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Marc : 26 jours après la fin du monde.
Dominique Chappey
Des ministres qui voulaient faire croire à leurs croisades contre un capitaine d’industrie et ses vaches sacrées.
Des journaux qui faisaient leur Une ou les gros titres du vingt heures sur le test de grossesse d’une princesse britannique.
Deux vieux coqs orgueilleux qui sabordaient leur Titanic politique et tombaient le masque sans plus se soucier des apparences.
Des diversions pour nous faire oublier l’essentiel. Un contre-feu allumé pour brouiller les pistes et atténuer les effets des reportages avalés jusqu’à la nausée sur les survivalistes de truc, les illuminés de machin, les sinistrés exaspérés de Pétaouchnock et leurs jardins piétinés par les égarés du ciel et les journalistes.
Je croyais que c’était fait exprès. Qu’à l’approche de la date fatidique du grand saut, pour éviter la panique et l’hystérie collective, les puissants lançaient leurs écrans de fumée. Dans un dernier effort, ils lâchaient les trucs les plus éculés, les plus invraisemblables, les moins dignes d’intérêt pour attirer l’attention. Puisqu’ils étaient vraiment au courant. Parce qu’ils savaient toujours tout avant tout le monde. Je pensais avoir deviné qu’ils s’étaient mis d’accord, tous, pour que ça se termine dans le calme. Parce que fichu pour fichu, autant sauver les apparences jusqu’au bout. Et si c’était le grand soir à rebours, se faire sauter le caisson, cigare aux lèvres et verre à la main, ça avait quand même plus de classe que le croc du boucher. Ce n’était pas parce qu’on allait tous y passer qu’il fallait supporter une fin du monde chaotique. Mieux valait pour tous, un départ en douceur, sans émeute ni pillage. Autant arriver au bout du voyage bien rangé dans sa case.
La propagande soporifique d’avant apocalypse, j’y croyais dur comme fer. Passé la première surprise, quand j’ai vu qu’il ne se passait rien, j’ai même failli fêter ça.
Un truc me chiffonnait. Je ne comprenais pas pourquoi on nous avait enrhumé les neurones à l’approche des fêtes de fin d’année. Est-ce que la crise était vraiment si terrible pour que l’annonce des libations annuelles ne suffise plus à calmer le peuple ? Il fallait inventer quelque chose en plus des petits barbus rouges avides de cartes bleues, des haut-parleurs de grand magasin qui bégayent Jingle Bells, des étals de charcuterie et des danseuses à plumes. En complément du saumon orange, du petit blanc et du gros rouge, des oies obèses et des nains qui s’ennuient sur les génoises roulées beurre chocolat. Par-dessus la perspective des embrassades de masse, de l’euphorie programmée des douzièmes coups de l’horloge, des bonnes années à venir puisque les mauvaises sont derrière nous, des meilleurs vœux.
Malgré le foie douloureux, le cerveau nauséeux, au petit matin du nouveau monde, j’avais encore des questions pleins les cernes. Pourquoi s’étaient-ils donné tant de peine ? Pourquoi fallait-il, cette année plutôt qu’une autre, trouver autre chose pour faire passer les bulles ?
Et puis, aussi, c’était quand la prochaine fin du monde ?