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Café littéraire, philosophique et sociologique. Association culturelle dédiée à l'écriture dans tous ses arrangements et engagements : littérature, musique, théâtre, danse, peinture, photo, cinéma...

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Portes et fenêtres

Qui n’a pas un jour levé les yeux de son livre avec l’idée de se retrouver soi-même la plume à la main ? Qui, ayant éprouvé le plaisir d’écrire, ne s’est pas senti rempli du désir de donner à lire ? Lecteurs et écrivains réinventent sans cesse le partage ; nos souvenirs les plus tumultueux se lisent parfois au détour d’une page et quand nous nous voyons au beau milieu d’une scène, quand nous entendons les mots d’un autre résonner à l’intérieur de notre être, quand nous revenons sur un passage déjà cent fois lu, il arrive que nous cédions à la tentation de prolonger le ravissement en explorant pour notre propre compte les mystérieux territoires de l’écriture.

Le texte ci-dessous a été publiée par calipso dans le recueil " Portes et fenêtres "

 

 

Marie Noëlle TOUZERY PEURIERE " Salle des Pas Perdus "

 

 

Elle sait il faudrait pousser cette porte

Mais le cocon du rêve

Un pion du jeu de l’oie le doigt pointé la renvoie à la case enfance pour en sortir il faut le bon vouloir des dés alors elle piétine en réalité elle a une trouille bleue de la réalité elle se berce de désirs de regrets elle n’a jamais pu franchir le pas elle répète machinalement je n’ai pas de chance

Dedans ça va elle avec elle et personne d’autre entre la matière et elle dehors c’est la chute dans le vide

Dedans quand elle dit ça va ça ne va pas tellement en fait à y regarder de plus près elle peint toute la journée puis elle lacère ses toiles

Mais vomissures vertiges du dehors qui guette derrière la porte crabes marquises pachydermes visages derrière écrans mains glacées paroles

Dedans elle fait comme si ça allait quand ça crie trop elle ferme les yeux elle détache sa capsule et elle gicle dans l’infini du rêve

Dehors une timidité inavouée l’étouffe elle se sent tellement démunie elle s’est mise officiellement du côté des pauvres

Les riches construisent achètent amassent

Elle elle amasse des rêves qui ne servent à rien qu’elle jette au bout d’un moment en disant j’étais folle du vent elle amasse du vent

Elle regarde les étoiles les nuits d’été elle est minuscule et très vieille comme elle ses secrets gardés par la voie lactée voguent vers d’autres univers où les rêves prennent forme

Quelquefois elle pense à ça à ses rêves pétrifiés en stalactites comme les amants d’Antinéa momifiés dans une drôle d’exposition

Il suffirait pourtant

Pousser la porte

Et les rêves auraient une chance de devenir réalité mais pour cela il faudrait se vendre elle en frémit d’horreur

Un jour un concours convocation à l’oral c’est bien tout le monde l’encourage et elle

Promenade le long des quais de la Seine est grise les bouquinistes hésitent scrutent le ciel tombera pas l’automne les feuilles dorées rouges et les marrons qui roulent rentrée des classes cette impression d’être différente

Nulle le mot est lâché

Pas lu les livres pas compris la règle de trois pas aimé la prof qui plante ses yeux dans les siens exige son adhésion

Elle ne joue pas le jeu

Un autre jour l’amant pousser la porte scénario probable des caresses la nudité les nuages seraient apprivoisés elle rêve le creux de son épaule peut-être le cadeau de quelques mots ma chérie ma douce ma colombe ma porte au fond du jardin elle les entend comme si elle y était contre sa peau sa peau comme si elle y était et son odeur d’homme aussi qui la capture et elle

Non il y a toujours un trottoir sale et gras quelque part et après la porte une autre chose qui ne vient pas il l’aura attendue en vain elle se sent soulagée ce bonheur-là n’aura pas lieu aucun oiseau ne s’envole plus vite qu’elle

Et puis l’hôpital l’odeur de propre qui prend à la gorge acheter des fleurs pour se rassurer la première porte toute en verre elle manque s’y cogner et le vaste hall dans lequel elle se perd elle aime elle adore cette expression la salle des pas perdus mais c’est pour les gares les départs le soleil les vacances faire les cent pas l’idée étrange de perdre ses pas

Cardiologie traumatologie gériatrie la porte de l’ascenseur qui s’ouvre lentement si lentement pas assez lentement elles sont là les petites vieilles tassées dans leur fauteuil elles branlent et bavent certaines suivent vaguement des yeux une ou deux sourit aux anges

Elle est arrivée

Les matonnes blanches bavardent l’une tricote l’autre soutient une bienheureuse qui réapprend à marcher le chef commente l’état de santé

Et ça hurle en elle ne touchez pas aux images c’est tout ce qui me reste au temps des cerises elle s’en faisait des pendants d’oreille au retour des manifs elle avait la voix cassée à force d’avoir chanté

La porte il n’y a pas à la pousser elle reste ouverte toute la journée

Et toute la nuit

Plus d’intimité

Fini le cocon

Ses parois de nacre veloutée sa profondeur moelleuse élastique

Elle reste sur le seuil debout la chef arrange les fleurs ce sont des tulipes

Quelque chose s’écroule et se fend en elle se déchire pitoyablement

Pauvre pauvre pauvre pauvre

Pas de larmes

Mais un sourire un sourire de bonté un sourire avec les yeux

Une patience et leurs mains qui se tiennent qui se nouent

Mensonge pas mensonge songe pas songe tendresse douceur du rêve

Tiens, dit-il, un bon whisky, ça te remettra.

 

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