Café littéraire, philosophique et sociologique. Association culturelle dédiée à l'écriture dans tous ses arrangements et engagements : littérature, musique, théâtre, danse, peinture, photo, cinéma...
Même s'il est encore difficile de l'imaginer, le printemps approche et Ysiad nous propose d’ores et déjà une séance de remise en forme.
Méchant miroir
Espèce de salaud, va. T’as pas honte de me renvoyer une image pareille ? Lamentable. Comment veux tu que je m’en sorte après ! Pour une fois qu’on était un peu tranquilles, toi et moi… On aurait pu faire copain-copain, pendant que Madame regardait son film avec l’aut’ plouc… Mais non. Tu es intraitable. Je ne suis pas gros ! Je possède un léger pneu ceinturant agréablement mon abdomen, c’est tout. Et après ? J’ai l’âge que j’ai, tu me le dis assez ! Soixante-cinq ans. Bajoues, double menton, calvitie, paupières à la Droopy… Ça tombe, ça pend, c’est flasque, ça se barre… Les joies de l’âge. Et à la différence de Schwarzenegger, le body building n’entre pas dans mes priorités. Tu sais combien je le déteste, ce type. Un fléau. Germaine me gonfle à un point ! Tous les jours, le même refrain… Comme il est beau, Schwarzie ! Ça, c’est un homme, un vrai, avec un torse cent pour cent brut de muscles ! Insupportable. Nous nageons en pleine Schwarzimania. Je ne sais pas ce qu’elle lui trouve, il est bourré de défauts ! Je l’ai étudié de près, sur les DVD. Il a les oreilles décollées, et il joue mal. Au début, il se faisait doubler, tellement il était mauvais ! Il s’est recyclé dans la politique, voilà tout, comme d’autres se rachètent une conduite en allant faire la vedette sur les planches après avoir coulé leur entreprise… Et puis n’oublions pas qu’il s’est fait remettre la mâchoire dans l’axe… Tu parles d’une vie ! Une dictature de l’image, oui ! Côté muscles, je m’incline. Il me bat à plate couture. Mais c’est tout à fait normal ! Depuis qu’il joue aux billes, ce type ne pense qu’à ses biceps. Il a des machines à tous les étages de sa villa pour entretenir la mécanique, je l’ai lu dans Coins de rue, Images immondes... Aucun mérite ! Tandis que moi… Le seul sexagénaire à s’élancer la tête la première du haut du plongeoir façon Marc Spitz, c’est Bibi ! D’une seule détente j’y vais, la tête en avant ! Et sans bouée ! Et sans me boucher le nez ! Eh ouais ! Qu’est ce que tu crois ! Ensuite, je crawle, d’une traite, sans m’arrêter. Trente longueurs de bassin, sinon rien ! Alors fiche moi la paix avec ce petit bourrelet qui fait mon charme. Cesse de me renvoyer dans la tronche ce reflet catas…
- Eugèèèèène ! Qu’est ce que tu fiches ? Ouuuuuvre !
- …
- Sors de là immédiatement ! C’est mon tour !
- Ton tour !... On se croirait au manège !
- Ce que tu peux être agaçant ! Faut-il que je te le chante ? La salle de bains n’est PAS un lieu de méditation !
… Quelle enquiquineuse. Je vais la faire poireauter. Elle m’a agressé ce matin avec son : "Tu as pris du poids ces temps-ci ". Tu parles d’une entrée en matière ! Et tout cela parce que j’ai commis le sacrilège d’agrémenter ma biscotte de régime d’une lichette de Nutella… Madame s’est excitée. Madame s’excite beaucoup ces temps-ci. Toujours à l’affût d’une vexation… Sans compter qu’il a fallu te fixer au mur. Dans la série des instruments de torture, on avait déjà le vélo, les poids, le pèse-personne… Et bien sûr, comme ça ne suffisait pas, Madame a voulu que je lui pose sa glace… Elle aussi en perd, du temps, dans la salle de bains. J’y ai droit aussi, à mon bilan des dégâts… Bon. Je me suis bien reluqué de face. Abordons le bon profil… Quart de tour gauche… Stooooop. Mouais. Pas terrible. Pas alarmant non plus. Je prétends à une légère avancée abdominale. C’est normal. J’ai commencé à apprécier la bouffe vers l’âge de dix ans, au moment où Scharwie découvrait qu’il avait des biceps. A raison d’une moyenne de dix choucroutes par an, estimation basse, ça nous fait 550 choucroutes arrosées de Riesling dans le bide. Et autant de potée auvergnate. J’ai un faible pour la potée auvergnate. Et pour le confit d’oie. Ah, le confit d’oie, quand il est bien fait... J’en ai l’eau à la b…
- Eugèèèèène ! Vas-tu sortir à la fin ?
- …
- Bon sang mais qu’est ce que tu fiches ?
- Je médite.
- Tu ferais mieux de te peser !
- C’est fait.
- Alors ?
- Je stagne.
- Combien ?
- JE TE DIS QUE JE STAGNE !
… Elle me casse les burnes ! Où en étais-je ? Profil droit… Pas terrible. J’ai un peu abusé ces derniers temps. Franchement, compte tenu de tous les plaisirs que je me suis carré dans le buffet, je trouve que je m’en sors bien. Qu’en dit le pèse-personne… Wouaouch. Trois kilos de plus depuis la fin novembre. Si Germaine savait… Tu le sais, toi, miroir, qu’elle ne m’aime plus… Pas le moindre petit soufflé à l’horizon, elle qui les faisait si bien… Allons. Mes abdos maintenant. Une serviette éponge sur la nuque, la boîte de talc pour ne pas glisser, c’est parti. On se concentre, souple sur les coudes, on appuie bien sur les avant-bras, on oublie le fléau de la Californie et une, deux, une, deux… Une, deux… Une… Rrrrrhh. C’est dur. Très dur ! Mon cœur s’emballe. La crise me guette, je le sens. Si ça continue, je vais me retrouver dans la rubrique des faits divers du journal local… Un sexagénaire intrépide a été victime d’un arrêt du cœur dans sa salle de bains. Ces derniers temps, Eugène Picon abusait des pompes pour plaire à son épouse… Ridicule. Grotesque. Que se passerait-il, si Germaine me retrouvait mort sur le carrelage ? Je l’imagine, affreusement pâle… Se précipitant sur moi… Défaite, bouleversée par l’émotion, elle m’attire à elle, me serre contre sa poitrine en murmurant Eugène, reviens-moi je t’en prie, non tu n’es pas gros, tu ne l’as jamais été, tu es un athlète méconnu… Comment ça : même pas en rêve ? Quoi ? Elle dirait : Enfin libre ? Libre d’aller me jeter dans les bras virils de Schwarzie ? C’est trop fort. Attends un peu. Tu le vois, ce poing ? Tiens ! Prends ! Dans l’épicentre ! Et c’est pas fini ! Pif ! Paf ! Tu l’as bien cherché !
- Hé ! Ho ! Ouvre !
- …
- VAS-TU TE DECIDER A LA FIN !
- Entre.
- Mais enfin… C’est quoi, ce carnage ?
- …
- Pourquoi la glace est-elle en miettes ?
- Aucune idée. Je faisais un peu d’exercice, quand tout est tombé.
- Regarde ta main ! Tu pisses le sang jusqu’au coude… Et ton poignet. Dans quel état tu es... En nage en plus !
- Normal, chérie. J’attaquais une série de pompes en pensant à toi pour raffermir ma ceinture abdominale, quand subitement, la glace s’est effondrée…
- Mon Dieu. Tout ça, c’est de ma faute… Finalement, cette glace, c’était une très mauvaise idée. Mon pauvre Loulou ! Viens là, que je te soigne…
… Se laisser faire. Loulou aurait pu mourir sous un déluge de verre, Loulou le sait, mais il est stoïque, tout va très bien Madame la Marquise, Loulou souffre le martyre, mais il continue de serrer les dents, il est impassible devant la douleur, Schwarzie peut aller se rhabiller, Loulou sait que son soufflé se profile à l’horizon, Loulou le hume déjà…
Ysiad