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21 extraits de nouvelles issues des concours calipso ont été publiées ici même. Il y en aura d’autres. Entre temps, et pour ne pas lasser le lecteur d’histoires sans fin, en voici une, courte mais intégrale, publiée par calipso dans le recueil " Portes et fenêtres ".
Patrick ESSEL " Trop de beauté "
Dans le taxi qui le conduit au centre, Fab ne dit pas un mot. Il pense à sa chienne qu’il a laissée dans l’appartement en feu. Ses lèvres sont boursouflées. Ses mains sont rouges de sang. Son ventre est aux quatre cent coups. Il pense à cette pauvre infirmière qui va l'accueillir avec une mine compassée. Il se dit que ses paupières violacées la mettront dans l’embarras et qu'il lui faudra la rassurer. Elle ne cherchera pas à connaître le fond de l'affaire. Elle n'est pas comme le psychologue qui boit ses paroles et qui gobe tout ce qu'il raconte. Elle, lui proposera un café et peut-être même une cigarette si elle est vraiment en soucis, puis elle attendra les premiers mots. Lui, il fumera goulûment jusqu’à en perdre la respiration. Il ne dira pas qu’il ne savait pas ce qu’il faisait, il dira seulement qu’il ne l’a pas fait. Ses lèvres trembleront à cause des tuméfactions.
Puis ce sera la visite du docteur. Avec son sourire et ses mots tordus, elle le priera de venir à son bureau. Un bureau minable tagué de tous les côtés. Il se figure déjà la rage qui le prendra si elle s’avise de le questionner un peu trop ou si elle lui demande de préciser, de faire le tri entre ce qui est et ce qui n’est pas. Un jour, il lui avait dit que tout ce qu’elle désirait c’était de le voir crever, qu’elle n’aimait rien d'autre que les cerveaux meurtris et de faire endurer aux jeunes la mort pendant des heures et des heures. Ce jour-là, il s'était levé brusquement et avait tout renversé dans la pièce. Puis, il s'en était pris aux bacs à fleurs, arrachant les plantes une à une et les jetant par la fenêtre en hurlant qu’il y avait trop de beauté dans cet établissement. Elle était restée à se tortiller sur sa chaise branlante, sans rien savoir de ce qu’il fallait qu’elle dise ou qu’elle fasse.
De toutes façons elle pourra bien dire tout ce qu’elle voudra que cela ne changera rien. Il ne tombera pas dans ses traquenards. Elle pourra lui faire arracher la langue qu'il ne dira rien. Rien ! Il jure à voix basse et la traite de chienne. Aussitôt, il pense à ses jambes, au galbe exquis de ses cuisses et à la chaleur qui s'en dégage quand il la traite de chienne. Elle fait tout pour proscrire les obscénités à l’intérieur du centre, sauf que tout le monde a bien vu que certaines expressions la font drôlement rougir.
Avec elle, le meilleur moyen sera de prendre un air vaguement hébété en regardant le ciel par la fenêtre. Le ciel aura certainement été blanchi à la chaux mais il y cherchera quand même des traces de jaune et puis peut-être qu’à force de scruter, il y trouvera du rouge, un rouge capable de toutes les outrances.
Pendant qu’il tergiversera, elle observera son visage grimé de bleus et ses mains suantes de poisse. Il ne dira rien de ce qu’il y a dessous tout ça. Il continuera de ne rien dire à personne, il n'évoquera même pas les choses les plus simples qu’il a faites pendant le week-end, il fera mine d'avoir oublié ça et ça et encore ça et ça le fera rire, rire, rire… Si cela se trouve, elle croira que l’idée lui sera enfin venue d’être un peu joyeux dans cette maison d’estropiés.
Quand elle en aura assez de le toiser elle fera venir l’assistante sociale. Une fois de plus, il entendra dire qu’il peut, qu’il faut, qu’il doit, et puis la minute suivante qu’il ne peut pas, qu’il ne faut pas, qu’il ne doit pas, on lui dira encore qu’il y arrivera puis que non, il n’y arrivera pas. A la fin, l’envie de flamber le prendra comme jamais.
Ils téléphoneront à droite et à gauche en faisant semblant de l’ignorer. Ensuite, un éducateur le prendra en charge et celui-là aussi tentera de lui frictionner les méninges. Il l’invitera à reprendre des forces à la cuisine où une vieille chienne zippée jusqu’à l’os lui servira des morceaux de viande noyés dans du jus et des bouts de gâteaux secs à tremper dans un pot de compote. Il déteste la cuisine. En passant la porte, il fait toujours une espèce de grimace douloureuse, peut-être à cause du mélange de javel, de pisse et de friture qui s’en dégage, peut-être aussi parce que c’est le seul lieu qu’il connaisse où l’on peut pleurer indéfiniment. De toutes façons il ne mangera rien et pendant le repas il restera muet. Les autres le traiteront de fou mais quand il se lèvera d’un bond, ils se mettront tous à gigoter et à battre des mains et des pieds dans tous les sens. Et si cela ne suffit pas, dans la poche de son pantalon, il a de quoi leur foutre la trouille à tous.
Dans l’après-midi, une ambulance viendra le reprendre. On le conduira à l’hôpital, en chambre d’isolement. Le chauffeur jugera préférable de se la boucler. Son œil ira d’un rétroviseur à l’autre. Extérieur gauche. Intérieur. Extérieur droit. Pour donner le change, il mettra une foutue radio de vieux où l’on parlera de violence, de cette violence des jeunes de plus en plus ravagés par le désir de se brûler les ailes.