Café littéraire, philosophique et sociologique. Association culturelle dédiée à l'écriture dans tous ses arrangements et engagements : littérature, musique, théâtre, danse, peinture, photo, cinéma...

Le barman et toute l’équipe du café vous adressent leurs meilleurs vœux pour 2010.
Et pour clore cette année-ci nous vous proposons le vingtième chapitre d’Histoires d’eau accompagné d’une photo spécialement dédicacée à Suzanne Alvarez, l’auteure inspirée de ces palpitantes aventures maritimes.
Le carnaval de la misère
Pourquoi être né dans une famille plutôt qu’une autre ? Quand l’enfance ressemble à un conte noir de Maupassant et que la vie d’adulte n’est plus qu’un champ de ruines, comment s’en sortir ? Pour Marthe, c’était toujours le même brouet noir de regrets, de haine et de désillusions.
- :- :-
Après le désarroi composé de tristesse, d’euphorie et d’incompréhension dans lequel son divorce l’avait plongée, Marthe qui venait tout juste de fêter ses quarante-six ans avec ses nouvelles amies, s’étonna d’avoir si vite effacé de sa vie, Charly - un ancien capitaine au long cours, alcoolique qui l’avait larguée pour une jeunesse- aussi naturellement qu’elle s’était accommodée d’avoir rompu définitivement avec sa famille trente ans plus tôt pour fuir une existence misérable, faite de privations et de coups.
- Je suis vraiment trop laide ! fit Marthe de sa voix grave à la Dietrich et dans un soupir de satisfaction mal dissimulé, tout en jetant un dernier coup d’œil à son miroir.
- Tu plaisantes, j’espère, on te prendrait presque pour ma grande sœur ! la rassura la moussaillonne du Pythagore.
Anna lança un regard amusé à son amie. C’est vrai qu’elle avait de l’allure, Marthe. Pourtant, Anna, tout comme sa fille, n’avait pas jugé bon de se mettre sur son " trente-et-un " pour aller faire un tour en ville.
- Finalement, c’est toi qui as raison Carole, je ne me suis jamais sentie aussi jeune… J’ai l’impression d’avoir dix-huit ans ! ajouta la coquette.
Salvador de Bahia. Brasil. La Baie de tous les Saints. La terre des artistes. C’est là qu’il fait bon vivre, c’est là qu’on fait toujours la fête, où le carnaval est le plus beau parce le plus populaire, et c’est ici que le luxe et la misère se côtoient sans complexes.
Sous le baiser vorace du soleil, elle marchait fièrement, un peu devant elles, et se retournait de temps en temps pour leur sourire ou promener ses regards alentour afin de bien s’assurer qu’elle ne passait pas inaperçue. Sous son chapeau de paille orné d’un large ruban, son visage rayonnait de contentement et d’assurance. Elle portait une audacieuse robe à fleurs qui soulignait sa taille juvénile, et de magnifiques escarpins.
- Non, mais, vous avez vu ça ! fit tout à coup Marthe en faisant quelques pas en arrière, pour rejoindre ses amies, et pouffant tout bas en indiquant de la tête l’homme âgé, vêtu seulement d’un slip de bain, qui venait de sortir du somptueux palace et qui allait se retrouver presque à leur hauteur.
- Il aurait pu prendre une serviette au moins…. Moi, je trouve ça indécent… oui…franchement indécent ! s’entêta Marthe.
- Bien d’accord avec toi…Mais… regarde, il se dirige vers la plage en face…Il ne va pas bien loin ! lui fit remarquer la jeune fille.
- Tu sais, ici, vaut mieux pas trop s’encombrer. Toi, par exemple, si on n’avait pas insisté pour que tu ne prennes pas ton sac… sans compter qu’on va tomber bientôt en pleine période de carnaval…et…
Anna n’acheva pas sa phrase….
Marthe fut prise sous les aisselles par deux bras puissants qui la soulevèrent de terre, tandis que quelqu’un par derrière la délestait de ses chaussures et de son beau chapeau qu’elle venait à peine d’étrenner.
Incrédule, stupéfaite, Marthe jeta des regards éperdus à droite, à gauche, derrière elle. Pendant un moment, sa tête comme bloquée n’arrivait plus à regarder devant.
- Là !… fit Anna en pointant un doigt en direction des trois individus qui venaient de traverser l’avenue à toute vitesse avant de se fondre dans la foule des touristes.
Marthe qui semblait avoir perdu la raison se lança à leur poursuite, échevelée et les pieds nus, ignorant le flot ininterrompu des voitures. Mais elle ne vit pas le jeune motocycliste qui manqua de la renverser :
-Então, Vovó, nós queremos nos suicidar ?(1)
Abasourdie sous le coup de l’insulte, elle resta sur place, oubliant déjà le malheureux épisode du vol de ses effets, crucifiée de rage et de douleur, frappée de paralysie et la respiration coupée… Elle finit quand même par crier :
- Salaud ! comme si elle eût crié " Au voleur ! ".
Des têtes s’étaient retournées, étonnées, des pas s’étaient rapprochés :
- Nós o ferimos ?(2)
- Nós o roubamos sua bolsa ?(3)
Il s’agissait bien de son sac ! On venait de lui voler sa jeunesse !
En même temps, elle eut le sentiment étrange qu’on venait de la lui voler pour la seconde fois. Alors, prise d’un horrible doute, se sentant pauvre et abjecte dans sa robe toute chiffonnée et salie, face à ce monde de boue et de pestilence, elle éclata d’un rire sans joie qui gardait mystérieusement quelque chose de l’enfance, semblait se prolonger à l’infini jusqu’à froisser le bleu immuable du ciel, tandis que les images du passé surgissaient du disque dur de sa mémoire dans une ronde obsédante : perdante sur toute la ligne.
*Salvador de Bahia. Port brésilien bordé par l’Océan Atlantique. Environ 3 500 000 hab. Langue officielle : le portugais. La ville aux 165 églises. + de 35° à l’ombre en décembre. Ancienne capitale du Brésil du 16e au 18e siècle. Premier marché aux esclaves du Nouveau Monde à destination des plantations de canne à sucre.
- Alors, Mémé, on veut se suicider ? (1)
- On vous a fait du mal ? (2)
- On vous a volé votre sac ? (3)