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Café littéraire, philosophique et sociologique. Association culturelle dédiée à l'écriture dans tous ses arrangements et engagements : littérature, musique, théâtre, danse, peinture, photo, cinéma...

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Partir - rester

Concours calipso encore avec des extraits des trois premières nouvelles primées en 2003 sur le thème

 

"Partir - rester"

 

Et bien sûr la préface à cette édition.

 

Un des principaux enjeux de l'écriture serait le temps supposé de partage d'un texte entre un auteur et un lecteur. A calipso, nous disons que ce pourrait être aussi cette capacité qu'auraient l'un et l'autre à être autre, à inventer d'autres vies ou à se découvrir au travers d'autres existences, à apprendre à voir d'autres mondes, à se laisser entraîner dans un autre espace, un autre temps, un autre mouvement.

Sans doute existe-t-il pour chacun d'entre nous quelques uns de ces moments où lire devient un temps créatif à l'égal de celui d'écrire, une expérience intemporelle d'où surgissent des mots, des tournures, des formes insolites chargés de souvenirs lointains ou de rêveries si vivaces qu’elles en deviennent presque palpables.

C'est porté par cette ambition de percevoir les bruits et chuchotements que font en nous les êtres et les choses - venus d'ailleurs ou du plus profond de nous-mêmes - que nous avons invité les lecteurs de tous horizons à plonger dans les méandres de l’écriture.

Avec ce recueil " Partir- Rester " le concours de nouvelles calipso est désormais sans frontières.

 

Extraits

 

Bernard GALLOIS  "Le son de la rupture"

 

Elle.

Elle, c’était le son du saxo qui l’avait réveillée.

Qui pouvait bien jouer ainsi au beau milieu de la nuit ? Elsa aimait ce son. Elle aimait ce souffle brutal, cette explosion, face au mur, qui ricoche et vous éclate la tête. Un cri rauque, un hurlement issu des tripes. Puis ça s'effondre, ça ruisselle, ça s’enfuit en un interminable gémissement enroué pour s’infiltrer jusqu’aux racines du silence.

Qui pouvait bien jouer du saxo ainsi, au beau milieu de la nuit ? Après le départ de Marc, Elsa avait pris un somnifère et s’était écroulée sur le désordre du lit. C’était la dernière fois, elle ne reverrait pas Marc, elle l’avait compris. Il était venu pour le lui dire et il n’avait rien dit. Mais après tout, pourquoi aurait-il cessé soudain d’être lâche ? Il était venu avec sa tronche de beau jeune premier de la classe, son bouquet d’hypocrisies à la main, rose saumon avec un fin liseré de sang aux bords des pétales et un délicat parfum sucré. Au moins avait-il eu le bon goût d’éviter le rouge passion ! Et là, ce soir, ce dernier soir, il avait su se montrer tendre. Etait-ce possible, avait-elle rêvé ? Il avait su se faire caressant et attentionné. Où avait-il enfin appris ? Dans quels bras ? Qui l’avait initié à espérer un autre plaisir, un autre bonheur que le sien ?

Elsa non plus n’avait rien dit. Elle s’était soudain sentie sale, cassée, souillée. Et elle n’avait eu qu’une hâte : qu’il parte, qu’il parte enfin. Et il était parti. Alors, elle avait pris une douche très chaude et avalé les deux petits comprimés bleus libérateurs. Dormir. Partir.

 

Marie QUARTIER "Fidélité"

 

Pile. Le sort en est jeté. Ce sera pour ce soir.

Jamais il n’a pris une décision aussi difficile. Soulagé de n’avoir plus à se poser de questions, Jef termine son petit déjeuner. Son dernier petit déjeuner à la maison. Sa maison. Une maison dont il est fier. Une famille dont il est fier, aussi…

Mais il ne veut pas trop y penser, en ce moment, à sa famille. Surtout ne pas penser à la petite, Juliette. C’est pour elle qu’il a tant hésité. Abandonner cette enfant, a-t-il le droit de le faire ? Lui pardonnera-t-elle un jour ?

Elle pleurera. Il les connaît, ses larmes. Qui d’autre que lui dans la famille se lève la nuit pour la consoler, lorsqu’elle fait un cauchemar ? Qui d’autre s’attendrit sur sa peur des araignées et se charge de les chasser de la chambre avant qu’elle ne s’y couche ? Il fait cela chaque soir, discrètement mais soigneusement, ne négligeant aucun recoin, regardant toujours sous le lit, pour que Juliette n’ait pas une mauvaise surprise au moment où elle arrive dans son petit pyjama rose, les pieds nus – comme lui, elle adore marcher pieds nus. Ses frères se moquent d’elle. Parfois Rémi, le second, cache des insectes en plastique dans ses draps, pour rire. Ça les amuse, de l’entendre crier de frayeur, les imbéciles !

Elle va devoir se défendre toute seule, à présent.

Car il doit partir. Il le sait bien. De père en fils, ils sont toujours partis.

 

Françoise LACOUR "La stratégie du vol stationnaire"

" Reviens ! ". Le mot, murmuré très bas, presque seulement articulé, avait volé par dessus la table familiale, surligné par le regard grave de sa mère, qui le lui avait adressé rapidement, de l’autre bout. Dans le brouhaha des conversations qui se chevauchaient, mots aigus, rires cascadants, voix graves ou perchées, phrases ébauchées, discours solitaires, personne ne l’avait entendu, sauf elle.

Sa mère seule savait percevoir cet imperceptible changement dans son attitude qui trahissait son absence, et elle la ramenait chaque fois de son ailleurs avec ce simple mot, qui suppliait. Un peu comme elle aurait tenté de faire revenir sa fille plongée dans un coma, elle l’appelait ainsi, presque en silence, et la tirait vers la vie familiale. Elle était à la fois complice de ces voyages et en était effrayée : qui, autour de cette table, aurait pu comprendre aussi bien qu’elle ce besoin de partir, ces évasions discrètes, corps présent et tête ailleurs ?

Elle craignait qu’un autre en prenne conscience, et lance le brutal " à quoi tu rêves encore ? " qui aurait agressé sa fille en pleine navigation lointaine. Ces départs lui faisaient peur, aussi, puisqu’elle n’y trouvait pas d’explication raisonnable. Pourquoi sa fille, si mystérieuse depuis toujours, si différente, si secrète, si grave, s’envolait elle ainsi de plus en plus souvent, et particulièrement lors des réunions de famille autour de la table ?

Elle restait là, dos droit sur sa chaise, un léger sourire plaqué sur le visage, les yeux butinant les images autour d’elle, d’un visage à l’autre, comme si elle observait et écoutait avec attention. Mais ses yeux semblaient légèrement voilés, ils regardaient à l’intérieur.

 

Calipso (café littéraire, philosophique et sociologique)

contact : assocalipso@free.fr

 

 

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