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" Li Vî Bon Dju " (2/3)
par Yvonne Oter
Liège, le 14 mai 1880.
Très Saint Père,
C’est avec beaucoup d’émotion que je viens vous faire part de ce qu’il faut bien appeler un miracle qui s’est produit dans mon diocèse. Je vous explique les faits qui sont advenus le mois dernier.
Mais, pour rappel, je vais vous faire un petit historique du pèlerinage de Tancrémont, petite localité près de Pepinster, en province de Liège. Depuis des siècles, on vient y prier devant la Croix de ce que les gens d’ici nomment " Li Vî Bon Dju ", c’est-à-dire " Le Vieux Bon Dieu ". Pourquoi l’appelle-t-on ainsi ? Nul ne le sait, mais le nom est resté chez les habitants un peu frustres de la région. Une communauté religieuse s’est créée autour du lieu saint où était exposée la Croix et s’est développée avantageusement jusqu’à ce que les guerres napoléoniennes viennent perturber le calme de la campagne environnante. Vous n’êtes pas sans savoir, Très Saint Père, que les soudards de l’empereur se sont souvent rendu coupables de nombreuses exactions, notamment envers les prêtres et les moines.
Apeurés par l’approche des troupes françaises, les pères de Tancrémont ont alors décidé de soustraire " Li Vî Bon Dju " aux mauvais traitements qui pourraient lui être infligés. Ils l’ont donc enterré dans un champ assez éloigné de l’abbaye, et l’ont recouvert d’une énorme pierre que l’on ne pourrait pas déplacer facilement.
Ce qu’il s’est passé alors, je n’en sais trop rien. Les moines eurent-ils à subir les violences des reîtres impériaux ? Ont-ils dû fuir ? Ont-ils péri ? Nul ne les revit jamais à Tancrémont et ce fut une nouvelle communauté religieuse qui se fonda quand le calme fut revenu dans la région. Les habitants se doutaient que la Croix avait dû être préservée dans un endroit secret, et de nombreuses légendes circulaient autour de sa présumée cachette. Mais, jusqu’il y a peu, personne ne l’avait retrouvée.
Ce n’est que le mois dernier qu’un paysan, un certain Hawaux, en retournant une terre restée longtemps en friche, a déterré la Sainte Croix de Tancrémont. Bien protégée par la pierre qui la couvrait, enfouie dans un terrain argileux et, surtout grâce aux matériaux nobles dont elle est composée, la relique a étonnamment bien résisté à ces longues années passées sous terre. Après un nettoyage sommaire, elle pourra reprendre sa place dans la petite chapelle du lieu-dit.
Seules les couleurs qui l’ornementaient ont eu à pâtir de l’humidité. Il faut vous dire, Très Saint Père, que le Christ est revêtu d’une tunique droite et plissée. Les experts de l’Université de Liège appellent cela un colobium. Toujours d’après ces hommes savants, elle porte des traces de couleurs polychromes qui laisseraient supposer qu’au départ, le colobium imitait un tissu byzantin vert à motifs ovales rouges. Mais les couleurs sont aujourd’hui tellement délavées qu’il n’en reste pratiquement plus rien.
Et j’en arrive à l’objet de ma longue épître. Devons-nous envisager de restaurer plus avant " Li Vî Bon Dju " de Tancrémont ou est-il préférable de le laisser dans son état actuel, avant de le soumettre à l’adoration des fidèles ? Une telle responsabilité de décision dépasse mes simples prérogatives et mes compétences au sein de mon épiscopat. J’en appelle donc à votre sagesse et à votre sainte sagacité pour me dire quelle doit être la voie à suivre en cette occurrence.
Je voudrais également vous signaler que la presse locale et le bouche à oreille ont tellement parlé de la découverte miraculeuse, que les pèlerins se sont remis à affluer à Tancrémont. La chapelle du hameau, en mauvais état d’ailleurs, est devenue bien trop petite pour abriter tous ces croyants. Cela pose problème car la région est soumise à de rudes conditions climatiques qui requerraient une protection plus adéquate pour tous ces braves gens. J’envisage donc de faire bâtir une nouvelle chapelle plus adaptée à l’afflux massif de populace. Hélas, Très Saint Père, vous connaissez l’état des finances de mon diocèse. Je ne pourrai pas faire face, seul, aux frais inhérents à un tel projet. Je vous demande donc humblement si vous pourriez débloquer des fonds pontificaux pour m’aider dans mon entreprise.
Je prie chaque jour pour la gloire de notre Sainte Mère l’Eglise et pour le salut de son Représentant ici-bas, votre Sainteté le Pape de tous les croyants.
Votre évêque de Liège,
Albert Van Zuylaan.