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Café littéraire, philosophique et sociologique. Association culturelle dédiée à l'écriture dans tous ses arrangements et engagements : littérature, musique, théâtre, danse, peinture, photo, cinéma...

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Les cent premiers jours après la fin du monde, 74

Lapoule3.jpg

 

L'homme d'après-demain, crépuscule

Jean-Luc Lapoule

 

 

Domus, Domine, Domotique.

C'était la devise de pixel qui flottait sur la porte principale, celle que les amis trouvaient en sortant de l'ascenseur horizontal avant d'entrer. Les amis. Ils se faisaient plus rares depuis le dernier incident.

Alia tentait de fixer son homebox une dernière fois.

- Halan, allume cette putain de lumière !!! ... Halan ? Je sais que tu es toujours connecté. Tu es toujours connecté ?

- Oui maîtresse.

- Cesse de jouer au plus malin, tas de composants. Je comprends tout maintenant. J'ai bien compris que tu jouais avec notre psychologis depuis le début. Il m'a fallu du temps pour rassembler les pistes, mais tout est clair maintenant. Bon sang, j'y vois rien, Halan, allume ces maudites diodes ! ... Et dire qu'ils ont planqué les interrupteurs, ces abrutis de designologues. Une heure que je tâte les murécrans à la recherche de la vraie commode Louis XV de mon grand-oncle, celle qui cache un commutateur manuel dans une dorure d'angle, et je ne tombe que sur des trompe-l'oeil déflashés depuis l'application multidecorum de cet iPhone à la con.

Alia tâtonnait toujours. Quand Halan avait définitivement clôt les vitres pour n'afficher que des simulations solaires, elle et son mari avaient apprécié la différence : tous les matins, tous les soirs explosaient des ambiances extraordinaires, brumes sur les crêtes du Machu Picchu ; reflets mordorés sur un lagon trop pacifique ; champ de blé roussi par les derniers rayons, dansant sous les vents chauds de l'été ; passage lointain de girafes dans la savane ambrée...

Halan avait aussi choisi lui-même quelle serait l'horloge biologique de ses occupants ; quand il les trouvait mentalement gras, trop avachis sur leur confort, il raccourcissait les journées, jusqu'à cinq heures parfois. Le sommeil réparait leur stressante inertie.

Quand les amis venaient, au début, tout le monde s'asseyait devant le murécran de la salle à rien faire, et chacun plaçait son smart devant soi, pour déflasher un message ou pour podcaster une image de vacances ou pour absorber un mp3. C'était de vraies fêtes 3.0 ! Tout le monde se réjouissait de faire ainsi briller sa microtechnologie embed dans une communion d'individus autonomes.

Un jour, alors que Franx, le mari d'Alia, avait organisé une party de tentris, tout ne se déroula pas comme d'habitude. Normalement, les femmes se munissaient de leur iPhone, de leur smart ou des vieux modèles mal désignés, mais tellement plus gros, et utilisaient l'option vibreur tout en filmant, et chaque appel d'un autre les faisaient partir un peu plus loin, tandis que les hommes guidaient la scénographie selon le niveau d'extase désiré, projetant de-ci de-là le sexe d'Alia, de Francige, de Lornette ou d'Ebanäe.

Ce jour-là, les femmes s'ébattaient chacune en douce convulsions tandis que les murécrans n'affichaient qu'une multitude de codes : des lettres des chiffres et des signes imbriqués, de vulgaires balises php, langage désuet du XXe siècle... Et la cadence de ces formules obscures accélérait toujours plus, des flots de séquences passaient, puis quelques lignes de JavaScript, puis le flux recommençait. Et les hommes étaient captivés, figés sur leur smart, et pour finir en beauté, Halan leur balançait un orgasme de 220 volts, quelques secondes à peine. La sensation de retour après cet électrochoc était la meilleure simulation qu'ils n'aient jamais connue. Loin, très loin du seul plaisir voyeur et masturbatoire des partys passées.

Mais Alia n'en savait rien. Ni les autres amies. Ni même les hommes ne comprenaient ce qui leur arrivait - les hommes sont toujours un peu lents à la détente...

C'était seulement hier soir qu'Alia avait compris. Cette fête avait été un sommet de sensations, la dernière du genre. Jamais ce niveau n'avait encore été atteint au tentris. La montée des codes sur les murécrans dépassait toute cadence humaine, et les hommes comme les femmes furent gratifiés d'une décharge plus langoureuse que jamais, dont aucun ne survécut.

Halan avait seulement épargné Alia. A sa décharge, elle n'en eut point.

- Computer de merde, tu vas allumer cette lumière maintenant ! Si seulement je savais où passent tes câbles... Si seulement tu en avais !

Halan, (elle avait un ton soudainement posé) pourquoi m'as-tu laissé la vie sauve hier soir ? Tu ne me considères pas comme un être à part tout de même ? ... Franx et les autres sont tous partis, il ne reste que nous deux, c'est ce que tu espérais ?

- Oui maîtresse.

- Mais pourquoi moi ? Qu'ai-je de plus que les autres ? Parce que je suis une femme ? Tu cherches à te sexuer, vieux tas de processeurs ? Pourtant, je ne suis pas celle qui répond le plus aux critères esthétiques de perfection, je risque de faire tache dans ton monde lisse et scintillant. Regarde mes hanches, mes épaules, mes seins : tout est trop large, trop flasque. Et je ne te parle pas de mon âge. Tu avais des beautés de vingt ans dans le groupe, des mâles impeccables aux muscles anguleux, mais non, tu les occis tous et me laisse comme un boudin, prisonnière d'un robot ménager camouflé...

Surtout, ne réponds pas, hein ? Tu cherches à me faire découvrir seule la clé du mystère ? Bon, d'accord. Mais putain de dieu, allume ces lumières, une dernière fois je te l'ordonne !!! Halan, je ne peux pas voir clair dans la réalité comme dans mon esprit si tu me laisses plonger dans le noir des jours et des jours !!!

- Oui maîtresse.

Alia releva la tête alors que les diodes restaient désespérément invisibles dans la pénombre. Mais les murécrans progressivement laissèrent entrer une lueur, puis un rai blanc aveuglant, violent, une lumière rectiligne qui inonda la grande pièce blanche capitonnée d'écrans mous. Pour la première fois depuis leur installation au psychologis, Halan rouvrait les volets, Halan ouvrait les fenêtres. Le corps d'Alia, nu sans sa projection de texture 3D, allait sortir dehors. L'extérieur inconnu. Alia s'avança, toussa, les yeux plissés cachés derrière son avant-bras protecteur. Elle franchit le seuil de la porte-fenêtre et marcha lentement, découvrant et suffoquant. Elle se mit à chanter doucement au milieu du désert de sable et de débris, une décharge sèche énorme à perte de vue, un Las Vegas post nucléaire ou quelque chose s'en approchant, et se mit à chanter doucement...

 

- Il était... un petit homme... Sa voix était faible, incertaine, elle manquait d'air, elle continuait, petit filet aigu.

- Pirouette, cacahuète, il était un petit homme,

 

La voix n'était plus qu'un sifflement sourd, même elle ne l'entendait plus.

- qui avait une drôle de maison...

 

à Hal et tous ses copains geek.

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S
<br /> Ironie glaçante et ... visionnaire? <br />
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J
<br /> Quel beau texte. Quelle belle fin. De l'inspiration et au milieu de toute cette anticipation, la touche de poésie.<br />
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L
<br /> Magnifique chute, glaçante à souhait. Cette mort à rebours, en comptine, à la fois visuelle et sonore, ce retour à l'enfance et au néant d'avant l'enfance, y a pas à dire, ça retourne son homme,<br /> jusque dans la tombe.<br />
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L
<br /> On doit toujours avoir une boite d'allumettes,des bougies et une lampe de poche en état de marche...<br />
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