ayant réussi à nous localiser, il espérait, avec l’aide de ses amis pêcheurs, nous faire venir jusqu’au quai pour nous la remettre, en hurlant des " PYTHAGORE " à n’en plus finir. Voyant que personne ne se manifestait, il n’a pas calculé le risque qu’il encourait et s’est jeté à l’eau pour venir à nous. Et le vent étant vif ce jour-là, Marc s’est mépris sur le sens des gestes et des cris de ces hommes, qu’il a pris pour des appels au secours.
* Safran : partie immergée et pivotante du gouvernail qui oriente le bateau.
*Quillard : voilier possédant un lest placé très bas, au bout d’un plan de dérive appelé quille et permettant un couple de redressement assez important pour une bonne stabilité du bateau. L’opposé du quillard est le dériveur.
* Grand saut : traversée de l’Atlantique