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Café littéraire, philosophique et sociologique. Association culturelle dédiée à l'écriture dans tous ses arrangements et engagements : littérature, musique, théâtre, danse, peinture, photo, cinéma...

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Les 100 derniers jours (J -95)

jour -95

 

Départ

Patrick Denys

 

 

Ça s’est passé le 17 avril. Sandrine avait rendez-vous avec Jean Servais, son manager. Elle est cadre commercial chez Dyna & Partners, une société de services informatiques. Sandrine a trente deux ans, mariée, trois enfants. Dans cette entreprise, d’origine et de culture américaine, les relations sont plutôt cordiales, on se tutoie volontiers et on s’appelle par son prénom. Elle s’est présentée à l’entretien sans appréhension ; elle occupe son poste depuis sept ans et ses rapports avec Jean ont toujours été excellents. Elle est passionnée par son métier et, jusqu’à ce jour, son manager n’a pu qu’apprécier la qualité de ses résultats.

Après les préliminaires d’usage, détente café et bavardages, Jean a brusquement changé d’attitude.

- Sandrine, j’ai une mauvaise nouvelle, a-t-il annoncé en faisant glisser tasse et soucoupe vers le coin du bureau. Nos actionnaires américains ne sont pas satisfaits de nos résultats. Tu comprends ce que ça veut dire ? En clair, ça signifie une coupe sombre dans les effectifs du groupe. Mille quatre cents personnes pour l’Europe, dont quatre cents cadres pour la France ; cinquante dans notre établissement. Je suis désolé, Sandrine, tu es dans la charrette.

Sur le coup, elle n’a pas bien compris, ou plutôt quelque chose en elle n’a pas voulu comprendre, un système inconscient d’auto protection, sans doute, comme ces vannes qui se ferment sous une pression trop forte. Elle a ébauché un mauvais sourire, « Enfin, Jean, c’est une plaisanterie ? »… Mais non, ça ne pouvait pas être une plaisanterie, on ne joue pas avec ces choses là, il y avait sûrement maldonne quelque part, « enfin, Jean, tu connais mes derniers résultats, tu as les chiffres, mes objectifs sont atteints et bien au-delà ».

- Le choix n’était pas facile. Comme il fallait trancher, nous avons retenu comme critère la note obtenue aux évaluations. Tu connais la règle du jeu : A pour les plus performants – B pour ceux qui sont dans les clous. – C pour les autres … ici, on dit les « low performers » ! N’y allons pas par quatre chemins, Sandrine, à la dernière évaluation, tu as été notée « C ».

- Quoi ?

Ce « quoi » a résonné dans tout l’étage. La plupart des portes qui distribuent les bureaux étaient entrouvertes sur le couloir et les tableaux « excell » se sont figés sur les écrans. Sandrine, stupéfaite, abasourdie, se demandant un moment si cela était bien réel. On pouvait entendre maintenant, mais sans trop comprendre ce qui se disait, la voix devenue plus forte, de Jean Servais.

- Je regrette, Sandrine, c’est une décision sans appel. Tes qualités professionnelles n’ont jamais été remises en question…

- Arrête ça !

Maintenant, les cris de Sandrine déferlant dans le couloir, passant toutes les portes.

- Je me fous de mes qualités professionnelles, je veux qu’on parle de mes résultats, tu entends, Jean ?  Parlons de mes objectifs. C’était plus 12 pour cette année, c’est bien ce qui était convenu ? J’ai fait 15 !

On a entendu un long silence.

- Il n’y a pas que les résultats, avait repris Jean, sur le ton de la confidence, il y a aussi l’engagement. Tes résultats sont excellents, on ne revient pas la dessus. En revanche, tu en conviendras, trois maternités en six ans, ça fait beaucoup. Tu vis ta vie comme tu l’entends, personne n’a à en juger. Mais on peut légitimement s’interroger sur tes choix. Les temps sont durs pour tout le monde et notre groupe n’a pas été épargné. Pour être clair, il faut choisir : la carrière ou la vie de famille !

Pendant un long moment, ils n’ont plus rien dit.

- Rassure- toi, a repris Jean, nous avons négocié un  dispositif très ouvert qui devrait te permettre de partir dans de bonnes conditions.

Sandrine n’a pas voulu en entendre davantage. Elle s’est levée ; elle est sortie du bureau sans se retourner.

Dehors, c’était la bourrasque. La pluie et le vent sur le boulevard Haussmann ; la rage au cœur et le désarroi. La vie n’allait pas s’arrêter là, elle ne le devait pas, Sandrine le savait mais, avant de se reprendre, il allait falloir apprivoiser sa déréliction. Comment allait-elle affronter cette nouvelle galère ? Les rendez-vous à l’antenne emploi, l’attitude compatissante et très experte des consultants qui allaient tout lui dire de son « potentiel », de son « profil psychologique », de la pertinence de ses « attentes et motivations », des « opportunités » à saisir. « Vous allez rebondir, Sandrine » … Comment allait-elle affronter le scénario convenu de cette comédie ?

Aux abords de la gare St. Lazare, la fourmilière. En migration, en reptation. Toutes ces existences minuscules dans l’épuisement du soir, une foule venant de loin et de partout ; derrière le Grand Hôtel, deux serveuses font leur pause cigarette dans un coin d’ombre, tailleur noir, petit tablier blanc et bonnet ourlé de cretonne. Au passage du « Quick », effluves discrètes de roses, tout juste une fragrance, « six roses, trois euros la botte », d’où viennent-ils, ces gens, qui brandissent leurs fleurs ravigotées aux aérosols, qui hurlent en roulant les « r » d’euro et de rose ? Le piétinement de la foule, l’engluement de cette marée qui cherche un passage sur les escaliers, les mécaniques et les autres, reptile rampant, grimpant, bousculant. Sandrine se laisse avaler dans l’escalade. Une voix s’excuse quelque part, des travaux en cours, l’annulation d’un train, un accident de personne, un mouvement social, l’agression d’un conducteur. A la sortie de cet étranglement, un crieur de journaux et les titres du soir sur la une : Election présidentielle – Derniers sondages … Plus que vingt jours pour choisir un nouveau chef d’Etat ! Pour quel projet, murmure Sandrine, pour quelle Société ? A quoi bon cette démocratie de marionnettes, quand les ficelles sont tenues par des cyniques ? Il faut choisir, Sandrine, ta famille ou l’entreprise. C’est donc ça, la vie ? Comment a-t-il pu te dire ça ?

Maintenant, la pleine lumière sur les marbres et les parois toutes neuves de la gare. L’éclat soudain et apaisant de cette lumière. Comme un débarquement. Trouver le bon quai pour le retour. Vas-tu te refaire une « vie à neuf » ? Tu es encore libre. Tu as le choix de rester debout, de ne pas te laisser piétiner, de refuser le ressentiment, la passion triste du ressentiment. Poissy, quai 13. Dans une demi-heure, tu vas retrouver tes trois enfants et l’homme que tu aimes. Elle est là, ta vraie vie. Le reste, après tout, est accessoire.

 

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J
<br /> TRès sensible, très vrai, peut-être même un ton en dessous de la réalité, car la réalité est souvent si moche qu'on n'a même plus envie de l'écrire.<br />
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L
<br /> Remarquable ! 4 As<br />
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C
<br /> ça se lit d'une traite, et ça fout les boules, merdalors.<br /> <br /> <br /> La femme d'un ami, une excellente ingénieure, a demandé à son patron pourquoi son salaire était minoré du quart par rapport à ses collègues masculins, alors qu'elle était plus performante et plus<br /> compétente. Réponse du pignouf : "parce que vous êtes une femme".<br />
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E
<br /> Très beau texte, très bien écrit! Et il est vrai qu'il décrit que trop bien la triste et dure réalité de la vie...<br />
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C
<br /> c'est dit frontalement, hélas, c'est rarement le cas, la réalité est pire que la fiction. c'est lorsqu'on devient maman, qu'on réalise qu'on n'est pas comme les hommes, enfin professionnellement.<br />
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