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Café littéraire, philosophique et sociologique. Association culturelle dédiée à l'écriture dans tous ses arrangements et engagements : littérature, musique, théâtre, danse, peinture, photo, cinéma...

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Gaietés de coeur

 

C’était en 1999 dans un numéro de Nouvelle Donne intitulé "Attention chats".

Une nouvelle de Patrick ESSEL.

 

Gaietés de cœur

 

 

Le dimanche, c’est le jour du chat.

À six heures, le bleu et le blanc sont encore noirs. Des brumes d’automne courent sur les sommets des trois vieilles tours de la cité. À cette heure-là, Armand est déjà à pied d’œuvre, les yeux bien écarquillés. Comme tous les dimanches, il a pris position près de la fenêtre de la cuisine et, à l’abri des rideaux, il attend, sans bouger, sans presque respirer que la place du marché s’emplisse d’odeurs et de clameurs.

S’il fait beau, le bitume paraîtra aussi doux que la terre. La faune des derniers étages aura tôt fait de descendre de ses murs et de grouiller en tous sens. En un rien de temps les allées deviendront impraticables. Il n’y aura guère d’espace entre les personnes et les êtres frêles comme lui, dans l’impossibilité d’utiliser convenablement leurs membres, sembleront habités par un vide. Certains s’évaporeront, tout bonnement.

Les bouches pâteuses n’en finiront pas de s’ouvrir et de se fermer, les langues de se débarbouiller. Politesses et tartines iront de mains en mains jusqu’à midi. Les familles fleurant la lessive fraîche et le lait caillé s’engouffreront comme des rats dans la cohue et auront à cœur de tout retourner, tâter, gratter, renifler, soupeser. Les noceurs du samedi soir surgiront vers les dix heures avec dans leur sillage un fort relent de poisson et de caoutchouc. Et puis, il y aura tous les autres : les besogneux secs et filandreux, les sans-le-sou au visage cramoisi, les mal famés et les désœuvrés lestés d’une forte couche de graisse, tous auront la bouche largement ouverte et tourneront comme des malades entre les étals sans trop savoir à quel senteur se raccrocher.

Il faudra être déterminé pour se faufiler dans cette multitude, être à l’affût de la plus petite ouverture, avoir à l’œil les chiens errants, remonter les queues sans en avoir l’air, repérer les clients qui n’ont pas une minute à perdre, faire semblant de leur céder la place, observer les transactions farfelues et saisir le moment où une ménagère vigilante contestera le prix d’une volaille ou la pesée d’un ragoût pour se servir soi-même du premier choix.

Si au contraire le temps est à la pluie, la chaussée sera froide et gluante, il n’y aura aucune raison de se précipiter. Les riverains ne sortiront qu’en coup de vent, les familles dépêcheront leur grande pour un pâté de lièvre ou un morceau de jésus, les noctambules décrèteront la fin des séductions et les autres iront lécher les vitrines de la galerie commerciale en maudissant ce jour de galère supplémentaire.

Mais qu’importe le temps ! Quel qu’il soit, Armand sortira à son heure. À onze heures trente exactement. À cette heure-là, la plupart des gens ne sauront plus où donner de la tête : presque tous auront les lèvres agacées et de la sueur aux joues ; ce serait bien le diable s’il ne parvenait pas à se garder de leur envie de faire quelque chose pour lui ou au moins à s’épargner leurs vilaines risettes et petites taloches sur l’échine.

L’appétit d’Armand sera tout à fait monté. Entre l’ancien boucher de la Villette et le jeune artisan instruit de la modernité, il sait qu’il trouvera ce qu’il lui faut. En général, il fait toujours le bon choix et ne se laisse pas abuser par les présentations sulfureuses ou les parfums qui envahissent les narines. Il n’a pas son pareil pour flairer une bonne chair, colorée et juteuse, prête à fondre sous la dent. C’est la plus fine bouche du voisinage et contrairement à ses congénères qui se repaissent en deux trois coups de langue de plats prêts-à-manger, il est incapable de passer un bon dimanche sans scruter longuement ces trésors du palais et rêver aux innombrables manières de les accommoder.

Pourtant, il arrive certains dimanches d’hiver, qu’il ne trouve que des chairs grises ou pleines de nœuds à se mettre sous la dent. Ces jours-là, il engloutit son repas comme un vulgaire casse-croûte et, ne sachant que faire après, il file s’affaler sur le canapé du salon. Il y reste jusqu’au soir, un coup sur le dos, un coup sur le ventre, quelque fois en chien de fusil. Fort heureusement, c’est un canapé moelleux et odorant à souhait où il peut se remémorer ses festins d’antan et se pourlécher longuement les babines à leur évocation. De temps en temps, il songe à ses oncles et cousins qui ont élu domicile du côté des abattoirs et un éclair de gourmandise passe dans son regard. Ils s’entendent tous pour dire que la nourriture y est toujours abondante, variée, nettoyée et dépecée avec excellence. Curieusement, pas un ne dit mot sur le sang, les viscères et toute cette tripaille nauséabonde répandue sans aucune retenue sur le sol et les murs. C’est pourtant un spectacle immonde, encourant toutes les indignations.

Dès neuf heures, les jeux sont faits : le soleil est en train de mater le brouillard et les vieilles dames sans domicile occupent le terrain à grands renforts de prières et de supplications. Moins d’une heure plus tard, le bleu illumine toute la place. Les attroupements prennent rapidement de l’ampleur. Il n’y a aucun souci à se faire, toutes les odeurs, toutes les saveurs, toutes les fantaisies sont au rendez-vous. Pour Armand, la matinée s’écoule doucement, dans le seul bonheur d’être là, près de la fenêtre, à guetter et à épier. Sur le coup de onze heures, il voit le gars de la Villette s’en aller du côté de la halle en compagnie d’une créature aux formes les plus exquises. Quelques minutes plus tôt, il avait pu observer le lascar palabrant avec un couple de jeunes gens bien habillés et exécutant avec de grands gestes tout le savoir-faire de sa profession. La dame, tout en décolleté et frémissante comme une minette, n’avait semblé rien ignorer de son habileté et elle avait attendu dans un état de grande fébrilité la fin de la démonstration. Sitôt achevée, elle avait à peine pris le temps de le flatter de ses yeux doux que déjà elle lui saisissait la main et l’entraînait à l’écart. Des gens les avaient montrés du doigt et quelques ménagères un peu nerveuses s’étaient mises à pouffer.

Son compagnon ne l’avait pas suivie et avait tourné la tête avec une expression de dégoût. Il était resté près de l’étal, jetant un œil contrit sur les pièces de viande puis après quelques clignements intempestifs, ses yeux s’étaient fermés.

Quand il les rouvre, il feint de ne plus être là, l’air accaparé par le brouhaha en provenance du bistrot. À son tour, Armand ferme les yeux. Il sait bien de quoi tous ces gens sont capables et il pressent que quelque chose de délectable s’accomplit à l’abri des regards, quelque chose d’une évidence crûe et irrésistible, quelque chose qui le fait trembler de tous ses membres.

Un court instant, il est tenté de se précipiter au dehors pour vérifier si le boucher est bien en affaire. Mais il est encore trop tôt et il se laisse aller à bailler et à grogner, sous le coup d’une brusque fringale.

Le gaillard ne tarde pas à revenir et à reprendre ses activités comme si de rien n’était. Armand peut ressentir la joie de l’homme. Il le voit se frotter les mains comme un enfant qui aurait été merveilleusement servi en bonbons et gâteaux à l’occasion d’un goûter chez une voisine. Les mains, c’est un signe qui ne trompe pas. À coup sûr, ce diable de boucher n’y était pas allé par quatre chemins.

À présent, le ciel prend un tour délicieux, mille fois meilleur qu’un jour d’été. Et voilà que l’odeur tant attendue est là, toute proche, suave et fragile, prête à être respirée. Mais il ne se laisse pas submerger, il l’écoute, lui parle, la complimente, l’enlace et l’embrasse, lui laisse le temps de fleurir pleinement, jusqu’à ce qu’elle fume, qu’elle croustille, qu’elle libère ses fragrances si particulières. C’est une reine, une croqueuse d’amour, il virevolte avec elle dans un bouche à bouche effréné, en grignote deux ou trois petits bouts, s’inonde de salive. Petit à petit, elle se glisse en lui, déploie ses tentacules sous une pluie de sucs écarlates. Il se laisse prendre comme un animal et transpire à grosses gouttes. Une bouffée de jouissance passe entre ses lèvres. Elle se réjouit avec lui mais le réfrène. Elle aime le sentir possédé, pantelant jusqu’à l’ivresse. Il ouvre la bouche pour implorer, sa langue est à vif, la gorge pleine d’une lave éblouissante. Alors enfin, elle cède à son vœu le plus cher et se met à enfler, rugir et briller de mille feux. Puis brusquement tout s’arrête. Elle se détache, ne se laisse plus happer ni même courtiser. En un instant, elle se volatilise et c’est le silence.

Sans y penser, il quitte son poste d’observation et se met à arpenter la salle à manger de long en large. Echauffé par toutes sortes d’idées folles qui lui traversent la tête, il se demande si pour une fois, il ne serait pas judicieux de s’en remettre à ses instincts, de filer retrouver ce pur nectar et le transformer sur-le-champ en festin.

Allons bon ! Il ne saurait prendre naïvement possession d’une chose en pleine exaltation. Il a un peu de temps encore. Savoir attendre était sa fierté et le gage de son indépendance. Il ne sortirait qu’à l’heure dite, sans précipitation. Après tout, ce boucher n’était pas de la pire espèce, il l’avait toujours bien regardé en face sans jamais lui jouer de tour de cochon ni proposer une pâtée rosâtre pour un tartare du limousin.

À onze heures trente donc, le voilà dehors, la tête haute et l’allure majestueuse. Sûr de sa destination, il se déplace rapidement et en toute sérénité avec peut-être une pointe de défi dans le regard. Quelques personnes ne s’y trompent pas et le toisent avec une expression de méchanceté. D’autres s’écartent à son passage comme s’ils redoutaient qu’il les égratigne ou qu’il les rançonne d’un je-ne-sais-quoi.

En passant devant le bistrot, il aperçoit la femme plantée au beau milieu d’une tripotée d’hommes assoiffés, la bouche entrouverte, les mains serrées entre ses cuisses, presque absente. Il ralentit son allure, hésite, passe de la lumière à l’ombre, s’attendrit, se dit que peut-être … mais non, le dimanche il a mieux à faire qu’aller gémir sous des jupes odorantes.

D’ailleurs les choses sérieuses sont enclenchées. De loin, le boucher lui fait de grands signes triomphateurs montrant par-devant son étal quelque chose d’invisible. Il ne voit que ses yeux joyeux et ses joues bien rouges. Son sang ne fait qu’un tour. Il ne prend pas le temps de se faire préparer quelques gâteries chez le confiseur ou le poissonnier et file droit devant comme un dératé. En moins d’une minute, il est à la hauteur de l’homme.

- Ah monsieur Armand ! Vous voilà enfin ! Venez vite ! Vite ! Vous n’allez pas en revenir ! Là, nous y voilà ! Regardez-moi ça ! Visez-moi cette jeunesse ! Cette beauté ! Et attention hein ! Ce n’est pas une vagabonde ! C’est une persane, une authentique persane élevée dans les beaux quartiers, et à l’ancienne en plus !Une pure merveille ! Celle-là, croyez-moi vous m’en direz des nouvelles ! Quel dommage que vous ne soyez pas venu plus tôt, vous auriez pu assister au déshabillage. De la nuque aux pieds ! Si vous aviez vu cette gorge ! Ce ventre ! Ces cuisses ! Ah, elle m’en a fait voir de belles la tigresse ! C’est plein de malices à cet âge-là, vous pouvez pas savoir comme ça gigote ! Mais bon, je l’ai eue par derrière, crac ! D’un seul coup ! Elle n’a rien senti, elle a juste ouvert de grands yeux et hop, elle s’est laissée aller. Non mais regardez-moi ça monsieur Armand, y a rien à jeter ! Rien ! Tenez, je vous ai mis la fourrure de côté.

 

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