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Dernier épisode de la nouvelle de Patrick Denys
" Seul avec ma plaie, ils m’ont débarqué dans ce désert " ( Sophocle – Philoctète)
Lettre de Pierre Lévêque à sa femme
Cette lettre, trouvée dans la chambre de Pierre Lévêque, était sous enveloppe cachetée portant la mention : " pour Sandra "
Comme je t’ai aimée, ma Kallista. Te souviens-tu que je t’appelais " ma Kallista " ? Parce que tu as toujours été ma plus belle. Mais nous avons été assez fous pour nous séparer ; nous étions un peu saltimbanques, tous les deux, peut-être avons-nous joué trop serré sur le fil… Près de toi, j’avais appris toutes sortes de jongleries. J’aimais ça, les jeux de balle. Tous les jeux d’adresse ou de maladresse. Parfois jusqu’au vertige. Il y eut nos premières fois et nous avons joué d’insouciance. Notre rencontre était singulière, une sorte d’avance prise sur l’éternité. Notre balle, c’était du cristal, et nous n’en n’avions qu’une. On ne joue pas avec l’éternité ! Les routines du temps m’ont fait découvrir des jongleries plus ordinaires. Je ne me suis jamais pris pour un héros, surtout ne crois pas ça, ma Kallista, mais j’avoue avoir pris goût aux jeux de pouvoir et de conquête. C’était l’époque de mes départs au petit matin, des aéroports, des longues semaines loin de toi. Je faisais carrière et j’étais fier de mes exploits. Cela n’étant encore que de la jonglerie, mais de la petite jonglerie de second ordre et je sais maintenant que je me faisais illusion, ces jeux brillants n’étant que chimères, une certaine idée de la réussite, les jeux absurdes du guerrier sur le champ de bataille, si comparables aux exploits pathétiques du hamster dans sa cage. Jeux d’adresse sans grands risques, les balles retombant pour rebondir plus loin, des objets ordinaires, somme toute. Un contrat perdu, une mauvaise affaire, qu’importait, il suffisait de reprendre la jonglerie avec d’autres balles. Le cristal, lui, ne tombe qu’une fois. Et c’est fini.
Tu m’as quitté, ou je t’ai quittée, je ne sais plus très bien. Parce que nous n’en pouvions plus de nos éloignements. Et j’ai repris mes jeux de hamster. Dans ma cage. Jusqu’à l’épuisement. Je ne réussirai jamais à te dire toutes ces choses qui me viennent à la pensée de toi. C’est trop immense et nous sommes trop petits pour les saisir. De la poussière d’étoiles peut-être, qui resterait à toujours dans le grand univers. J’aimerais bien cette éternité là.
Tu as su que j’avais été hospitalisé. Ils ont parlé de " burn out ". La roue devait tourner trop vite dans ma cage et j’ai fini par m’entraver. Il paraît que ça a fait du bruit chez PEPLOS. Ça les a inquiétés parce que je n’étais pas le seul à perdre les pédales. Ils ont enquêté auprès du personnel ; ils ont pu identifier ainsi une trentaine de salariés plus " fragiles " que les autres, et cela les a rassurés. Il paraît que la fragilité est une maladie assez fréquente aujourd’hui, qu’on peut prévenir, à condition de s’y prendre à temps. Dans tous les bureaux, ils ont affiché le numéro d’appel de la Médecine du travail. Quel grand progrès !
Pendant ma convalescence, mon ami Michel est venu me voir. Il voulait me convaincre de revenir. Pour un contrat difficile. On avait besoin de moi et on me promettait une nouvelle promotion. J’ai d’abord refusé. Je préférais mon trou. Ils sont revenus à la charge et j’ai cédé.
Je vais te faire beaucoup de peine, ma Kallista .Qu’importe les péripéties de cette histoire, on te les racontera peut-être un jour. Sache seulement que ton héros a voulu jouer les braves. Une fois de plus. De la grande jonglerie, tu sais. Comme autrefois. Un beau numéro, une de ces réussites comme on les aime, chez PEPLOS !.
Et puis la chose est arrivée. Une chose qui n’aurait jamais du arriver, parce que des choses comme ça, ma Kallista, ça ne devrait pas exister... Ca s’est passé hier, à Lyon, à l’hôtel Saint Paul : Toute l’entreprise réunie pour la convention annuelle. Des discours et du champagne, … Avant le déjeuner, notre Directeur Général a annoncé les bons résultats de notre équipe en Région Paca. Il a fait allusion au contrat que je venais de négocier. Mais il n’a pas cité mon nom. Avant de passer à table, il a annoncé la création d’un nouveau poste important et à cette occasion, la promotion d’une de nos consultantes, Jocelyne Bordier. J’ai vu des collègues se retourner dans la salle, et me chercher du regard. Je ne savais pas que la honte pouvait faire tant de mal.
Je m’en vais, ma Kallista. Ne sois pas triste et surtout n’oublie pas : la poussière d’étoiles !
Note de service du 20 mars 2O10
PEPLOS Direction des ressources humaines
A l’attention du personnel.
Nous avons eu la grande tristesse d’apprendre la disparition de Pierre LEVEQUE dans les conditions tragiques que nous savons.
Un service religieux sera célébré à l’Eglise de la Trinité le jeudi 22 mars à 15h.
Les personnes souhaitant assister à cette cérémonie pourront poser une demi journée de RTT.
Une collecte est organisée pour l’achat d’une gerbe. L’assistante du Département Grands Comptes tient une enveloppe à la disposition des personnes désirant participer.
Patrick DENYS Avril 2010