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Aujourd’hui, en nous référant à l’adage selon lequel "foirer, c’est bien, mais bien foirer, c’est mieux", nous mettons gaillardement les voiles vers les rivages de la cuisine hautement improvisée, car oui, il faut faire preuve d’ambition, que diable, surtout lorsqu’il s’agit de faire une surprise à sa belle-mère.
Comment bien foirer un plat grandiose pour sa belle-mère
par Ysiad
Cela fait des mois que votre belle-mère vous met cent longueurs aux fourneaux, allons, mille, dix mille longueurs, ne faites pas cette tête, reconnaissez qu’elle est vachement douée. Elle cuisine dans la "divinité", toute la famille le dit et chante ses louanges, elle fait des soufflés époustouflants qui se tiennent sur le plat comme des chapeaux de chef, des bananes flambées caramélisées à se rouler par terre, des mousses au chocolat à se convertir au dieu Nestlé et des sautés de veau si savoureux que votre mari se les repasse la nuit. Môman, ton veau était diviiiin…chuchote-t-il dans ses rêves les plus torrides. Normal. C’est sa mère. Bref. Il est temps de prendre une petite revanche de derrière les fagots, ouais, boum crac, et c’est dans cet état d’esprit que vous projetez un matin de prendre d’assaut sa cuisine et d’en faire sortir un truc de ouf. Dont elle se souviendra. Dont tout le monde se souviendra. Dont votre mari rêvera encore longtemps durant les glaciales soirées d’hiver. Dont même Dieu se souviendra, tout là-haut, après avoir humé à pleines narines le fumet exquis de votre production. Paf. Na. Et toc !
Profitez d’un jour où vos beaux-parents prennent leur quartier pour vous emparer de la cuisine et de tous les ustensiles que votre belle-mère range avec un soin méticuleux au fond de ses tiroirs. Ouh la jolie cuisine, les jolis appareils ménagers, et comme il est bon, soudain, de s’en croire la maîtresse ! Après avoir longuement cogité sur le truc de ouf que vous alliez préparer, vous avez choisi un gazpacho. Pourquoi un gazpacho ? Ben on sait pas trop. Pour des tas de raisons. Parce que c’est l’été et qu’il y a de belles tomates, de beaux poivrons, de beaux piments, de beaux oignons, de beaux concombres et de belles échalotes dans le jardin. Parce que le poulet au miel et aux vingt-quatre épices, c’est franchement trop tape-à-l’œil. Il fallait quelque chose qui ferait son petit effet et laisserait un goût impérissable sur le palais. Et vous l’avez trouvé. Un gazpacho. Très andalou. C’est une grande première, vos beaux-parents en mangent rarement, c’est la première fois que vous en faites un.
En rentrant du marché, disposez les légumes frais devant vous, le bol à mixer, les couteaux, les appareils, tout ce qu’il vous faut, et sortez la recette que vous avez découpée dans un magazine. D’emblée, comme ça, elle ne vous plaît pas trop, cette recette, vous avez toujours eu horreur de suivre comme un bon cheval de labour les chemins tracés au cordeau, mais bon, pour l’instant, on va faire avec. On verra plus tard. On n’est pas aux pièces. Il sera toujours temps d’improviser.
Commencez par peler les petits légumes d’un geste souple avec le bon couteau, là, c’est bien, attention aux doigts, on se concentre, on s’applique, un œil sur la recette tout de même, ils disent d’employer du vieux pain. Pourquoi : vieux ? C’est nul cette recette, pourquoi pas du pain pourri, non mais, votre belle-mère mérite mieux que du vieux pain, et puis vous n’en avez pas, du vieux pain, vous n’avez que du pain frais. Pas de pain, voilà, c’est réglé. Ou alors un peu de râpé de biscotte, à l’extrême rigueur, y en a-t-il ? Extraordinaire, y’en a, votre belle-mère a tout ce qu’il faut. Et prétentieuse avec ça, cette recette de gazpacho "inspirée d’un voyage en Andalousie" ! Inspirée de rien du tout, oui ! Pour balancer du vieux pain dans un potage estival, faut pas être bien inspiré, faut juste vouloir recycler des rogatons de baguette dans la tambouille. Enfin. Ne vous laissez pas abattre pour si peu, et continuez de peler l’oignon derrière une paire de lunettes noires. Là. Impec. Maintenant c’est délicat, on mélange le râpé de biscotte à l’huile d’olive, une rasade de vinaigre fin, une rasade de sucre dans le mixeur, parfait, et en avant pour les légumes en suivant la recette tout de même, tomates pelées coupées en huit, morceaux de concombre, morceaux de poivrons, morceaux d’oignons, morceaux d’échalotes qui dégringolent dans le bol, sans oublier l’ail. Il faut de l’ail, c’est excellent pour la circulation sanguine, vous avez toujours carburé à l’ail, vous n’êtes pas du Midi pour rien. Bien. Maintenant c’est au tour des piments, et ça tombe on ne peut mieux, le marchand est allé vous chercher des petits piments péruviens comme dans Tintin, qui ont du goût, du corps, une saveur particulière, vous m’en direz des nouvelles ! vous a-t-il lancé sur un petit ton joyeux en les glissant dans le sac. Super. Cette imbécile de recette stipule : un demi-piment ou du piment en poudre, incroyable comme les gens sont timorés, pourquoi pas un ersatz de piment, tant qu’on y est ! Ce sera deux beaux piments du Pérou, faut c’ qui faut, allez, on mixe. Et pas grossièrement, comme le dit la recette. Mettez les petits morceaux de légumes que vous avez gardés dans des coupelles, pour la décoration, vous ferez les croûtons ensuite. Sortez la soupière, versez le gazpacho dedans, et hop ! Au frigo ! Ah, la belle réussite que vous tenez là !
Vos beaux-parents sont rentrés ravis de leur escapade. Ils ont faim et vous aussi. Ça creuse, de tout remettre en ordre. Sortez le champagne, ce n’est pas tous les jours que vous faites la cuisine pour eux !
Première cuillerée de gazpacho. Sluuuurp. Deuxième, slurp. Houuu. Haaaa. Ouaaah. La troisième arrache la gueule. De la fumée sort des oreilles de l’époux. Votre beau-père s’arrête d’avaler. Il a la langue bloquée. Un grand silence de consternation s’installe. Pour le rompre, votre belle-mère, tout en se tamponnant vigoureusement les tempes avec sa serviette, laisse tomber un lapidaire : C’est vraiment très spécial.
Pour ne pas être en reste, la main figée sur le manche de la cuillère et les joues en feu, votre beau-père articule à son tour, dans un valeureux effort de stoïcisme : Il faut connaître de tout.
Bingo. En plein dans le mille. C’est foiré.
Et si par miracle, l’époux se réveille vingt ans plus tard au milieu de la nuit en hurlant : Non ! Pitié ! Pas de gazpacho !, alors seulement, votre petite aventure du plat grandiose sera bien foirée.