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Dans le règlement des concours de nouvelles de l'association calipso, les membres du jury sont conviés chaque année à présenter hors concours une œuvre sur le thème choisi. De plus, parmi les nouvelles reçues, il est spécifié que deux ou trois d'entre elles peuvent faire l'objet d'une publication hors concours. Nous vous proposons de retrouver ici quelques extraits de ces nouvelles publiées hors concours.
Extraits de nouvelles publiées hors concours
Clotilde AUBRIER " Un point c’est tout "
Dimanche soir. Déjà tout noir. Ne sont pas encore rentrés.
Le père, la mère. Le petit frère aussi. Trop petit pour rester, dit la mère. Dit la mère sans la regarder, la petite à ses côtés. Alors que vous, les grands, hein ?... vous savez bien vous débrouiller ! Depuis toujours ils se débrouillent, la soeur, le frère aîné et elle la petite, toujours appelée la petite. Mais si je suis petite, pourquoi elle m’emmène pas aussi avec elle ? Dis-maman-si-je-suis-encore-petite-pourquoi-j’pars-jamais avec vous ? Pousse-toi, veux-tu ? Tu vois bien que je suis occupée ! Elle prend une robe de soie rouge, la dépose délicatement dans la valise, hésite entre une jupe soleil et un fourreau noir, opte finalement pour un tailleur nacré. Avec mon foulard Hermès, ce sera parfait ! Se demande si elle doit prendre sa petite veste en mohair, on sait jamais le temps qu’il fera, chaud ? Froid ? Au printemps, c’est agaçant, on peut jamais savoir, oh ! C’est agaçant !... Ne t’assieds pas sur la malle, veux-tu? C’est fragile et tu le sais ! Elle ouvre la grande porte miroir de l’armoire. Dis, maman, j’peux regarder tes secrets dans la malle ? Ce n’est pas le moment, elle dit, tu vois bien, tu vois bien que je suis très occupée. Elle dit ça sans la regarder, la petite à ses côtés. Et quelles chaussures emporter ? Les chaussures, c’est toujours un problème ! Tu verras quand tu seras grande... les bottines noires, oui, je les prends, les escarpins lézard aussi, et des mocassins, si jamais il pleut, et mes sandales dorées, ça ! Je ne partirai jamais sans mes petites sandales dorées ! Dis-Maman-pourquoi... A Florence, je les ai mises tous les jours, tu te rends compte ! Pousse-toi, veux-tu ? Et si je prenais aussi les talons aiguilles? ...Maman, dis ! si je suis encore petite, pourquoi... Non! c’est mieux les vernis noirs, c’est plus chic...surtout si on va dans cet hôtel... Oh la la, je suis éreintée...
Elle s’allonge. Ferme les yeux. Dis-maman, si je suis encore si petite, pourquoi que je ... Ferme la porte, veux-tu? Tu vois bien que je suis fatiguée...Tous ces préparatifs, c’est épuisant...
Maman, t’es où ?
C’est la nuit. Elle attend. Attend qu’ils reviennent. Attend qu’ELLE revienne. Les deux mains accrochées à la balustrade du balcon. Elle écoute, penche sa tête du haut du dixième étage pour voir... Rien, silence, moiteur du printemps, personne, toute seule, elle attend, attend qu’ils reviennent, les autres dorment, le frère, la soeur, ils dorment, ne l’ont pas vue se lever. Tout le monde dort, pas une lumière dans la maison d’en face. A côté, dans l’immeuble des Bertin, c’est tout noir aussi, Nadine, tu dors ?... Silence. Des pierres dans le ventre. Blottie sur le balcon. Elle attend. Ne sait même pas où ils sont partis. Disparus, ni vu ni connu, pendant son sommeil. Hier, avant-hier, ne sait plus. Dis, papa, c’est quand avant-hier ?... et avant avant- hier, c’est quand? Tais-toi ! Mange et tais-toi.
Silence... ça tape dans sa tête...non, dans le ventre, ne sais pas, ne sais plus...Quand je serai grande, je partirai !
…
Isabelle POYAU " 249 $ "
" Deux cent quarante neuf dollars, c’est rien. Tu pars le vendredi, tu reviens le lundi. Deux cent quarante neuf dollars, tu peux aussi bien dépenser ça en un week-end à Montréal. Là-bas, tu n’auras rien à dépenser. Une ou deux bouteilles de vin, c’est tout. Et tu verras Thierry et Sandrine, et ta filleule qui vient de naître, que t’as jamais vue. Tu devrais y aller. Tu as le droit de le faire. " Et puis Pierre a passé les douanes, sans se retourner, me laissant seule avec ça sur les bras.
J’ai tourné en rond dans l’aéroport Dorval, comme si le fait de rester dans ce lieu me permettait de m’imprégner de l’idée de mon propre départ. Comme pour me tester. Et si, dans cinq jours, c’était moi qui partait ? Comment me sentirais-je ?
Je suis rentrée dans cet appartement de Montréal qui n’est pas le mien, où je passerai, peut-être, une semaine en attendant le retour de Pierre de Cuba. À moins qu’à mon tour, je prenne l’avion. Dans cinq jours, pour un week-end à Paris. Pour 249$. Pierre avait déjà tout organisé. Je gare la voiture à l’aéroport. Je laisse un message dans la boîte vocale pour dire où elle est, et la clé de l’appartement de Julie dans la boîte à gants. À son arrivée, il interrogera le répondeur et utilisera son double pour récupérer la voiture. Il viendra me chercher à l’aéroport le lendemain. C’est simple.
Non, c’est compliqué. Je trouve ça compliqué et difficile. Et je tourne maintenant en rond dans l’appartement de Julie.
Je m’étais efforcée de voir cette semaine à Montréal comme une bonne occasion de me vider la tête. Par un hasard inexplicable, ils étaient tous partis et j’étais seule. Mon mari, Pierre, en vacances à Cuba avec un copain pour une semaine, ma meilleure amie, Julie, partie depuis deux mois rejoindre son amoureux à Vancouver, mon amant, Martin en voyage d’affaires au Portugal. Je pouvais profiter de l’appartement de Julie… Pourquoi retourner chez nous, à la campagne, à 400 Km de Montréal quand je peux me fondre dans l’effervescence de la ville et y attendre le retour de Pierre ? Une bonne façon de commencer mes deux mois de vacances, en somme. Après, il n’y aurais plus que deux semaines à attendre avant notre départ pour la Thaïlande.
Je tourne en rond dans l’appartement de Julie. Je ne sais plus si j’ai envie de me soûler (il faut que je sorte acheter de la bière !) ou de m’écraser dans le sofa pour regarder la télé (je ne connais même pas le numéro des chaînes à Montréal!) ou de fumer une clope (non, j’ai arrêté !). Ou d’utiliser la clé de Martin, aller chez lui respirer l’odeur de ses oreillers et parcourir sa bibliothèque du regard en touchant ses livres du bout des doigts. En ouvrir un au hasard, y trouver une vieille carte postale signée d’un ami que je ne connais pas. M’asseoir à son bureau, penser à ce qu’il pense quand il est assis ici. Quand il m’écrit un mot sur Internet que je reçois dans ma campagne, avec la peur vague que Pierre me surprenne à lire son bref message qui en dit long.
…
Marie Thérèse JACQUET " Allumez le four ! "
Je vous tâte, je vous pétris. J'imagine que vos verres en sont tout farineux et que si vous pouviez parler, émettre plaintes et requêtes, vous réclameriez un traitement à la chiffonnette, une douche au Spray Clearme, un trempage intégral dans une chimie adéquate.
Le humains sont ingrats, chères lunettes. Les humains sont ingrats mais s'attachent aux objets... à leur façon. J'affirme que je vous ai aimées, mes mies, d'un amour constant et rapproché, allant jusqu'à vous chercher quand je vous avais sur le nez. Soupirons... il en est ainsi : on ne voit pas ceux qui vous servent le mieux.
Au début de notre relation, je vous ai subies comme on subit les éléments naturels, les aléas de la vie, l'accumulation des années. Aujourd'hui, c'est à peine si je vous vois. Vous ne m'êtes plus d'aucun secours.
J'ai de la peine, cependant à me séparer de vous, comme lorsque j'allais faire piquer mes chiens chassieux, goitreux ou cancéreux. Sans emploi, vous vous seriez encroûtées.
Je vous range dans votre étui à ressort, votre sarcophage Stéroflex bien que de chair vous n'ayez miette. Je pose sur vos cercles jumeaux, vos seins glacés, sur vos bras graciles de fillette anorexique, ce suaire synthétique avec lequel je vous astiquais trois fois par jour, vérifiant sur le bleu ou le gris du ciel la perfection de vos transparences.
Cloîtrées dans cet étui rouge que je vois d'un gris anémique qui tremblote et s'égare tel un nuage entre le plafond et le plancher, bouclées, coffrées, vous l'attendrez longtemps votre prince charmant !
Dans quel pétrin vous voilà !
Mes doigts ont vérifié, ces derniers mois les dégradations que vos verres annonçaient sur mon visage. Aujourd'hui, je ne me vois plus...
Vous ne servirez plus mes passions botaniques, mes illusions d'amateur quand à grands coups de pinceaux, je guérissais sur la toile une nature trop étrange.
Certes, vous ne me protégerez plus des postillons des infatigables parleurs. Comment leur dire, à ces amis, que je les voudrais muets en compagnie de ma cécité. Mais ils parlent : ils se consolent.
Je sais, je sais... Le requiem est pompeux. Mais je procède à vos obsèques. Un style à la Virginie Despentes s'accorderait mal aux circonstances. Et puis, déjà petite enfant, j'aurais tant aimé être "curée". Je ne suis qu'aveugle, ce qui revient au même.
Vous allez reposer sur le manteau de la cheminée, près de l'antique horloge. Il paraît que les veufs déposent en cet endroit les urnes renfermant les cendres et osselets de leurs chairs disparues.
Mon amour est parti.
Un homme si généreux. Une canne blanche en cadeau d'adieu. Il m'en apprit le fonctionnement. Un bouton, un déclic et la voila rigide, prête à l'emploi.
J'aurais préféré un chien, son poil odorant, sa langue râpeuse, ses soupirs apaisants au crépuscule.
Depuis que je joue avec ma canne dans le dédale de la ville, depuis que je range les objets avec un soin extrême (chacun doit habiter un territoire immuable, si je veux le retrouver) depuis que dans mes rêves, la lune tourne telle la toupie bariolée de mon enfance, depuis que la chaleur sur mes mains et mon visage est la seule preuve du jour, depuis...
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Calipso (café littéraire, philosophique et sociologique)
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