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Cette nouvelle n'est pas sans nous rappeler les savoureuses "scènes de ménage" d'Yvonne Oter dans la série qu'elle nous avait concoctée l'été dernier avec "La femme popote". Cette reprise de flambeau ne manquera pas de réjouir les amateurs de l'art ménager tout comme celles et ceux qui aiment en découdre avec l'équipement domestique.
Complainte de la machine à coudre
par Danielle Akakpo
Aïe, aïe, aïe, la voilà qui approche du coin noir où elle m’a remisée, entre un radio cassette CD et un fer à repasser hors d’usage. Vous ne pouvez pas savoir comme je m’ennuie dans ce bureau où elle passe pourtant des heures, hélas sans un regard pour moi. Voilà sa main qui saisit ma poignée : pas de doute, elle va me mettre en route. Cela doit bien faire deux mois… non trois ou peut-être… oui quatre qu’elle ne m’a pas installée en pleine lumière sur la table de la salle à manger. Je la soupçonne d’avoir cousu des ourlets à la main le soir devant la télévision, pire d’avoir eu recours au ruban thermocollant. Qu’a-t-elle l’intention de faire aujourd’hui ? Surprise, surprise ! Des rideaux, peut-être ? A cette idée, le fou-rire me prend : la dernière tentative s’est soldée par une crise de nerfs de madame et les rideaux ont rejoint le sac poubelle vite fait bien fait ! Eh bien non, c’est un ourlet de pantalon pour monsieur qui me vaut de sortir de l’ombre. Parce que monsieur le vaut bien ? Je ferais mieux de garder mes bons mots, parce qu’à moi cet ourlet va valoir une séance de GROS mots, de grincements de dents et d’injures bien que je ne sois pour rien dans les déboires de mon utilisatrice.
Elle commence évidemment par la préparation de la canette. En général, elle ne s’en tire pas trop mal, sauf lorsque le fil s’enroule à côté Aujourd’hui, il ne se passe… rien, absolument rien ! Madame peste : "Ça commence bien, panne de courant ! "Moi je me marre. Et si tu appuyais sur le bouton de mise en marche, étourdie ? Ça y est, elle a trouvé. Et ça s’enroule bien !
Passé le stade de la canette, arrive celui de l’enfilage de l’aiguille. L’exercice s’avère le plus souvent laborieux, s’accompagne d’une gymnastique de la paire de lunettes, avec, sans, avec, sans et de gentillesses du genre : "Saleté d’aiguille, on dirait que le chas se rétrécit à plaisir ! " Miracle ! Aujourd’hui, elle en est déjà au stade du positionnement du tissu. C’est parti. Elle a appuyé sur la pédale ! Pique, pique, pique, ça marche, ça court… jusqu’à ce que le fil casse : "Cochonnerie de machine ! "Attention, ne m’insulte pas. Rappelle-toi que je suis un cadeau de ta chère tante Jeannette, si attentionnée, si généreuse ; alors s’il te plaît, pour les cadeaux de tante Jeannette, manifeste un minimum de respect !
Et pique et pique et pique et… crac ! "Bon sang de bonsoir, elle le fait exprès cette vieille carcasse, à ce rythme-là, j’en ai pour la journée !" Vieille carcasse toi-même – tu n’es plus un perdreau de l’année que je sache – et comme tu ne me ménages pas, j’aurais tort de me gêner ! Ce n’est pas ma faute si le fil casse. Achètes-en de meilleure qualité ou cesse de t’exciter comme un toutou à qui on essaierait de voler son os!
Et pique et pique et pique… "Flûte et zut et" – je vous passe le reste, j’en rougis ! –, "la chameau m’a fait des points de toutes les tailles ; j’avais pourtant réglé sur deux, elle ne vaut plus rien cette diablesse, si ça continue, elle va finir à la déchèterie!"! Chameau, diablesse ? C’est encore moi qui trinque ! Dis, ma belle ; tu ne sais pas qu’il faut appuyer de façon régulière sur la pédale, éviter les à-coups. Heureusement que tu as cessé de conduire parce que massacrer les pédales de frein ou d’embrayage comme tu le fais avec la mienne, c’est la mort assurée pour la bagnole, peut-être pas seulement pour elle d’ailleurs !
Et pourtant, souviens-toi, vingt-cinq ans auparavant, quand je suis arrivée chez toi, comme tu m’as accueillie avec ravissement et soignée aux petits oignons ! Tu avais décidé de travailler à mi-temps, les filles étaient encore petites, ça te plaisait de pouponner la cadette et d’aller à la sortie de l’école récupérer l’aînée. Seulement, il fallait les occuper ces après-midi pendant la sieste de la petitoune. Souviens-toi, les patrons-modèles, la coupe et la confection des petites robes, des jupettes en tissu fleuri, les volants, les fronces, les smocks, les surjets, la broderie. Mais si mais si, j’en suis sûre, nous avions appris à broder. Tu étais devenue une véritable experte. J’étais installée en permanence sur un support spécialement aménagé pour moi, on se faisait une petite fête tous les jours ou presque. J’étais fière de toi, de tes progrès, de tes réalisations. Toi-même, la larme à l’œil, tu disais que ta pauvre maman, couturière de métier, aurait été si heureuse si elle avait pu te voir à l’œuvre. Le temps a passé, tu m’as reléguée au rayon des antiquités, ingrate ! Et tu ne m’en ressors que pour déverser sur moi ta mauvaise humeur.
"Ouf, terminé, pas terribles ces ourlets, mais pas question de recommencer. En marchant vite, comme disait tante Jeannette… Allez, on range. Et on ne m’y reprendra pas de sitôt !"
En matière de remerciements, on fait mieux. Doucement, tu m’as cognée contre le pied de la table. Tu es pressée ? Je le sais, va, où tu cours. Dans le coin bien éclairé du bureau, vers ce truc lumineux qui n’a pas besoin de fil, de canette, devant lequel tu vas t’installer, sourire aux lèvres, et laisser tes doigts s’activer, tac tac tac, tac, tac tac… Tu y passes une partie de la journée, de la nuit parfois, jusqu’à ce que monsieur s’inquiète : "Tu as vu l’heure ?" Ce que tu fais, je me le demande, mais en tout cas, ça m’a l’air de vraiment te passionner.
"Putain, Internet débloque encore! Ou est-ce ce fichu PC qui fait des siennes?"
Tiens, l’autre machine en prend aussi pour son grade, j’en suis bien aise !