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23 novembre 2007 5 23 /11 /novembre /2007 14:13

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Une fois encore Olivier Adam était en lice pour le Goncourt. Le recherchait-il ?L’attendait-il ? Cela s’est joué sur le fil. Il ne l’a pas eu. Qu’importe ! De l’avis des éditeurs et des libraires le Goncourt est un produit phare, un objet de luxe bon marché qui circule allègrement entre personnes de qualité à l’approche des fêtes de fin d’année. Une place bien en évidence dans la vitrine du salon, un objet de contemplation carré et immaculé, voilà ce qu’il advient à un bon nombre d’exemplaire du livre de l’année. Olivier Adam mérite beaucoup mieux que cette destinée-là. On n’acquiert pas et on ne lit pas ses romans par hasard ou alors il s’agit d’un hasard objectif, une sorte de clairvoyance dans la rencontre à la manière des surréalistes.

Il y a des livres avec lesquels on se repose, d’autres où la jouissance est immédiate, des livres qui exigent l’intimité ou au contraire ouvrent les portes de royaumes en suspensions, fantastiques et équivoques, des livres qui révèlent l’expérience charnelle du monde, pages de plaisirs et de douleurs, de joies et de mécontentements, des livres où l’on se voit sur la scène sans pour autant jouer, ombres de nous-mêmes prises dans l’expérience de la cruauté, de l’injustice, de l’inhumanité. On ne sort pas indemne de ces livres-là. Nous sommes pris par la nécessité d’en parler, de dire ce bruit sourd, ce grondement sauvage qui nous vient de l’intérieur. Toute la force d’Olivier Adam tient en cette recherche de lien entre la sphère intime et la violence du monde extérieur. L’engagement est entier. Son écriture est un abri de fortune cerné par les ténèbres, un refuge où respire la vie. C’est de la vie qui bat, pleine d’espérance mais bordée par l’insécurité. Alors cette vie, même quand elle semble passer à côté, même lorsqu’il est difficile d’en saisir le fil ou qu’il soit terriblement compliqué de s’y frotter, ne peut être réduite à la somme de ses tragédies, elle appartient à ceux qui ne se résignent pas, à ceux dont le désir d’être dans l’existence est plus forte que tout. Son dernier roman A l’abri de rien est de cette trempe-là, une fiction écrite sous tension, une confrontation bouleversante entre ces êtres meurtris, ces destins déchirés, violentés et les souffrances d’une femme de presque rien, prise par le doute, poussée par la force de sa révolte à aller au bout de sa quête de sens, à s’éprouver pleinement dans l’adversité quitte à se briser sur les récifs de la folie. Comme Passer l’hiver ou comme Falaises, A l’abri de rien est un livre écrit à hauteur d’homme et que l’on ne garde pas pour soi.

A l’abri de rien d’Olivier Adam aux Editions de l’Olivier, 220 pages, 18€

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21 novembre 2007 3 21 /11 /novembre /2007 11:42

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Patricia Parry est psychiatre et romancière. Fascinée par le polar, elle cultive le genre en tant qu’il décrit le monde et l’individu tels qu’ils ne vont pas. Médecin, elle se consacre à l’écoute du mal-être et dit vouloir appréhender les troubles de l’homme à la fois du côté de l’imaginaire et dans le cadre d’une réflexion cartésienne. En passant de son fauteuil de thérapeute à la table d’écriture, elle entreprend de restituer en différé l’objet de son écoute et de rendre visible, en les faisant siennes, des intrigues livrées par l’inconscient. Son écriture est portée par l’expérience d’une parole qui se remémore, qui découvre, traduit et reconstruit. C’est ainsi qu’une histoire vieille de plusieurs siècles se réactualise dans le temps de la rencontre et s’anime dans un espace parcouru en tous sens par l’imaginaire. On le sait, les rêves se souviennent, laissant parfois son rapporteur interdit, pétrifié d’angoisse. Dans ce roman, Patricia Parry convie le lecteur à ressentir ces rêves d’une rare puissance évocatrice, à entendre le bruit obstiné, parfois tétanisant que font les pensées, à en saisir toute l’ambiguïté. Bien sûr, en tant que production de l’esprit, les personnages mis en scène n’appartiennent plus à la clinique. Ici, le médecin est absorbé par le roman et se confond avec lui. On ne s’étonnera pas que ce soit un psychiatre qui mène la danse. En fait, l’histoire est gérée par presque tout un service hospitalier puisque le héros, acteur des évènements, se laisse emporter par l’effet de lecture et s’en remet à ses confrères pour le sortir de quelques mauvaises passes et, accessoirement, lui faire entendre raison.

Question substance noire, l’auteure a opté pour une variante de la théorie du complot dans un chassé-croisé historico-médiatique avec meurtres ciblés, puissances occultes, manœuvres politiciennes et dérapages morbides, sachant bien que peu de lecteurs résistent à l’idée d’être éclairé sur les tenants et les aboutissants d’une affaire criminelle dès lors où la question de la manipulation est de mise. Et à vrai dire, de ce côté-là, l’entreprise est diablement réussie.

Restent en suspens quelques interrogations sans gravité : de quelle oreille l’auteure entend-t-elle les maux de ses patients et comment rêve-t-elle les mots de ses romans, comment en quelque sorte s’arrange-t-elle de ses allers-retours entre la clinique et la fiction ?

Petits arrangements avec l’infâme de Patricia Parry aux Editions Seuil, 380 pages 19€

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14 novembre 2007 3 14 /11 /novembre /2007 09:17


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En passant par la Bretagne, du côté de Dinan, Jean-Claude Touray, l’œil toujours très vif, a
repéré le récent polar d'Alain Emery. Il nous livre ici ses observations.

 

Quand, dans les mémoires, les flammes sont retombées, les braises éteintes, il ne reste plus à Erquy, petit port costarmoricain et capitale de la coquille St Jacques, que les cendres d’un terrible fait divers, datant d’un quart de siècle.

Le ton est vif, la langue imagée et populaire : c’est avec " le cœur à la retourne ", puis " le palpitant en guenille " que Gaby Lardent, un patronyme qui est tout un programme, a découvert le cadavre de l’héroïne. Les personnages secondaires sont traités dans la truculence : Chopine, le bien nommé, décédé " d’un coup de pied de barrique ", le fils Lorca, colosse aux colères terribles, qui soigne avec dévouement ses parents gâteux, le commissaire Hansen, " une cigogne avec des yeux de chien de traîneau ". Les personnages principaux sont d’une pâte humaine plus complexe : Gaby, le " témoin fouineur " qui raconte l’histoire vingt et quelques années plus tard (autoportrait décalé ?), Lorette, symbole de pureté, piétinée par le Destin, les parents Malgorn… Loin de l’ambiance " station touristique ", c’est dans la population locale (j’allais écrire indigène) qu’Alain Emery, enfant du pays, a trouvé l’inspiration.

Tous les ingrédients d’un policier à succès sont réunis : une présentation exacte et sobre d’une ville où on ne l’est pas toujours, des sentiments forts (l’amitié, la haine, la honte… ) et une intrigue simple, dont il a suffi de cacher le prologue pour plonger le lecteur dans la brume (ou si l’on préfère, le mener en bateau). Pour les puristes, si j’ose dire, il manque " la " scène de sexe. L’auteur en a fait une " plage blanche " entre deux chapitres.

Attention, ne pas lire trop vite sous peine de rater un des petits cailloux blancs en forme de grenade fumigène qu’Alain Emery a balancés au gré des chapitres pour entretenir délicieusement le brouillard, jusqu’au dénouement de l’intrigue policière. Et pour l’épilogue, caramel au beurre salé sur le gâteau, il y a une chute.

Inutile de préciser que j’ai beaucoup aimé l’ouvrage.

Erquy sous les cendres d’Alain Emery aux Editions Astoure, Collection Breizh noir, 167 pages, 8€

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9 novembre 2007 5 09 /11 /novembre /2007 14:56

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Je suis morte et je n’ai rien appris , dit-elle. Et pourtant si. Malgré la volonté d’afficher le contraire.

Dans son interview imaginaire publié sur Mot Compte Double, Solenn Colleter pose la question de la mise en scène de quelques uns de nos instincts les plus archaïques, de l’exhibition de nos émotions de la première heure, du spectacle - souvent macabre - qui, d’une manière ou d’une autre, organise nos jours et nos nuits. Au nom du détachement et de la perte des illusions elle s’est engagée dans la narration d’un roman intime qui voudrait dire l’épreuve de la honte, l’expérience de la peur, l’affirmation du mal et l’espoir d’une rédemption. Elle aurait envie de croire, de nous faire croire qu’au fond nous pouvons nous laisser séduire par la lecture et la vision des pires horreurs, nous laisser aller à une hystérie ravageuse, nous aménager sans coup férir des espaces obscènes, puisqu’en définitive ces monstruosités ne seraient que des supports puisés dans un imaginaire collectif suffisamment maîtrisé (de part et d’autre du rideau) pour que l’opération ne soit au bout du compte qu’un divertissement assimilable sans trop de risques.

Et pourtant. On sait bien qu’il n’est nul besoin de passer par l’épreuve de réalité pour que l’angoisse s’installe. Dans les romans comme dans la vie, il y a des moments, des instants, des interstices où un mot, une image vient faire irruption, fixer une angoisse, exposer l’inquiétante ambiguïté de nos désirs, et sans que l’on fasse attention, sans même que l’on retourne son regard, figurer l’effroi.

Un bizutage raconté sous la couleur noire du polar, voilà ce que l'auteure a savamment concocté pour dire  l’envers du décor. Le sujet, assurément intime, est intelligemment documenté et l’intrigue menée avec talent. " Je fais le pari qu’il (le lecteur) n’en sortira pas indemne " affirme-t-elle non sans raison. Ses mots font resurgir les restes de maux, remettent à l’œuvre des conflits internes, ravivent un passé que l’on croyait disséminé dans les poubelles de l’histoire.

Une histoire de bizutage donc. Mais que l’on ne s’y trompe pas, le propos renvoie crûment à l’expérience du mal et de la souffrance. Que l’on évoque un rituel de passage ne change rien à l’affaire, que l’opération soit une mascarade ancrée dans le folklore estudiantin n’enlève rien au fait qu’il se joue dans cette histoire quelque chose de l’ordre de la désubjectivation. Une mise à mort, fût-elle symbolique, ne s’interprète pas exclusivement du côté du jeu. Il est des enchaînements morbides qui échappent forcément au contrôle ; en enfermant le novice dans une position d’objet on cherche avant tout à lui apprendre la soumission à un ordre absolu, incontournable, une servitude qu’il lui faudra perpétuer pour en être en partie affranchi. Seulement voilà, cette position-là peut s’avérer insoutenable pour quelques pauvres diables égarés dans les méandres de la perversion et on peut craindre pour le coup que certains d’entre eux, laissés sur le carreau, se retrouvent en prise directe avec la folie. Dès lors où le sujet se noie dans ses pensées, qu’il ne parvient plus à articuler un mot, à être dans une sorte de déliaison de l’humain, on peut craindre une fracture psychique, une décompensation dont on ne se relève pas avec seulement de grandes claques dans le dos et de gros éclats de rire.

Avec ce roman, Solenn Colleter est allée saisir au fond d’elle-même cette mort qui voulait l’arrêt des mots et c’est en brassant ce théâtre intérieur, avec une voix écorchée et souffrante, qu’elle a peut-être appris à ne pas mourir d’accablement.

 

Je suis morte et je n’ai rien appris de Solenn Colleter aux éditions Albin Michel, 360 pages.

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1 octobre 2007 1 01 /10 /octobre /2007 17:25

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Comment traverser le dimanche sans penser au vide, sans songer au temps qui se conclut, sans frémir à l’idée de retrouvailles et de séparations, sans être pris par la proximité de la solitude, sans appréhender l’étrange lumière du soir, sans devoir endurer cette absence du bonheur attendu et sans entendre trotter le désenchantement, sans risquer au fond de mesurer la part d’échec qui nous échoit ?

Entre le " vivement dimanche " et le " c’est pas tous les jours dimanche " répété à l’envie par tout un chacun, on sent bien que le manque vient s’immiscer plus particulièrement ce jour-là, on sent bien la difficulté à justement satisfaire cette envie et l’épuisement à vouloir tromper le trouble. Le dimanche serait-il un jour de condensation du malaise et la mise en œuvre inconsciente de sa liquidation ou simplement le signe d’une inéluctable ambivalence ? Une chose est sûre, il nous faut bien faire avec.

Les mots parlent bien sûr et à n’en pas douter l’écriture agit comme une sorte de protection rapprochée dans notre appréhension du monde. Pour son premier recueil de nouvelles Magali Duru nous projette du côté de la face obscure de ce jour tourbillonnaire et si, au fil des récits, elle le tamise de vers endimanchés, d’apostrophes taillées au cordeau ou de chants prémonitoires, elle en fait avant tout le théâtre de toutes les confrontations, le lieu d’exposition d’une vérité crue où la chair et la pensée sont à vifs. Les beaux dimanches ou comment tuer le temps, ce temps qui ne passe pas ou si mal, ce temps que l’on voudrait éliminer pour ne plus avoir affaire à l’altérité, ce temps de l’autre en soi et en face de soi, cette inexorable durée qui nous fait sentir l’angoisse de la perte. Car dans ce livre où la mort, réelle ou supposée, est si souvent présente, Magali Duru ne nous la fait pas seulement palper du côté macabre, elle l’aborde dans sa version roman intime, là où se joue notre rapport à la folie.
Pour autant elle prend soin du lecteur qu’elle imagine pris par l’ambiguïté de cette relation et c’est avec un beau doigté, rigoureux et subtil qu’elle vient rappeler que la mort fait partie de la vie ; et quand bien même le décès ne serait pas tout à fait naturel, elle s’attache à ce que les survivants ne renoncent pas à vivre au prétexte qu’ils auraient été touchés de très près par le malheur. Aujourd’hui je suis un écureuil en cage mais un écureuil heureux… dit-elle. Alors, le dimanche comme un jour de commencement ? Libre et détendu ? On pense au film aigre-doux de Gérard Frot Coutaz " Beau temps mais orageux en fin de journée " et on ressent comme un pincement au cœur. 
 

Les beaux dimanches de Magali Duru aux Editions Quadrature, 136 pages, 16€ 


A noter sur vos agendas ou à apprendre par cœur :

Magali Duru présente son recueil " Les beaux dimanches "

Lectures de textes extraits du recueil et autres "petits polars", par Maëlle et Mo.

Le samedi 6 octobre 20h30 à Paris.

Relais du vin, 85 rue Saint-Denis, Paris 75001 métro les Halles.

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6 septembre 2007 4 06 /09 /septembre /2007 13:26

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Trois personnages en quête d’absolu, deux hommes et une femme pris dans les tourments funestes de l’Histoire, trois extraits ici pour dire les déchirures et le désordre intérieur. Un roman tragiquement lumineux.

Sisco, homme de lettres, témoin engagé des maux du monde, devient scénariste pour tenter de se réapproprier un passé trouble et ranimer sa flamme combattante.
" Coller à son scénario lui donnait l’illusion de maîtriser le sens de l’aventure. Sa conception du cinéma était littéraire, il partait d’un constat, développait ses idées, les posait par écrit. Ses engagements politiques avaient été nourris des mêmes fondements, seulement les dogmes y remplaçaient la syntaxe, les principes les règles grammaticales, et les morts dans la marge des révolutions n’étaient que de regrettables contresens. "

Xerkés, cinéaste grec de renom, torturé et laissé pour mort sous la dictature des colonels, ancré dans le passé, il filme sans discontinuer la barbarie à l’oeuvre. 
" Le cinéma substitue à notre regard un monde qui s’accorde à nos désirs. Le désir dont parlait Rossellini n’est pas une histoire de plaisir, c’est l’incroyable privilège d’être témoin des instants où le paroxysme de la vie s’exprime, même si c’est dans le malheur. Quand je m’approche, caméra à l’épaule, de la détresse des faibles, à N’Djamena ou à Embrun, je ne la provoque pas, je décide de l’enregistrer, même si elle me renvoie à l’illisibilité du monde. "

Luciana, photographe, brisée par la dictature chilienne, son corps exposé à l’objectif ressasse l’épouvante et devient le lieu de l’expiation. 
" Le temps était un élastique de glu. Ressac d’images de lieux d’enfance, un bonheur intense mêlée à une totale douleur. Aucun mot dans aucune langue pour la crier, seule la démultiplication des reflets de miroir en miroir pour en témoigner. Moiteur de Santiago. Rires dans le jardin du dimanche. L’histoire du Chili, elle n’en sait rien, elle a treize ans. Par la fenêtre ouverte, les femmes de colonels qui la croient en train de jouer sur la balançoire lâchent un secret. Bébé, elle a été retirée à sa vrai mère, prisonnière politique vouée à la mort et donnée à ses parents. En une seconde l’impossible vérité la déchire en deux partie inégales, celle qui voudra à jamais la nier, celle qui ne le pourra pas. "

La chapelle des Apparences de Franck Pavloff aux Editions Albin Michel, 295 pages, 18,50 €

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29 août 2007 3 29 /08 /août /2007 16:32

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Depuis plusieurs décennies les histoires de serial killer et de profiler font le ravissement d’un public friand de délires morbides et la bonne fortune des auteurs du genre. Pour son premier roman dans l’antre de la série noire, Françoise Guérin s’est donc attelée à brosser un récit où il est question de meurtres ritualisés, de mise en scène de l’effroi et de l’organisation de la chasse au désaxé. La police étant sur le pied de guerre, on se doute bien que malgré les folles certitudes des uns et les fabuleux égarements des autres, il se trouvera bien des circonstances singulières et un petit malin pour établir les corrélations qui feront qu’au bout du compte le nuisible sera ferré. Bref, on l’aura compris, l’intérêt de l’exercice ne peut venir que d’un ailleurs, d’un espace où tout ne coule pas de source, d’une sorte de zone obscure où les indices ne sont pas aisément identifiables et les dépositions forcément entendables. Contrairement aux apparences, Françoise Guérin, qui a repéré un certain nombre de choses à propos de l’esprit humain, ne navigue pas à vue. Elle sait bien qu’il ne suffit pas de faire " l’âne et se taire " pour que les choses s’arrangent. Son héros circule à l’aveuglette, soit ! Mais à n’y voir qu’un effet de style en trompe-l’œil on risquerait d’oublier que ce qui intéresse avant tout l’auteure, c’est la face cachée du profiler, toutes ces choses invisibles à l’œil nu qui l’ont conduit à s’intéresser à la psychologie du déviant, ce qui " déjà-vu " dans l’ombre lui fait courir un péril autrement plus inquiétant que les visions de l’épouvante soutenues au cours de ses enquêtes. Et sur ces évocations-là le lecteur ne peut être qu’interpellé, à défaut d’être confondu, par l’intervention dans le récit de l'expérience psychanalytique et de ce qu’elle suppose comme mise à jour de ce qui se cache, de cette somme inassimilable à l’état brut d’images infiltrées de sadisme et de paroles diffuses. Disons-le, on tient à ses secrets comme à la prunelle de ses yeux et se défaire du voile qui les protège c’est d’une certaine manière commencer à entamer la carapace et risquer d’être confronté à un retour dévastateur du refoulé.

Que Caïn, se dresse en caïd du surmoi et qu’il suscite la peur serait somme toute dans l’ordre des choses s’il était seulement question d’être pris sous le regard réprobateur et d’avoir à faire avec la culpabilité et le châtiment mais à partir du moment où il n’apparaît que comme un œil énuclée, produit d’une puissance invisible, il devient un œil maléfique, un mauvais œil surgissant du royaume des morts. Dès lors, en venant seulement figurer l’effroi il prive le vivant de sa capacité à penser, à opérer un retour sur lui-même et à repérer par-delà le mal, quelque chose de ses fantasmes.

Céder à la tentation de réfléchir comme le propose avec circonspection Françoise Guérin, c’est opérer un fléchissement, une révision, un acte qui autorise à voir ce qui a été enfoui dans sa mémoire, à approcher le côté ténébreux de ses affaires et à interroger les monstres qui somnolent en soi, ça et là.

En accompagnant son inspecteur sur une voie dégagée des œillères comportementalistes, elle lui fait entendre la dimension de l’inconscient et éprouver autant la malignité du mal que la force du désir.

On ne fait pas de la bonne littérature avec de bons sentiments, disait André Gide. Dans son roman noir, Françoise Guérin nous donne à ressentir le monde des choses qui se voient et celui de la folie et du chaos. En nous invitant à prendre appui sur la parole, elle nous fait voir autre chose que ce qui saute aux yeux et nous rappelle simplement que le monde doit s’entendre bien au-delà de sa seule visibilité.

A la vue, à la mort de Françoise Guérin aux Editions Le Masque, 350 pages, 6,5 €

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2 juillet 2007 1 02 /07 /juillet /2007 18:14
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Quelque chose de pourri au royaume d'Angleterre de Robin Cook aux Editions Rivages/noir, 394 pages, 9€

Du passé faisons table rase et que l’avenir soit à jamais banni, tel semble être le mot d’ordre récurrent de ce roman d’une autre époque (1970) où un homme, journaliste non aligné, tente d’échapper au rouleau compresseur d’une société devenue totalitaire.

Un homme décidé, mordant, résistant, un homme amoureux, sincère, protecteur et fidèle, un homme instruit des choses du monde, animé par le désir de le parcourir, de regarder, écouter, comprendre. Un homme pris aussi par la nécessité de se mettre à l’abri de ses dérives et qui entreprend de s’installer pacifiquement dans un ailleurs où l’espace ne serait plus consacré qu’aux vertus de l’amour, du travail, de l’amitié et d’une révolte mesurée.

Mais sous le soleil aveuglant de l’Italie où il s’est réfugié, les jours heureux comptent pour rien, la détermination ne suffit pas et les bonnes résolutions volent en éclats quand les limiers de l’ordre nouveau viennent frapper à sa porte pour lui faire payer au prix fort ses engagements passés. L’être humain se transforme dans l’adversité mais plongé au cœur de la machine destructrice, celui-ci ne ferraillera bientôt plus qu’à tâtons, perdu dans l'obscurité d’une humanité déchue. Seule subsistera un temps la rage qu’engendre la dépossession et la volonté de survivre remplacera peu à peu l’exigence de liberté.

Au fil des pages on peut faire l’inventaire des règles qui fondent cet ordre absolu : division en classes, suppression des droits fondamentaux, médias sous tutelle, recours à la délation, milices omnipotentes, camps d’internements, élimination rationnelle des récalcitrants, déportation des étrangers...

Une anticipation qui fait froid dans le dos tant on peut en éprouver la banalisation dans le monde actuel et constater la mise en œuvre ça et là de tout ou partie de ces conceptions. Un roman éprouvant, parfois insoutenable, mais qui entraîne forcément le lecteur à approfondir la façon dont il se débrouille avec ces affaires-là … avant de s’abandonner au sommeil.

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13 mai 2007 7 13 /05 /mai /2007 19:08

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Revendiquée, consentie ou subie la solitude peut se conjuguer sur de multiples partitions mais elle reste avant tout une affaire de capacité à composer avec la rencontre, à supporter l’épreuve du désir, à tisser un lien vivant avec les autres et à soutenir la division. Si le désir de l’autre se joue d’abord dans la pensée, le fantasme, il prend corps dans l’absence, dans cet espace laissé vacant par la séparation, cet interstice peuplé d’images, de résonances, d’affects. C’est l’inadéquation du désir à son objet qui rend à la fois douloureux et enchanteur la relation d’amour. Le sujet pris dans la seule subjectivité connaît bien ce temps de l’amour ou tout paraît singulier et unique, où l’on entrevoit le vrai de l’autre, où l’on est mis hors de soi et où l’on éprouve dans cette sorte d’absence au monde le sentiment de sa propre disparition. Ce temps volé à la mort qu’est le temps de la jouissance résonne comme un retour aux sources, comme un lieu en deçà de la perte, un lieu qui se tait, qui n’a rien à voir avec l’autre. Alors quand ce temps extatique vient à refluer, qu’il n’est plus du côté d’une évidence aveuglante, le regard se prépare à un retour orgueilleux sur soi, à une reconquête qui ne peut se faire que sur le dos des autres. La relation à l’autre, sa présence même en vient du coup à être ressentie comme une menace, un empiètement douloureux, insupportable.

Les personnages mis en scène par Emmanuelle Urien sont à la recherche de cette fiction idéale où l’autre, ce double de soi toujours imparfait, serait à reconstituer, à remodeler dans l’espoir de venir à bout de cette angoisse d’abandon qui les taraude. Aux prises avec cette blessure originelle, cette douleur jamais assouvie, ils vont et viennent, chargés de ces éternels fantasmes de retrouvailles avec l’objet perdu. Tous ambitionnent d’être pris dans le mouvement de l’humanité ; pendant que les uns tentent d’affronter le pire pour trouver le meilleur, les autres se contentent de résister à la détresse en multipliant les passages à l’acte ignominieux. Est-ce que vous m’aimez ? ou plutôt y a-t-il quelqu’un pour m’aimer ? hurlent tour à tour les interprètes de cette foire aux monstres. La question envahit l’espace psychique, efface les repères. Les récits sont peuplés de mendiants en quête d’affection, d’attention, de reconnaissance, de laissés-pour-compte avides de vengeance, de rédemption, d’expiation, de naufragés hélant des fantômes et happant le vide,

Dans un style épuré et incisif, Emmanuelle Urien nous donne à sonder sa collection d’êtres à la dérive, à toucher au plus près ces gens pris par la détresse, qui ne savent plus marcher droit, les yeux perdus dans la nuit et qui pressentent que la grâce ne viendra pas.

La collecte des monstres d’Emmanuelle Urien aux Editions Gallimard, 157 pages, 13,5 €

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12 avril 2007 4 12 /04 /avril /2007 22:48

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Il est des jours où l’on se dit que les artistes ont une existence qui leur est propre, un espace affranchi des nécessités quotidiennes, un temps qui ne les lamine pas. Ne s’ébattent-ils pas dans des territoires où les maux du monde, les objets réels ne sont que des images resplendissantes de l’inhumanité ? Pourtant, à lire ce qui se dit, à regarder ce qui se fait, à entendre se qui se trame ailleurs, loin de nos petites affaires, à sentir tout ce qui met en mouvement l’attention, la pensée et l’émotion, on se dit qu’il nous reste encore une infinité de petites vérités à découvrir, de tournures et d’inflexions à deviner, une multitude d’expériences à transmettre, on se dit que ces troublantes nourritures ne nous sont pas totalement étrangères, que leurs auteurs ont forcément été traversés par la souffrance, la détresse ou la fureur, et l’effroi nous saisit parfois. L’objet inconnu émeut, le mot tordu fait sens, l’invisible se révèle. On se dit que l’œuvre prend vie sous nos yeux, on se dit que c’est un don aussi, quelque chose de singulier qui donne à désirer. Ce que nous y trouvons appartient à chacun, ce que nous désirons partager nous révèle à l’autre et nous incite à tenter de nouvelles rencontres. Nous ne perdons rien à nous y égarer. On se dit qu’il en va de notre histoire, de notre mémoire, fut-elle imaginaire, de l’infortune comme des petits bonheurs du jour. Au vent s’en vont les illusions dit-on, mais fort heureusement, il y a toujours un poète de passage pour revisiter les lieux et les cœurs, un esprit malin pour relancer l’utopie, un être humain pour tendre la main et vous inviter à aller de l’avant.

On se dit qu’il y a un peu de tout cela quand on explore les premiers numéros de Mercure Liquide. Il n'y a pas besoin d'un mode d'emploi à côté de chaque œuvre pour la comprendre disent les auteurs, un point de conjonction indispensable à la rencontre, un gage de vivacité, d’engagement et de passion. C’est salutaire.

Mercure Liquide, revue littéraire et graphique, 3 numéros par an, 7€ en kiosque sur Lyon, Paris et Marseille, 10€ par voie postale. http://mercureliquide.com

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