Overblog Tous les blogs Top blogs Littérature, BD & Poésie
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
MENU

Café littéraire, philosophique et sociologique. Association culturelle dédiée à l'écriture dans tous ses arrangements et engagements : littérature, musique, théâtre, danse, peinture, photo, cinéma...

Publicité

Fêtes de la fin

 

Pour terminer l’année et commencer la prochaine, une nouvelle de Patrick Essel en deux épisodes.

 

œ

A l’an prochain, si tout va bien, a dit l’ami Simon en prenant congé.

Ouais, c’est ça, à l’an prochain, a répondu machinalement Sylvain.

Sur le coup de minuit, Simon et Sylvain font ça à la sauvette.

Ils font comme si.

Un peu avant le douzième coup.

Cette année encore Simon l’a fait.

Sylvain aussi, mais lui juste après le passage, il s’est mis à soupirer. D’une drôle de façon.

Il est resté sur le pas de la porte à se gratter le menton, le nez, les oreilles, tout en regardant Simon s’éloigner.

Au bout d'un moment, il a dit :

Eh, Simon ! Attend !

Il a crié peut-être. 

Eh, Simon ! Dis voir, c’est quoi là… le si ?

Le bruit des fêtes était fort aux alentours.

Simon était déjà dans la clameur.

Sylvain s’est laissé aller.

Putain le con, il a hurlé.

Pour rien, bien sûr. Ces soirs-là, on célèbre sans soucis toutes sortes de cris et de vociférations.

Simon n’a même pas tourné la tête.

Mais il est con ou quoi ? il a répété quand même Sylvain. Putain, merde, c’est quoi ce truc ?

Qu’est-ce qu’il veut que je fasse de ça ? Merde ! Merde ! Merde !

Il aurait bien répété encore dix fois merde, vingt fois même. Mais à quoi bon ? Simon n’explique jamais rien. Que je dise ça ou ça, qu’est-ce que ça peut faire, dit-il.

C’est vrai que d’habitude, quand Simon dit une chose, il n’y a rien à en dire. Sylvain le sait bien et la plupart du temps il hausse les épaules sans chercher le commentaire. Mais là, ça l’a pris tout d’un coup, il s’est mis en tête que merde ! Et merde !

Il s’est tourné vers Sylvie qui ne disait rien et a dit : il est sacrément tordu Simon en ce moment, tu trouves pas ? 

Sylvie, c’est l’épouse de Sylvain.

Elle, faisait comme si elle n’avait rien entendu ou comme si Simon avait dit une chose sans importance. Elle était affalée sur le canapé, la tête tournée sur le côté, dans l’idée de ne penser à rien.

C’est tout.

Une fois Simon hors de vue, Sylvain s’est décidé à fermer la porte. A la claquer en fait. Mais bon, Sylvie n’y a pas fait attention. Ou alors, elle a fait la sourde oreille.

En attendant de voir.

Pour Sylvain, c’était tout vu. Il est venu se planter devant elle et a dit qu’à son avis Simon filait un drôle de coton et qu’il lui trouvait mauvaise mine.

Il a ajouté que Simon avait bien changé en un an.

Comme Sylvie faisait une mine de rien cela ne l’a pas avancé.

Il a ouvert grand la bouche avec l’intention de dire : attend merde, ça ne te fait rien ? Mais rien n’est sorti.

Rien.

Ben, t’en fait une tête, a dit Sylvie au bout d’un moment.

En fait, sur la tête que faisait Sylvain, Sylvie avait sa petite idée ; elle se disait qu’à tous les coups cette tête-là cherchait à dire : et alors merde, tu ne dis rien ?  Et que bon, dans ce cas, il valait mieux qu’elle prenne les devants sans trop faire l’affranchie. Alors, elle a ajouté comme çà, tranquillement, que ce n’était rien. Ouais ! Rien !

Sylvain en a été désarçonné. Intérieurement, il répétait ce mot - rien - qui ne lui disait rien de bon. Rien… rien… rien…

A la longue, il en a eu assez. Il a de nouveau ouvert la bouche, dans l’idée de dire sa lassitude, sa consternation, son exaspération peut-être. Mais Sylvie l'a coupé net dès la première syllabe : eh attend, elle a dit, tu sais bien que ce n’est qu’une formule !

Alors là, quand même ! Merde ! il a répondu aussi sec Sylvain.

Sylvie s’est mise à sourciller, à grimacer, à renifler.

A flairer l’histoire.

Elle a dit - elle a crié peut-être – eh, c'est le nouvel an, mon chéri ! Il n'y a aucune raison pour que cette année ne soit pas meilleure. Oui, bien meilleure !

Sylvie dit volontiers qu’il ne faut pas s’en faire.

Ça ne l’a pas surpris, Sylvain.

Aussi loin qu’il s’en souvienne - il avait quatre ans peut-être – cette promesse de bonheur l’avait laissé transi et il n’en avait pas dormi de la nuit. Et puis la chose s’était reproduite l’année de ses sept ans, puis celle de ses douze, de ses treize… Treize ans ! Et même encore à quinze ans, il se souvient qu’il y avait toujours quelqu’un pour dire que le passé était derrière et qu'on allait connaître le meilleur. A chaque fois, il n’avait pas dormi.

à suivre…

Publicité
Retour à l'accueil
Partager cet article
Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article