Café littéraire, philosophique et sociologique. Association culturelle dédiée à l'écriture dans tous ses arrangements et engagements : littérature, musique, théâtre, danse, peinture, photo, cinéma...
Dominique Guérin aime bien passer un peu de temps au café. Elle apprécie le décor, feuillette le menu, goûte quelques spécialités, commente fables, légendes et odyssées, puis raconte à son tour…
La voix est sentencieuse :
- il y avait beaucoup de monde dans le TGV Atlantique vers 6 heures, ce soir.
Comme si c’était l’annonce du siècle !
Dire que je paie ma redevance pour entendre le même blabla à chaque fois que les vacances scolaires reviennent sur le tapis. Ce leitmotiv du journal télévisé me rattrape toujours au moment le plus vulnérable de mes journées solitaires, quand le crépuscule engloutit le HLM où je niche dans un studio vétuste.
Le présentateur, l’œil rivé sur son prompteur, se fend d’un sourire apitoyé. Je me demande pourquoi. Les images illustrant son propos ne m’inspirent aucune compassion. Au contraire. Elles me donnent toujours l’impression de l’avoir raté, ce train. Car je les envie ces quidams en partance, rivés à leurs valises et piaffant sur un quai bondé. Leur TGV a du retard ? La belle affaire : demain, ils seront ailleurs. Je leur souhaite tout le soleil du monde.
J’avale ma semoule en les regardant se bousculer vaille que vaille. La SNCF a encore mal calculé son coup. Pas assez de wagons malgré le surplus réquisitionné pour la bonne cause : celle des congés migratoires.
Pauvres estivants ! Leur nuit sera longue, la mienne sera courte. Ils sommeilleront jusqu’à destination, paupières bouffies et cœur en fête. Je me lèverai aux aurores, yeux gonflés et moral en berne. Non vraiment, je n’arrive pas à les plaindre. Même se posant en victimes du dérapage horaire des transports en commun : c’est le prix à payer et ce prix-là, je serais prête à en doubler la mise pour endurer leur calvaire récréatif. Seulement voilà, les petits boulots d’intérim limitent mon horizon festif aux tours de banlieue qui surplombent les méandres orléanais de la Loire. Il y a sable et sable : nos plages ne se ressemblent pas.
Soudain, je me retrouve en Irak. Là-bas aussi il fait soleil... J’éteins la télé.
Mon bol échoue sur la paillasse de l’évier. J’ai la flemme de le rincer et je m’allonge tout habillée sur mon lit défait. On est déjà presque demain. Mais demain ne sera pas un autre jour !
5 h. Le radio-réveil y va de sa litanie quotidienne. Irak, attentat, grèves, météo. Je me dirige au radar vers la cafetière. Diam’s s’éclate sur les ondes. Je frissonne. Ont-ils débarqué à bon port, les voyageurs surnuméraires d’hier soir ? Voiturés du départ à l’arrivée, sans autre souci que leur billet à composter et leurs bagages à caser… En fin de nuit, ils ont dû investir villas, gîtes et hôtels. Qu’ils y reposent en paix avant d’émerger devant un copieux déjeuner et de pester à loisir sur leurs déboires ferroviaires de la veille. L’heure n’est pas à l’indulgence : je les déteste, eux et leurs mesquines doléances de gagne-moyens. Après tout, moi aussi, j’existe. Moi aussi, j’en ai ma claque des transports.
J’avale mon kawa serré puis me déshabille à contretemps, me douche, me rhabille avec les mêmes vêtements froissés, faute de motivation devant ma modeste garde-robe. Rien que de penser à l’enfilade des locaux vides voués à ma serpillière, j’ai la nausée : et aujourd’hui plus encore que d’habitude au souvenir du faux scoop aoûtien filmé Gare Montparnasse. Dehors, la pluie m’accueille. Je précipite le pas.
Il y a beaucoup de monde dans le bus n°9 à 6 heures, ce matin.
Mais je doute que ça fasse la Une du journal télévisé !