Café littéraire, philosophique et sociologique. Association culturelle dédiée à l'écriture dans tous ses arrangements et engagements : littérature, musique, théâtre, danse, peinture, photo, cinéma...

Françoise Guérin aime les mots. Elle les aime au point de ne jamais oublier qu’ils ont à la fois cette faculté de libérer et d’enchaîner. Sans doute lui permettent-ils de se revoir dans un passé aux contours douloureux, de revivre l’expérience d’une déchirure, de neutraliser quelques vielles figures menaçantes, de rompre avec les ombres de la mélancolie, d’inventer de nouvelles variations sur l’impossible paix avec soi-même, elle n’en continue pas moins à donner rendez-vous aux éclopés de la vie et d’y inscrire en leur compagnie et contre vents et marées son attachement au monde.
Je est un autre, dit-on quand on a eu affaire à cette sorte de rupture intérieure qui vous rend étranger à vous-même et vous prive à la fois de cet ailleurs et de ce possible qui est dans l’Autre. Heureusement, il arrive parfois que l’écriture soit le lieu du rassemblement et du raccommodage d’une parole écorchée et d’une intimité mise à mal. C’est à une lecture de cette intimité déchue, expropriée et indissolublement liée à la question du sacrifice que nous convie l’auteure au fil de ses nouvelles.
Les personnages sont au bord de l’anéantissement, rongés par une sorte de trop-plein d’émotions. Dans les plis sinueux de la jouissance, des hommes, des femmes, des enfants chavirent, gorgés de passions, de rancœurs et de remords, de désirs et de dégoûts, de ravissements et de chagrins.
La force de Françoise Guérin tient en sa capacité à dire l’étrangeté de l’existence et puis à sortir au milieu de la nuit et se donner toute entière à l'impromptu, à faire signe à l’inconnu, à faire corps avec le promeneur égaré, à stimuler l’élasticité de ses rêves pour que surgissent, au-delà de la peur, ces mots longtemps gardés en dépôt et qu’adviennent enfin des sentiments partageables.
On tourne les pages en pensant à ses propres fantômes. Bientôt un vent se lève. Les ombres disparaissent. La lumière dessine un corps. Une musique monte du dedans. Un visage se réincarne et on entend le murmure de la faim. Françoise Guérin est debout et elle embrasse la vie.
Mot compte double de Françoise Guérin
recueil de nouvelles publié aux Editions Quadrature, 116 pages