Café littéraire, philosophique et sociologique. Association culturelle dédiée à l'écriture dans tous ses arrangements et engagements : littérature, musique, théâtre, danse, peinture, photo, cinéma...
Le conte est un jeu de construction sans mode d’emploi. Il possède un grand répertoire de variations possibles dans lesquelles le lecteur ou l’auditeur est appelé à produire des liaisons, à assembler des indices, à explorer de nouveaux chemins langagiers et à saisir l’opportunité de penser autrement.
L’histoire absurde du corbeau
par Gilbert Marquès
"Maître corbeau sur un arbre perché
Tenait en son bec un fromage…"
L'enfant récitait sans comprendre cette fable de Monsieur De La Fontaine mais pendant que de sa bouche s'évadaient ces mots encore trop savants pour lui, des questions se bousculaient dans sa petite tête. Il s'interrompit bientôt pour demander :
- Papa, c'est quoi un corbeau ?
Le père, qui l'écoutait distraitement, répondit le plus simplement possible :
- Un oiseau tout noir !
L'enfant en désigna du doigt deux qui sautillaient dans la pelouse.
- Comme ceux-là qui sont dans l'herbe, là-bas ?
- Non, il est plus gros. Ceux que tu vois s'appellent merle. Un corbeau fait la taille de deux merles et puis il a aussi un bec plus grand. Regarde celui du merle, il est jaune. Celui du corbeau est noir.
- Alors, c'est bien un corbeau !
Répliqua l'enfant.
- Non, regarde mieux ! Ce sont des merles. Ils ont le bec jaune.
- Oui mais tu viens de me dire que deux merles font un corbeau ?
- J'ai seulement dit qu'un corbeau est gros comme deux merles, pas que deux merles font un corbeau !
- Alors la maîtresse sait pas compter parce qu'elle dit qu'un et un font deux ?
- Non, elle a raison ! Un et un, ça fait bien deux !
Le père entreprit de le démontrer à son fils en comptant sur ses doigts pour ajouter ensuite :
Un merle plus un merle égale…
- Un corbeau,
triompha l'obstiné.
- Non, deux merles !
- Et le corbeau, où il est alors ?
- Il n'y en a pas dans le jardin. Les oiseaux que tu regardes sont des merles parce qu'ils sont noirs avec un bec jaune.
Le père, excédé par tant d'incompréhension, appuya de la voix sur ses derniers mots mais le gamin jeta l'éponge :
- Je comprends plus rien !
Il se tut un moment pendant lequel il réfléchit avant de se lancer dans une nouvelle série de questions.
- Dis Papa, le corbeau, c'est vrai qu'il mange du fromage ?
- Je sais pas, peut-être, quand il en trouve.
- Et il en trouve souvent ?
- Je ne crois pas à moins que des gens lui en donnent.
- Il meurt de faim alors ?
- Je ne pense pas. Il se nourrit d'autres choses qu'il trouve dans la nature comme des insectes, des vers, des cadavres d'animaux.
Le père commençait à en avoir assez de cet interrogatoire saugrenu. Il tenta de distraire l'attention de l'enfant trop curieux en lui expliquant, pour essayer d'en terminer :
- Tu sais, le corbeau est un oiseau triste et pas vraiment beau. Il a mauvaise réputation. On dit qu'il porte malheur !
- Et pourquoi il est triste ?
- Sans doute parce qu'il est noir.
- Mais les merles aussi sont noirs et ils ont l'air content. Tu entends, ils chantent ?
Terrible logique enfantine…
- Pas le corbeau. Il a un cri sinistre, croâ-croâ. C'est tout ce qu'il sait dire,
fit le père en imitant l'oiseau mais ses grimaces ne déridèrent pas le gamin qui continua, toujours aussi sérieux :
- Et les merles, ils comprennent le corbeau quand il parle ?
- Je ne sais pas. Je ne connais pas le langage des oiseaux !
- Mais tu parles bien avec les merles quand tu siffles ?
Il avait souvent vu son père essayer de communiquer avec ces volatiles peu farouches qui nichaient dans des cyprès, le long d'une haie.
- J'essaie mais je ne sais pas s'ils me comprennent même s'ils me répondent. En tout cas, moi, je ne sais pas ce qu'ils me racontent !
- Et le corbeau, tu crois qu'il te comprendrait, lui ?
- J'en doute mais je n'ai aucune envie de parler avec lui. Je ne l'aime pas. Il me fait un peu peur. Il a l'air trop méchant !
- Pourquoi t'en as peur ?
- Quand j'en vois un, je me souviens d'un film et aussi parce qu'il ne se déplace jamais seul. Les corbeaux vivent en groupe et quand tu les observes, on dirait qu'ils vont t'attaquer. A l'automne, quand les champs viennent d'être fraîchement labourés, ils s'abattent sur les sillons comme un véritable nuage. Ils crient tellement en se battant qu'on les croirait en colère.
Le garçonnet s'étonna :
- Ils sont si méchants ?
- C'est ce qu'on dit. De vieilles légendes racontent aussi que seules les sorcières parviennent à les apprivoiser. Ce doit être pour cette raison qu'on prête aux corbeaux des pouvoirs maléfiques ?
- Ah bon,
se contenta de répondre le petit garçon.
Les descriptions de son père le laissaient sceptique. Il ne les comprenait pas vraiment parce qu'il n'avait jamais vu de corbeau. Il pensa qu'il devait ressembler aux crapauds dont il avait vu des images dans ses livres de contes. Il en conclut à haute voix :
- Le corbeau n'est pas un oiseau gentil !
Le père acquiesça en souriant.
- Pas vraiment encore que celui dont parle la fable que tu apprends, est plus bête que méchant. On appelle aussi corbeau des gens qui pensent seulement à faire du mal aux autres.
L'enfant, déconcerté, se lança dans une autre série d'interrogations.
- Des gens peuvent se transformer en corbeau comme les crapauds en prince ?
- Pas exactement ! Tu sais, quand quelqu'un est toujours triste, râle tout le temps, n'est jamais content, on dit de lui que c'est un corbeau. A toi, petit garçon que tu es, des gens comme ça te feraient peur.
- T'en connais toi des monsieurs qui sont comme les corbeaux ?
- Bien sûr, tout le monde en connaît même s'ils se cachent. Tu en connaîtras aussi quand tu seras grand. Il te faudra les éviter, les fréquenter le moins possible et surtout pas essayer de t'en faire des amis sinon tu deviendras comme eux.
- Mais Papa, peut-être que le corbeau est malheureux parce qu'il n'a pas de copain. C'est ça qui le rend triste, tu crois pas ?
- Possible !
Le petit garçon se tut enfin. Il avait appris, croyait-il, tout ce qu'il voulait savoir à propos des corbeaux.
Cette conversation avec son père lui avait donné une idée. Plus tard, il attraperait un corbeau pour essayer de faire comme les sorcières et ainsi devenir son ami. Après, l'oiseau ne serait plus ni malheureux ni triste. Il resterait noir mais son bec jaunirait, comme celui des merles, et il lui apprendrait à chanter.
Plus tard, quand il sera devenu un homme, il se jure qu'il n'aura pas peur des oiseaux de mauvais augure, comme son père. Il leur parlera. Jusque-là, il s'entraînera à se transformer en corbeau mais en un corbeau gai.
- Surtout, ne pas en parler à Papa. Il ne comprendrait pas,
se dit le petit bonhomme, en plongeant dans son rêve.
Il en oublia sa récitation et s'en fut en courant à la poursuite des merles en agitant ses bras comme des ailes et en criant :
- Croa-croa…
Ce texte de Gilbert Marquès a obtenu en 2010 le 1er Prix du conte intitulé "Prix Antoine de Saint-Exupéry" au 21ème prix de prose "Nathalie mermet-Bouvier" organisé par la Société des Poètes et Ecrivains des Pays de l'Ain - 01310 - Saint-Rémy.