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Le progrès
Jean Calbrix
S’il est un adage qui fleure bon la justice sociale, la raison et ses lumières, c’est bien celui que la SNCF annonçait dans une pub : « Le progrès ne vaut que s’il est partagé par tous ». Hélas, au train (hi hi) où vont les choses, ça n’en prend pas le chemin (de fer hi hi hi) dans notre société prisonnière du libéralisme où le cerveau d’un grand patron est en moyenne mille fois plus gros que celui d’un ouvrier, si on le mesure à l’aune de leurs bulletins de salaire respectifs. Et cette moyenne augmente tous les jours. On aurait pu penser que des gens qui se disent socialistes, se seraient retroussé les manches pour stopper cette dérive. Mais las, les biens publics continuent d’être allègrement privatisés et bientôt l’air que l’on respire sera vendu à une grande fortune qui viendra nous greffer des compteurs dans les trous de nez. Enfin, s’il y avait une chose qui pouvait mettre un terme à ce terrorisme-là, c’était bien qu’il y ait une fin du monde le 12/12/2012.
Seulement, on n’a rien vu venir, car les Mayas s’étaient plantés dans leurs calculs. À leur décharge, ils n’avaient pas en leur possession les progrès que l’on connaît de nos jours. Alors, que l’on se rassure, un coefficient correcteur permet de voir qu’elle se produira le 13/13/2013 à 13 h 13’ 13’’ 13 dixième, 13 centième, 13 millième… et il faut s’arrêter là, car on sait très bien qu’Achille ne peut pas rattraper la tortue. Certains critiqueurs diront qu’il n’y a pas de treizième mois. C’est sans compter sur l’audace des députés de la gauche du capitalisme qui en créeront un tout exprès, et qui, ce faisant, laisseront la Cour des Comptes faire de la politique et imposer des diktats ultras libéraux.
Pour illustrer le fait que l’adage de la SNCF est constamment battu en brèche par les rapaces du grand capital, prenons comme exemple ce qui se passe dans le monde de l’édition. Grosso modo, le budget d’un livre est un gros fromage de Hollande, et dame, l’auteur n’en est pas le roc fort. Le libraire se taille la part du lion avec 33%, vient l’imprimeur avec 24%, l’éditeur avec 18%, le diffuseur avec 17% et finalement l’auteur avec 8%. Évidemment lorsque l’on est un grand écrivain comme un comédien renommé, un chanteur de renom, un footballeur émérite, voire un tueur d’enfant, etc., on peut imposer d’avoir 15%, et même 20% si on a effrayé la chronique. Or fabriquer un livre il y a cent ans, demandait que l’on dispose une à une des lettres en plomb dans des casiers, et le vendre imposait qu’un colporteur passe avec sa carriole de village en village. Le progrès fait depuis, avec le tirage en numérique et la mécanisation, aurait dû profiter à l’auteur. Tintin, walou, macache bono. On allègue une crise économique, des contraintes écologiques, que sais-je encore pour réduire ces 8% à peau de chagrin, voire peau de balle. Bientôt, les librairies vendront des livres dont la majorité n’auront que des pages blanches. Évidemment, les couvertures seront en pleine peau avec des lettres d’or, objets très recherchés pour trôner dans les bibliothèques de ceux qui préfèrent paraître qu’être. Alors, vive le chambardement du 13/13/2013.
Cent jours plus tard, peut-être un siècle, peut-être un milliard d’années - allez savoir quand il n’y a plus de temps - des extraterrestres viendront coloniser la planète bleue. En creusant la terre, ils découvriront des ponts, et dessous, des squelettes d’écrivains-écrivains tenant nerveusement dans leurs phalanges blanchies, le contrat à 0% qui les livrait pieds et mains liés à leurs éditeurs. Nul doute, ces extraterrestres, à la civilisation raffinée, s’exclameront alors : « Mais quels étaient donc ces gens qui n’avaient pas encore aboli l’esclavage !? ».