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Feu l’humanité
Jordy Grosborne
La nuit est tombée et la majeure partie des fenêtres de l'immeuble sont closes. Les appartements qu'elles cachent semblent inhabités. Une seule baie témoigne d'une activité humaine et semble veiller sur la noirceur du monde en rayonnant d'oranges arabesques au rythme d'une vieille lampe à pétrole.Jamais cette lumière ne s'éteint, car un vieil homme y est attentif, nuit et jour, au point de ne savoir qui veille sur qui. Leur flamme réciproque vacille, tremble, s'effiloche dans un trait à la blancheur cadavérique et repart contre toute attente dans un bel élan cuivré. "Tant qu'elle éclaire, je vois. Je vois et je vis", susurre l'homme dans un souffle dont la flamme s'empare, s'enroulant autour avec toute la tendresse dont un vieux couple peut faire preuve, et comme s'il s'agissait du dernier. Mais ce soir, il est inquiet pour l'astre illuminant son univers. Peur que cette flamme ne chavire, que la veilleuse ne s'endorme et l'abandonne seul dans le noir. Il a entendu parler de la fin du monde et redoute le désastre. Oh ce ne sont pas ces prédications ridicules qu'il craint, il craint ceux qui les croient. Sa lampe a besoin de combustible, et elle a besoin de son regard à lui, de son attention de chaque instant pour perdurer. La fin du monde… Foutaises ! À son âge, on a connu tant de mondes, et tant de fins. Il y a parfois plus à s'effrayer des commencements que des fins, des avancées que des immobilismes, des opinons communes que des sans opinion, des joies galvaudées que des tristesses sincères, de la jeunesse folle que de la vieillesse endolorie, de son voisin indifférent que d'un soldat sans conviction. La fin du monde est chaque jour, quelque part, pour quelqu'un, sans que cela n'enraye en rien la marche de la masse. Son monde à lui c'est cette flamme, à laquelle il parle chaque jour pour préserver sa mémoire. Il lui raconte leur rencontre, un soir de 1914, lorsqu'un homme le découvrit bébé, abandonné à la seule lueur bienveillante d'une lampe. La guerre qui s'ensuivit fut la fin du monde, mais le monde a survécu, et lui aussi. L'enfant criait dès qu'il faisait noir, alors on posait la lampe allumée devant ses yeux et il s'endormait, comme si la flamme lui parlait d'un autre monde qui ne s'écroulait pas. C'est à la lumière de cette lampe qu'il écoutait dans la cave les messages de cet homme d'au-delà de la Manche qui lui expliquait un quart de siècle plus tard que, même si un monde s'était effondré, un autre était là, prêt à naître dans un sanglot long, à l'automne. La lanterne brillait de mille éclats le jour de son mariage, posée sur une marche de l'autel. Elle pleurait d'étincelles lorsque sa femme mourut, non sans lui avoir murmuré qu'elle serait toujours dans le feu de la lanterne pour lui réchauffer l'âme. Cette flamme est son amie, son épouse, son enfance : elle est lui, elle est l'humanité tout entière et il en est le gardien.
Sa flamme l'a toujours protégé, mais,aujourd'hui, devant ses placards vides de pétrole et d'allumettes, il redoute avoir manqué à ses devoirs. Il prend pourtant tout le soin possible à tenir ses comptes dans son cahier à la reliure de cuir, mais sa mémoire peine désormais à suivre et, ce soir, il a oublié de faire des réserves. "Un oubli, un seul oubli durant toutes ces années", maugrée-t-il. Il glisse vers la fenêtre. Le froid est vif dehors et il n'attend que sa sortie pour le saisir. Il est si fatigué, si seul, si vieux... L'abattement le gagne, mais son épouse murmure des mots complices à sa conscience, alors, il acquiesce. La flamme doit perdurer, pour l'humanité. Il enfile une pelisse, saisit écharpe et chapeau et sort affronter ses semblables. Juste quelques allumettes et un peu de pétrole, c'est tout ce qu'il faut à son bonheur. Heureusement l'épicerie d'à côté est encore ouverte, mais les mètres sont des kilomètres à son âge. Il s'y engouffre finalement, grelottant. "J'ai la berlue", marmonne-t-il. Devant lui, les étagères sont quasiment vides. Seules restent des décorations de Noël surréalistes au milieu de ce néant. Mais point de nourriture ni, surtout, d'allumettes ou de pétrole. Voilà ce qu'il redoutait. La bêtise a fait son œuvre et les gens ont fait des réserves à n'en plus finir dans la crainte du dernier jour ! Un homme vient vers lui, le prend par le bras. "Faut rentrer chez vous, Monsieur. La fin de monde, il semblerait que cela soit vrai. Vous n'écoutez pas les infos ?" Non, il n'écoute pas les infos. Il regarde et discute avec sa flamme. Il observe le monde qui l'entoure. C'est bien suffisant pour apprendre ce qu'il y a d'important à savoir. Le vieux secoue la tête, essaie de se libérer le bras, mais l'autre ne le lâche pas. "Mettez-vous à l'abri ! Un volcan a explosé en Islande…". Mais le vieux se sort de l'étreinte et déjà il se dirige vers une station-service plus loin espérant que la meute de catastrophistes n'aura pas fait razzia de tout. Un volcan, les cons. Ca sert à ça un volcan, ça dort, ça se réveille, puis ça dort, puis ça se réveille. Ca a le cœur qui bat quoi, pas la fin du monde pour autant, sauf si le monde se limite à des pistes d'aéroports. Il arrive les pieds gourds à la station, mais des pancartes "à sec" l'accueillent violemment. "Ce n'est pas possible !". Une grande enseigne clignote encore à quelques dizaines de mètres. Une rafale de vent emporte son chapeau, et la neige commence à tomber. Il regarde son galurin tourbillonner et disparaître de sa vue. Ses derniers cheveux blancs ne le protègent pas et ses dents claquent. Son cœur brûle. Il arrive enfin devant la porte, mais un vigile ferme brusquement la grille. "Y a plus rien, M'sieur, tout a été vendu, ça sert à rien de rester là. Faut rentrer chez vous. La fin du monde... Mettez-vous plutôt à l'abri !". Le vieil homme trépigne. "Mais qu'est-ce que ça va changer d'être chez moi si c'est la fin du monde ! Je veux juste quelques gouttes de pétrole, et des allumettes, s'il vous plait, Monsieur". Mais le vigile déguerpit, monte dans sa voiture et démarre en trombe, laissant le vieil homme à quai, hésitant entre poursuivre ses recherches, plus loin, ou retourner récupérer la lanterne dont la flamme doit se contorsionner en l'attendant. Leur empreinte à tous deux est pourtant si dérisoire sur la face du monde au milieu des rides et saillies profondes qu'infligent ses concitoyens.
Soudain, son cœur se serre violemment dans sa poitrine. Il suspend sa respiration,attentif à chaque battement, mais la douleur s'éloigne déjà. Ce n'est pas encore pour cette fois, pense-t-il. La lampe, elle… Il rebrousse chemin et va la chercher. Il l'emmènera avec lui, sous son manteau. Elle lui tiendra chaud et il la protègera du vent. Il la montrera aux gens. Ils ne pourront quand même pas lui refuser un peu d'aide quand ils la verront. Sa lumière est si douce, si chaude, elle est toute son histoire, elle est lui, elle est eux. Ils ne peuvent pas se détourner d'eux-mêmes indéfiniment !
Il arrive enfin chez lui, les poumons asphyxiés, la gorge desséchée. La fièvre dévore ses yeux. La lampe luit toujours, mais la belle flamme a laissé place à une flammèche rabougrie menaçant de s'éteindre au moindre soupir. Il prend délicatement la lanterne, l'enveloppe sous un pan du manteau et retourne dans la rue. Les gens s'écartent de lui, tournent la tête, tout à leur peur ou à leur indifférence. Ils s'éloignent de ce qu'ils croient être un vieux fou qui ferait mieux de se terrer chez lui et d'attendre. C'est la fin du monde quoi ! Sa vue se brouille, il parle à sa lampe avec des mots qu'elle seule comprend. "On en a vu d'autres, t'inquiète pas…". Il croit marcher, mais n'avance plus que de quelques centimètres. Il s'agrippe aux manches, implore, parle du passé, de la mémoire, supplie l'humanité derrière les visages fermés de se regarder en face. En appelle à la raison ! Il s'arrête devant la devanture d'un magasin dont les écrans passent des images de liesse dans des villages islandais. L'éruption cataclysmique est déjà terminée. Des cris de joie montent des gorges qui l'entourent. Il joint les mains, interpelle les passants, "Maintenant vous pouvez m'aider ! ", mais ils sont déjà tout à leur bonheur et fidèle à une indifférence qui s'accommode autant de la peur que de l'allégresse. Un nouveau bandeau défile au bas des écrans. "Soyez vigilants" Il y aurait eu des cas de grippe h1n1 dans un hôpital du nord de la France. Des témoignages d'experts se succèdent. Le vieil homme croit y voir des anciens vulcanologues… Tout n'est pas perdu, vous avez bien fait de faire des réserves !
Il ne sent presque plus la chaleur de la lanterne contre son cœur. Il entrouvre son manteau délicatement, dos au vent, regarde la flamme. Elle n'est déjà plus qu'un petit feu follet au-dessus d'une tombe. Alors ses yeux brillent ! Comment ne pas y avoir pensé plus tôt ? Il s'accroupit les genoux dans la neige. Il entend très loin des gens s'offusquer de son attitude. D'autres s'inquiètent… "Il a toussé, non ? Vous, vous ne l'avez pas entendu tousser, vous ?" Déjà les pas s'accélèrent, cherchent à s'échapper. "Tu as pensé à acheter des masques, chérie ? Non ? Mais à quoi penses-tu !" Et déjà les pieds de se dépêcher, les jambes de se bousculer, les bras de se pousser, les voix de s'insulter, les regards de se défier, les raisons de déraisonner. Le vieil homme est le seul être immobile et calme au milieu de cette cohue. Il ouvre la lanterne, approche un pan encore sec de sa chemise et attend, inquiet. Enfin, le feu accepte l'offrande et lèche goulument le tissu, tel un homme affamé se jetterait sur la nourriture. Il remonte le long de la manche, s'attaque à la doublure du manteau. Le vieil homme sent l'immense chaleur l'envelopper tout entier avant que son cœur ne s'éteigne tranquillement. Il s'offre au feu, s'unit à lui. Ils n'ont toujours fait qu'un, il ne pouvait en être autrement. Maintenant, et pour quelques minutes encore, il est la flamme qui illumine feu l'humanité.