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Orthographe, grammaire, ponctuation, style, syntaxe sont régulièrement en débats sur les forums, blogs et autres sites littéraires. Marie-Thérèse Jacquet du groupe Folitudes nous propose quelques réflexions de lecture autour de Jacqueline Harpman et Charles Ferdinand Ramuz.
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A la page 25 de son livre intitulé " La vieille dame et moi ", Jacqueline Harpman, écrivain et psychanalyste, examine par le truchement d’une alter ego fictive (la vieille dame) sa pratique de l’écriture : doutes, blocages, hontes, rares joies. Elle écrirait sous la surveillance d’un idéal de l’écrivain inhibant.
Dans le livre cité plus haut, la Vieille Dame se moque de l’obsession de l’écrivaine pour l’écriture lisse, l’hyper contrôle, le faire-joli, le faire-acceptable. Les mentors de nos années d’apprentissage ont la vie dure, semble-t-il.
" Combien d’idées recevables avez-vous déjà perdues pour des scrupules de style qui n’étaient en vérité, que de l’amour propre mal placé (…). Rien de brut, je vous prie ! Raffinement immédiat, peaufinage maison garanti, on ne livre que du produit fini (…). Mais où vous vous plaisez le plus, c’est lorsqu’il vous vient de décrire ce qu’il y a d’affreux en vous (…) du moment que cela soit joliment dit, avec toutes les concordances de temps nécessaires, ah ! votre désespoir si l’on vous montre que vous en avez oublié une ! " (C’est la Vieille Dame qui s’insurge et c’est votre servante qui souligne.)
Il se trouve que je viens de découvrir, avec ravissement, un roman de Charles Ferdinand Ramuz : " Adam et Eve " écrit en 1932. L’écrivain suisse, disparu en 1947, a publié d’autres chefs d’œuvre. En 1934 : " Derborence ". Huit ans auparavant, c’était " La grande peur dans la Montagne ".
Voici la première page d’" Adam et Eve "
" Mme Chappaz jeta dans la poêle pleine d’huile bouillante les pommes de terre coupées en tranches minces, et elle recula vivement, tout en renversant la tête en arrière.
Puis elle s’est mise à secouer la poêle à petits coups, pendant que l’huile à la surface du récipient faisait des bosses, comme quand le lac " brasse " par le mauvais temps.
C’est alors qu’elle a vu Bolomey qui arrivait.
Quelle heure peut-il bien être ? L’horloge a sonné un coup dans le corridor. Une heure de l’après-midi. " C’est drôle " a pensé Mme Chappaz qui secoue de nouveau sa poêle, ayant sur les joues deux petits bouquets de roses minutieusement peints comme sur un vieux cadran de pendule.
Bolomey s’était assis à une des tables sous les arbres dont les bourgeons venaient seulement de s’entr’ouvrir, (…)
Elle a pris dans le four le plat qu’elle y avait mis chauffer ; elle empoigne la poche plate percée de trous qui brillait comme de l’argent, étant fraîchement étamée ; elle s’est tournée vers sa fille Lydie qui entrait :
- Va lui demander ce qu’il veut.
- Qui ? "
Une amie, professeur de lettres s’est exclamée en lisant cette page: " Et la concordance des temps ! Ce serait inacceptable dans une copie d’élève ! "
Cependant Ramuz n’est ni ignorant, ni maladroit. Il confesse d’ailleurs une licence es lettres (Lausanne).
Ramuz forge sa nouvelle écriture dès 1914, s’attirant de sévères critiques pour ses audaces stylistiques, sa libre disposition de la langue et de la composition narrative.
Dès 1920, Gide, Paulhan, Claudel, Cocteau, Aragon, reconnaissent son talent. (Source Internet) Dans son ouvrage : " Raisons d’être ", Ramuz écrit ceci :
" Que m’importe l’aisance, si j’ai à rendre la maladresse, que m’importe un certain ordre, si je veux donner l’impression de désordre, que faire du trop aéré quand je suis en présence du compact et de l’encombré ? Il faut que, notre rhétorique, nous nous la soyons faite sur place, et jusqu’à notre grammaire, jusqu’à notre syntaxe… "
… "Bien entendu, qui ne connaît les impératifs de la langue ne peut les chambouler !
Souvenons-nous…Qui parmi nous, sur les bancs de l’école, n’a un jour vécu la confusion et la honte en relisant sa copie barbouillée de rouge. Ce serait bien plus rigolo et instructif de révéler aux apprentis qu’ils sont les auteurs involontaires de figures de style répertoriées dans les livres savants et que la discordance des temps peut en dire plus long dans une page que la soumission inconditionnelle aux règles. D’où la nécessité de les connaître, ces règles !
Une rupture syntaxique (mise en italique par mes soins) s’est glissée dans la première page d’ " Adam et Eve " ; elle ne gêne en rien la compréhension du passage mais elle confère une fraîche poésie à la vieille poêle de Mme Chappaz. Cette anacoluthe traduit discrètement l’analogie entre une joue de cuisinière et un ustensile de cuisine. Comme si, avec le temps, nos objets familiers finissaient par nous ressembler ou l’inverse…
Mais l’artisan Ramuz, veille: une virgule après " poêle " signifie la rupture de la rupture. Comme si l’écrivain nous disait : " certes, je " commets " une anacoluthe, ma virgule vous annonce que je le sais. "
Marie-Thérèse Jacquet
Anacoluthe : rupture syntaxique exprimant au mieux une intéressante ambiguïté, au pire une incorrection syntaxique source de confusion.
La vieille dame et moi de Jacqueline Harpman aux Editions Le grand Miroir, 2001
Adam et Eve de Charles Ferdinand Ramuz aux Editions l’Âge d’homme, 1978