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L'heure est à la réforme dans l'enseignement... Comme toujours, profitons des vacances pour soumettre à la consultation et au débat les décisions incontestables arrêtées par la commission de modernisation des programmes éducatifs. Le rapporteur, Jean Calbrix, un professeur de la nouvelle école, s’est autorisé à rendre compte de la mise en œuvre du chantier telle qu’il a pu la vivre de l’intérieur.
à Jean-Paul
La situation était alarmante. Les caisses de l'état étaient vides. On n’allait bientôt plus pouvoir verser le salaire du Président. Le gouvernement multiplia les commissions pour examiner les dépenses superfétatoires. On réalisa que l'Éducation Nationale - et plus particulièrement l'enseignement des mathématiques dans les collèges - était un gouffre. Tout un aréopage - doctes inspecteurs généraux, parlementaires, personnalités connues pour l’intérêt porté aux choses éducatives - dirigé par le Ministre en personne, passa à la loupe les programmes pléthoriques que les enseignants devaient inculquer aux chères têtes bondes (et souvent brunes).
Les triangles furent les premiers à subir l'attaque frontale. Il fut avancé que l'étude des triangles quelconques était une ineptie. Pourquoi une telle notion vague, propre à brouiller les jeunes esprits, était-elle enseignée ? De surcroît, ces triangles de guingois représentaient un obstacle à l'approche de la vision harmonieuse de l'univers. Seul le triangle équilatéral par sa simplicité et son esthétisme trouva grâce à leurs yeux. On biffa donc tout ce qui ne concernait pas l'équilatéralité et deux centaines d'heures d'enseignement - ou plutôt de gaspillage enseignemental - furent économisées. Bien sûr, un vieux schnock qui avait dû connaître les dinosaures fit remarquer que Pythagore passait à la trappe. Ce fut un tollé. Comment en 2008 pouvait-on encore se préoccuper de ces choses obsolètes datant de plus de 2.500 ans ? Dans la foulée, les quadrilatères subirent le même sort. Il n'y eut que le carré qui ne resta pas sur le carreau. Et puis, tout ce qui n'était franchement pas rond - l'ellipse, la parabole, l'hyperbole - fut considéré comme faribole. On les élimina rondement. L'économie en heures passa d'un bond de 200 à 600.
Devant ces résultats encourageants, la commission s'attaqua avec enthousiasme à l'algèbre. Elle remarqua qu'additionner, soustraire et multiplier des lettres, quand on ne les divisait pas, étaient d'une aporie sans nom. Et puis, pouvait-on encore laisser traîner dans les manuels cette expression sibylline et absconse "soit x l'inconnue" plongeant les élèves dans une perplexité sans fond, puisque cette inconnue logeait de manière immuable à la 24 ième place dans l'alphabet ? Les chiffres ne devait pas être mélangés aux lettres, un peu d'ordre était nécessaire : les uns aux maths, les autres au français ! Et le célèbre jeu télévisuel ne s'en porterait que mieux. Il est vrai qu'il était un peu dur, même pour un ministre, de jouer au compte est bon avec des lettres. Quant au mot le plus long avec des chiffres ? Bref, on économisa ainsi plus de mille heures.
L'euphorie gagna la commission. Après avoir soulevé ce lièvre, elle en souleva un autre dans la foulée. On avait parlé d'opérations mais on n'en avait pas discuté. Quelqu'un fit remarquer qu'un ministre du passé avait déjà fait œuvre de simplification hardie en supprimant allègrement la division au CM, allégeant substantiellement le fardeau des maîtres et des élèves. Aucune heure ne fut économisée, mais la route était toute tracée pour en faire au collège. Si la division était inaccessible à l'école, elle ne l'était pas moins au CES. Certains dirent même qu'elle ne pouvait trouver sa place qu'à Sciences-Po pour illustrer l'adage "Diviser pour régner" devant nos futurs penseurs. On décida donc de biffer le mot division des programmes. Le grognon de service qui avait plaidé pour Pythagore intervint pour défendre sa grande utilité dans les partages d'héritages. Un inspecteur le toisa en rétorquant que les partages en parts égales n'étaient qu'une vue de l'esprit. N'avait-on pas encore en tête l'incident de Soisson où Clovis dut réprimer sévèrement un de ses reîtres qui avait fait voler en éclat un vase qui revenait légitimement au maître après le sac de la ville ?
On débattit longuement de la soustraction. Le secrétaire de séance biffait, gommait biffait, gommait... On tomba finalement d'accord pour offrir aux élèves des soustractions rondes et carrées, partant sans retenues. Il était vrai que ce mot de retenue était à proscrire car créant des traumatismes irréversibles dans la tête des élèves comme le fit remarquer un éminent psychothérapeute. Le gain en heures atteignait des sommets. Cependant, le Ministre avait placé la barre un peu haut et le compte n'y était pas encore. Alors, un secrétaire d'État émit l'idée révolutionnaire : "Et si on se passait des quatre opérations ?". Monsieur Hewlett-Packard qui somnolait dans son coin, sursauta. Il avait arraché haut la main le marché des calculettes. La proposition du secrétaire d'État risquait de le lui faire perdre. Il protesta avec véhémence. Le ministre le rassura tout de suite. Le cours des bûchettes avait encore augmenté, les machines de monsieur Hewlett-Packard pouvaient habilement se substituer à ce matériel onéreux. On les distribuerait donc aux élèves de CP voire de maternelle pour qu'ils s'initient au dénombrement. Et si, par hasard, certains d'entre eux remarquaient qu'en appuyant sur les touches, il s'affichait des nombres, peut-être que, finalement, découvriraient-ils tout seuls les vertus des opérations, ce qui mettrait aux anges les tenants de l'auto-apprentissage.
L'objectif était atteint. La commission se sépara grandement satisfaite de ses travaux et vota une augmentation de salaire de 200% pour le Président et une forte prime de rendement pour le Ministre.
Jean Calbrix