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Paris, 13 mai 1968. Ce jour-là, la capitale connaissait une des plus grandes manifestations populaire de son histoire. Elle marquait l’entrée massive des travailleurs dans le mouvement de contestation de la société française de l’époque. La révolte étudiante passa au second plan et le mouvement de contestation par son ampleur et sa radicalité évolua au fil des évènements en processus révolutionnaire. C’est assurément cette orientation " incontrôlée " qui amena l’état, le patronat et les syndicats à liquider ensemble et au prix fort les dits évènements.
Gilbert Marquès avait vingt ans en ce temps là. Il nous propose quarante plus tard d’évoquer ce qu’il en a été pour lui et ce qui anime sa réflexion aujourd’hui.
Que reste-t-il, quarante ans après, de ce que l'histoire a retenu sous le titre générique "Les événements de Mai 68"
Des photos, quelques films, des articles de journaux auxquels s'ajoutent des livres et pour les babas-cool de l'époque, beaucoup de souvenirs embellis et empreints d'une évidente nostalgie.
On se demande aujourd'hui ce que ces événements ont eu de si extraordinaires pour être entré dans la mémoire collective au point que certains pensent les fêter comme on commémore le 14 Juillet 1789. Ils sont devenus une référence de la résistance populaire face au pouvoir qui n'a pas hésité à les qualifier de RÉVOLUTION.
Quatre décennies semblent avoir été nécessaires pour parvenir à les comprendre. Ils ont été analysés, disséqués pour être finalement classés dans l'armoire des fiascos. Pas si sûr, pourtant…
J'avais vingt ans en ce temps-là et depuis quelques années déjà grondait une certaine colère un peu partout dans le monde. La jeunesse, conçue après guerre, aspirait à autre chose que ce qu'on lui offrait comme avenir. Elle voulait davantage de liberté, la paix et surtout, se défaire des carcans moraux, politiques et religieux qui lui étaient imposés par une éducation parfois rigide. Le mouvement Hippie montrait le chemin mais si pour beaucoup ces objectifs semblaient à portée de mains, ils restaient néanmoins inaccessibles faute de moyens matériels, notamment celui de s'exprimer à cause d'une certaine censure.
Après des mois de bouillonnement, les étudiants de nombreux pays ont lancé un vaste mouvement spontané de contestation sans concertation. Ce fut d'abord aux Etats-Unis où les jeunes refusèrent la conscription qui devait les envoyer se battre contre le spectre du communisme au Viêt-Nam. Ce fut ensuite les jeunes français dont les parents sortaient de la guerre d'Algérie, qui n'entendirent pas obéir aux diktats d'un Général DE GAULLE vieillissant se croyant toujours en résistance contre un occupant imaginaire. Ce fut enfin la Tchécoslovaquie tentant vainement de fissurer la chape de plomb posée par Moscou sur l'ensemble des pays de l'Est qui constituaient alors le bloc soviétique.
Peut-être le temps est-il venu maintenant non pas de se souvenir mais de se rappeler d'abord comment tous ces événements s'achevèrent dans une sorte d'internationale et d'analyser plus objectivement grâce au recul, les impacts qu'ils ont eus sur les années suivantes.
- Les Etats-Unis s'enlisèrent dans la guerre de tranchées imposée par les Viêt-Congs et malgré leur prétendue invincibilité, durent plier bagages en encaissant une défaite mais en laissant, en contrepartie, un pays exsangue.
- En France, la protestation estudiantine fut finalement récupérée par les syndicats puis par les politiciens de l'opposition qualifiée de gauchiste. Après un sévère mois de grèves rappelant à mes parents la plus sombre période de l'occupation où ils devaient faire la queue devant les magasins aux rayons vides à cause du rationnement, le mouvement sombra dans une sorte de violence aveugle. Répressions policières puis négociations mirent un terme à la colère populaire puis, peu à peu, tout rentra dans un ordre apparent. Il ressemblait à celui d'avant mais des traces de ce qui avait été vécu par beaucoup restaient gravées dans les mémoires. Peu après, DE GAULLE abdiqua…
- Le gouvernement praguois, enfin, avait officiellement donné acte au peuple de ses aspirations à vivre plus libre, un peu comme les Occidentaux sur lesquels ils prenaient modèle. Pour les dirigeants de l'URSS, fermer les yeux sur cette dissidence revenait à ouvrir une porte à l'éclatement de l'union. Elle mettait en péril l'autorité souveraine de Moscou et l'image de l'état infaillible. Il en résulta le Printemps de Prague, de triste mémoire, qui mit un terme dans le sang aux velléités d'indépendance.
Vus sous cet angle, ces événements qui ont secoué le monde, se sont effectivement achevés sur des échecs dus peut-être au fait que les peuples ont trop voulu trop vite sans préparation après des années de disette. Cependant, des mouvements de cette ampleur ne pouvaient pas disparaître sans donner des idées nouvelles dont se sont emparés les jeunes après les avoir lancées. Dans un premier temps, ils avaient échoué mais ils avaient l'avenir devant eux pour faire évoluer les choses en changeant celles qui ne leur convenaient pas.
Ainsi les événements de Mai 68 ont-ils semé des graines qui ont mis parfois longtemps à germer mais qui sans eux, n'auraient jamais permis de récolter bien des progrès apparaissant à la jeunesse d'aujourd'hui comme des acquis évidents sans… histoire.
Quels sont-ils ?
Ceux que je me permets d'évoquer ne sont peut-être pas spécialement représentatifs ni même exhaustifs mais marquants néanmoins parce qu'ils résultent d'une rupture avec une certaine éducation traditionaliste et conservatrice.
Ce fut, notamment pour les femmes, l'accession à la libre contraception et dans la foulée, la légalisation de l'avortement initié par Simone WEIL. Ce fut aussi le début d'un combat acharné lancé par Gisèle HALIMI sous l'étiquette féministe. Il consistait simplement en l'obtention légale de l'égalité des sexes dans tous les domaines et notamment celui du travail afin de gommer les disparités de salaires entre hommes et femmes. Il n'est toujours pas terminé mais on parle aujourd'hui de parité.
Plus à l'est et durant plus de vingt ans, la pression populaire dans les pays communistes se solde par la chute du mur de Berlin le 9 novembre 1989 et l'accession progressive à l'indépendance des nations qui avaient constitué l'URSS.
Seul le gouvernement des Etats-Unis semble n'avoir toujours rien compris, comme si les assassinats de John KENNEDDY et du pasteur Martin Luther KING n'avaient servi à rien. Il semble aussi n'avoir tiré aucune leçon de la défaite au Viêt-Nam. A cette époque, c'était la phobie du communisme qui l'avait lancé dans ce conflit sans issue. Aujourd'hui, au nom du dieu Dollar et des saints énergétiques, il s'est lancé dans une nouvelle guerre en Afghanistan et en Irak sous prétexte d'extirper le terrorisme de certains états du Moyen-Orient. Malgré sa puissance et sa richesse, ses promesses d'une guerre rapide et facile à gagner, il est toujours tenu en échec tandis que morts et blessés s'amoncellent sans résultat probant et surtout sans que l'occupation parvienne à rétablir la paix. BEN LADEN court toujours et rien n'est parvenu à venger les attentats du 11 septembre sinon un chaos de plus en plus meurtrier.
Malheureusement, chaque période d'instabilité s'avère génératrice de progrès, comme si tous les changements fondamentaux devaient se faire dans la douleur. Tout ce que nous avons vécu depuis quarante ans et que nous vivons encore aujourd'hui est en grande partie dû à l'héritage de 1968. Beaucoup reste à faire néanmoins pour parvenir au mieux être de l'humanité et si possible, dans le respect de la paix et la liberté de chaque individu.
L'évolution actuelle de nos sociétés, quelles qu'elles soient, n'en prend pas le chemin. Malgré une technologie envahissante de plus en plus sophistiquée, l'esprit humain stagne quand il ne régresse pas. Nous en sommes tellement loin que… ne faudrait-il pas un grand coup de pied dans la fourmilière humaine pour débloquer la situation ? Il reste à réinventer, peut-être, des événements semblables à cette année-là !
Gilbert MARQUÈS