Tout le monde à table !
Patrick Ledent
En pleine saison morte et juste avant les fêtes, c’était une bonne idée. Une occasion de remplir la salle. J’ai envoyé l’annonce au journal local :
Vendredi 21 décembre, le restaurant
« La Fourchette buissonnière »
vous propose son menu spécial
« FIN DU MONDE ».
Mise en bière
Roulés de jambon fumé aux asperges
Grand-messe
Médaillon de veau aux champignons sauvages,
gratin de pommes de terre et céleri-rave
Inhumation
Bal masqué de fromages sur voile lacté
Apéritif et pousse-café offerts par la maison
Six heures après la parution, j’étais complet : 36 couverts. Ma femme était ravie et m’a félicité : « Tu aurais dû faire la com., chéri, tu aurais cartonné ».
J’avais des dons, c’est vrai. Le pauvre Bernard, mon unique concurrence sérieuse, trottoir d’en face, allait encore se demander pourquoi tant de monde franchissait ma porte et si peu la sienne, quand nos prix et notre cuisine étaient comparables. Et dimanche midi, au bistrot, je lui sortirais une fois de plus :
– Tu veux que je te dise la différence entre nous, mon pauvre Bernard ?
Il grommellerait comme d’habitude – ce que je prendrais pour un encouragement –, avant de lui balancer une nouvelle fois :
– Il ne suffit pas d’être restaurateur, il faut être aussi commerçant. Moi, j’emballe avant de servir, c’est toute la différence !
Sauf que dimanche… Tout serait fini, hélas. Oh ! Je voyais bien que personne n’y croyait. Les Mayas, on les prenait pour des clowns. N’empêche, je savais bien, moi, que plus rien ne serait comme avant.
Aussi ce dernier repas serait-il mon chant du cygne. Le leur aussi forcément, mais ils feindraient de l’ignorer. Parce qu’ils sont lâches. Que tous les hommes sont lâches. Quand vient la fin, ils se foutent la tête dans le sable en attendant que ça passe. Et ils périssent asphyxiés, même s’il ne s’est rien passé ! « Tiens ! J’aurais dû leur servir de l’autruche, à ces poltrons », ai-je regretté, à part moi.
à suivre...