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Retour aux nouvelles avec " Gargouillis breton " de Patrick ESSEL, extrait de son recueil " Reflets au bord d’une fenêtre "
seconde partie
Il a rabattu la banquette arrière et plié le Mérinos en deux à l'intérieur. Contre l'avis du magasinier et les instructions du fabricant. Il a haussé les épaules et pris son air le plus bourru pour leur faire savoir qu'il savait ce qu'il faisait. Merde. C’est le premier jour et l'important c'est d'apaiser Mariette avec un 140. C’est ce qu’elle veut. Un 140, point. Il en ramène un garanti cinq ans, et en plus, il l'a payé que neuf cent. Pour du dépannage, il trouve ça plutôt correct. De quoi la remplir de joie, même. Elle n'aura plus qu'à faire le lit avec les draps neufs qu'ils avaient emportés, au cas où. Oui. Il se voit déjà la rejoindre. Pas trop tard. Juste après le digestif. Il ne réfléchit pas longtemps avant de trouver comment il va s'y prendre pour l'adoucir. Il sait ce qu’elle aime. Une câlinerie sur la nuque et les épaules pour commencer, puis deux ou trois chatouilles sur le dos et quelques pincements des hanches. Il insistera sur les hanches. Sur l'infinité des hanches. Jusqu'à ce que sa chair soit irradiée et qu'elle se retourne tout à fait, le ventre bombé. Oui, c'est ça, le ventre bombé.
Il n'a pas réussi à refermer le hayon de la voiture et il roule avec un épouvantable courant d'air dans le dos. La dernière fois qu'il avait dû charrier du mobilier, il s'était attrapé une saleté de torticolis qui l'avait rendu hargneux une bonne semaine. Rien que d'y penser, il sent ses membres s'engourdir et la mauvaise humeur le reprend. Manquerait plus qu'il se refroidisse une vertèbre, lui aussi. Le soir de leur arrivée. Quel gâchis ! Coincé encore une fois pendant des jours et des jours. Raide. Chacun de son côté. Sur les bords du lit. Ne faisant attention qu'à la douleur. Il peste. Et si Mariette y trouvait un avantage ? Il soupçonne le pire. Et si elle se retournait pour rien ? Ou en regardant autre part ? Ou avec un air renfrogné ? Il se souvient de son regard d'autrefois. De ses grands yeux noirs qui l'avait aimanté. Des yeux qui valaient qu’on n’ait plus jamais besoin de regarder ailleurs. C'est ce qu'il avait dit à l'époque. Et ça, elle s’en souvenait toujours. Il frappe encore le volant. Deux fois. Trois fois. Quatre. Cinq. Six. Il n'aime pas avoir ce genre d'idées. Il voudrait conduire sans plus penser à rien. Sauf que ne penser à rien avec un matelas plié en deux à l'arrière et le vent qui cingle, c'est idiot. Il n'est même pas sûr d'avoir pris la bonne route à la sortie du BUT. D'ailleurs, ça n'aurait rien d'étonnant : des sorties, il n'y en avait que pour les locaux. Il se dit qu'il lui faudrait un verre.
Le patron du bar a de vieux yeux bedonnants, des cheveux plein d'aspérités et une voix égrillarde qui semble sortir de la poche de son pantalon. Les verres, il les remplit à raz. Il sert et ressert à boire sans attendre le coup d'œil du client. C'est ce dont Victor a besoin. Quelqu'un qui ne fasse rien que son boulot. Rien d'autre. Il boit trois ballons d'affilé. Des petits Nantais. Ça le réchauffe mais ça ne dissipe pas son irritation. Il lorgne vers la patronne. Ce n'est plus tout à fait une reine. Sa jeunesse est entamée. Pourtant, il voit qu’elle rit encore. Un rire plein de vigueur et d'allant. Exubérant même. Il laisse courir ses yeux sur ses jambes, ses cuisses, ses hanches, ses fesses. Ses fesses joliment dodues. Inouï ! Elle l'observe à la dérobée. D'un air interrogateur. Comme si elle le soupçonnait d'avoir des vues sur sa personne. Il aimerait lui dire qu'elle se trompe, qu'il n'est pas homme à se laisser aller à des écarts de conduite. A agir sur un coup de tête. Non, il n’est pas comme ça. Il a une pensée pour Mariette. Et pour le Mérinos flambant neuf. Un 140. Le coup du 140 ça le fait rigoler. Un peu fort. Trop. Les regards se tournent. Désobligeants. Il glisse deux francs dans le distributeur de cacahouètes et en avale aussitôt une pleine poignée. Il mâche bruyamment. Dans sa bouche, les arachides forment une pâte épaisse et gluante. Il déglutit avec peine. Emet une espèce de gros gargouillis obscène. "Sont pas bien fraîches" bredouille-t-il à l'adresse du patron. Celui-là est tout à remplir ses verres, pas le genre à se chamailler pour des amuse-gueules. C'est même à se demander s'il voudrait lever un doigt pour autre chose que ses petits Nantais. Du coup, il zieute à nouveau vers la patronne, sur sa généreuse poitrine. Elle s'en rend compte et rit de plus belle. Il est pris d'une bouffée de chaleur qui le fait grimacer et se tortiller. C'est pas vrai, voilà qu'il en pince. Il souffle un grand coup et essaie de retenir sa respiration, histoire d'éclipser l'émoi. Mais c'est pour rien. Il s'imagine avec elle, dans sa chambre, dégrafant son corsage au pied d'un bon 140 et même tiens, carrément d'un 160. Pourquoi pas ? Il avale cul sec deux Nantais à la suite. La patronne est face à lui. C'est elle qui le sert maintenant. Il remarque que ses mains tremblent. Plus qu’elles ne le devraient. Il se dit qu’une brise pétillante abreuve son ventre. Il en est ravi. Inquiet. Pèse le pour et le contre. Il boit encore. Se réjouit. Quelques gouttes de Blanc dégoulinent sur son menton, dans son cou. Elle lui tend une serviette en papier. Double épaisseur, fraîcheur citron. Il sourit et dit s'appeler Victor. "Victor ! Ah ça alors, j'aurais jamais cru…" lâche-t-elle. Elle semble déçue. Pire encore, affligée. Sa gorge se noue. C'est une capricieuse. Une putain de capricieuse ! Le patron lui demande de répéter, il n’est pas bien sûr. Il rit. Il parle de la prostitution et il rit. Il dit les chiennes pour dire ces personnes-là. Une humeur rieuse parcourt le bar. La patronne n’est pas en reste. Il la regarde dans l’attente d’un mot mais elle ne dit rien. Il est pris de tremblements. Il crie quelque chose encore sur les chiennes. Quelque chose de dégueulasse qu’il répète en sanglotant. Et soudain, il n’entend plus les rires. Ses tremblements s’accentuent. Il s’affole, s’effraie, se dit qu'il ferait bien de rentrer dare-dare à la location avec son colis. Son putain de satané colis ! "Un 160 ! Putain, un 160 Mariette ! T'imagines un peu ? " Il se voit inaugurer en grande pompe le Mérinos avec sa Mariette toute éberluée au beau milieu. Son enthousiasme est effroyable. Son cœur palpite. Sa bouche se tord. Il réclame à boire. Encore. Encore. Il hurle. De la bave jaillit du fond de sa gorge. Il souffle. Il souffre. Sa voix s'écorche. Il se mord la langue d'un coup sec. Il crie non ! Putain non ! Et puis plus rien. Un épouvantable silence. Même la patronne a cessé de rire.
Au Petit Nantais, personne ne savait d'où venait Victor et pas plus pourquoi il s'était mis brusquement à brailler. Un drôle de mec, visiblement paumé, avec un matelas pourri dans sa voiture, déclara le patron aux pompiers dépêchés. Un habitué, connu pour sa perspicacité, fit savoir qu'à son avis ce monsieur cherchait plus ou moins coucher avec la patronne, avant d'ajouter goguenard à l’adresse du brigadier: "Mais ça chef, vous savez, j'en connais pas un ici qui n'en ait jamais eu envie ".