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9 mai 2011 1 09 /05 /mai /2011 19:09

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Un certain Gus se présentant comme un contre-pitre en rupture de cirque a déposé cette brève sur le comptoir du café. Comme il y est question de littérature et de clown, nous n'hésitons pas à vous en faire profiter.

 

Un supermarché de la culture proche du ministère du même nom a fait l’objet d’un cambriolage à son ouverture ce lundi matin. Seuls les employés étaient présents dans le grand magasin au moment des faits. Les malfaiteurs, armes au poing et cagoulés se sont faits ouvrir les coffres et, après une rapide inspection, se sont emparés d'une recette d'écriture inédite contenue dans l'un d'entre eux. Il n'y a pas eu de blessé. Aucun argent n’a été dérobé. Selon la police, le mode opératoire et un nez rouge abandonné sur le lieu du forfait laisse à penser à un retour du gang des clowns sur la scène littéraire. Devant un parterre de journalistes en ébullition, le ministre s'est voulu rassurant et a rappelé l'attachement de l'état et des entreprises au processus de création. Fidèle aux éléments de langage dispensés en haut lieu, il s'est attaché à minimiser l'importance du préjudice en évoquant la quasi impossibilité d'exploiter la palette lexicale et syntagmatique dérobée du fait de son extraordinaire complexité. Du côté des investisseurs, on ne se fait guère d'illusions et la tendance est au repli sur des valeurs moins exposées. Par le passé, le gang s'est montré capable des pires turpitudes et une recrudescence de publications usurpatoires pour le prochain salon du livre est à prévoir.

 

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1 mai 2011 7 01 /05 /mai /2011 15:58

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 1er mai en demi-teinte comme on dit à la radio  

 
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8 avril 2011 5 08 /04 /avril /2011 00:01

 8 avril, journée mondiale des Rroms

Rroms-01.jpg

Note du barman : document écrit et distribué par des Rroms lors d'une journée de solidarité à Grenoble 

 

Le 8 avril est une vieille fête des Rroms de Transylvanie - le "jour des chevaux" (sortie festive des abris d'hiver avec les chevaux ornés de guirlandes) mais elle a pris une nouvelle dimension plus récemment et beaucoup de Rroms de par le monde la célèbrent désormais comme la date du premier congrès mondial des Rroms en 1971. En ce jour important pour le peuple rrom, une pensée va tout naturelle-ment aux victimes du Samudaripen, déportés et tués parce qu'ils étaient nés Rroms. Pour que ce chapitre ignoble de l'Histoire ne se répète plus jamais, nous pensons qu'il est important que tous se rapprochent pour mieux se connaître. Si la mère du racisme est l'ignorance, son père est l'égoïsme, et c'est donc en faisant la connaissance de la culture rrom que la méfiance, l'hostilité, la haine et le mépris vis-à-vis des Rroms finiront par devenir un simple sujet d'étude pour les historiens...

Rroms 04 Qui sont les Rroms ?

Les Rroms sont un peuple d'origine indienne, dont les ancêtres sont venus de la moyenne vallée du Gange, en Inde du Nord, il y a environ 800 ans.

Ils sont aujourd'hui dispersés dans le monde entier, surtout sur notre continent. Parvenus en Europe par l'Asie Mineure et le Bosphore, ils se sont installés d'abord dans les Balkans, puis dans les Carpates et petit à petit dans tous pays européens, de la Grèce à la Finlande et de la Russie à l'Europe occidentale (Espagne, Portugal, France, Allemagne et Royaume Uni). On compte environ 12 millions de Rroms en Europe, les deux pays qui en abritent le plus étant la Roumanie et la Bulgarie.
Les Rroms au sens large se subdivisent principalement en Rroms dits "orientaux" (85% du total), en Sintés (souvent appelés Manouches en France ~ 4%) et en Kalés (ou Gitans ~10%), en Gypsies (ou Romanichals en Grande-Bretagne ~ 0,5%) - sans compter divers groupes de moindre importance numérique mais tout aussi Rroms que les autres Rroms. Au niveau européen, ils sont aujourd'hui sédentaires à 96%.

Les Rroms sont un peuple sans territoire compact, qui n'a jamais eu de revendications territoriales, mais qui est lié par une conscience identitaire, une origine, une culture et une langue communes. Ils sont environ un demi-million en France.

Etre Rrom est une valeur positive indiscutable, tout comme être Chinois, Argentin ou Français


Et les Tsiganes alors ?

Le mot 'Tsigane' vient du grec Atsinganos; c'était le nom d'une secte qui a disparu au XIème siècle: bien avant l'arrivée des Rroms dans l'Empire byzantin, il y vivait cette secte, pratiquant une variante de la religion persane manichéenne (préislamique). Or, ses fidèles refusaient le contact physique avec tous les autres, qu'ils considéraient impurs. Les paysans byzantins les avaient donc appelés Atsinganos ("non touchés", mais ceci dans un sens très différent de la notion d'intouchable en Inde). Quand les Rroms arrivèrent à leur tour, venant d'Asie et gardant une certaine distance, les prirent pour un nouveau contingent de cette secte.

A partir de ce nom, Atsinganoi, les Rroms d'Europe furent diversement appelés en fonction des différentes langues des pays dans lesquels ils arrivèrent ensuite : Zingari en Italie, Tsigani dans les pays slavophones et en roumain, Zigeuner en allemand, Cigane en portugais, Tsigane en français (et Cigains en vieux-français)...

A part son caractère péjoratif (dans de nombreuses langues il véhicule les idées de menteur, voleur, parasite, magouilleur, malpropre ~ la liste est sans fin), ce mot de Tsigane n'a pas de définition réelle.

Plusieurs groupes en effet, qui n'ont aucun rapport entre eux de par leur origine, leur culture, leur langue et leur regard sur eux-mêmes sont à l'occasion appelés Tsiganes par les populations environnantes, ignorantes et souvent racistes à leur égard. Ont pu être appelés Tsiganes les Irish Travellers (celtes), les Yéniches (germaniques), les Egyptiens des Balkans, les Rudar (ou Beás - à l'origine Roumains du sud de la Serbie) et bien d'autres, jusqu'aux pillards de la guerre de Bosnie... Dans l'esprit de la pratique désormais universelle, le 1er Congrès International des Rroms (Londres, 1971) a revendiqué le droit légitime de ce peuple à être reconnu sous son véritable nom de " Rrom " pour le désigner. On utilise parfois en France le terme "Rroms, Gitans et Manouches" pour spécifier les trois grandes branches de ce peuple.


Rroms et Gens du Voyage

De leur arrivée en Moldavie et Valachie au XIV siècle et jusqu'en 1856 les Rroms furent réduits en esclavage - et donc largement sédentaires. A peine 4 % de la population globale des Rroms (environ 15 millions) sont nomades. Ils n'ont jamais été nomades par culture, mais par nécessité : Pendant des siècles, ils ont été chassés de pays en pays, presque partout en Europe, sous peine des pires sanctions, y compris la peine de mort, parce que nés Rroms.... Ils tentaient donc de fuir violences et discriminations avec l'espoir de trouver un pays plus accueillant... Les gouvernements et les Parlements s'empressaient de promulguer des lois à leur encontre. Les états allemands à eux seuls ont voté cent quarante huit lois et décrets les concernant entre 1416 et 1774 ! Dans l'Espagne du 16ème siècle, tout Rrom (Gitan, en ce pays) surpris en train de parler sa langue maternelle était puni de mutilation... ce qui explique que le rromani s'y transforma en ce qu'on appelle le " Kaló ", un idiome en fait plus espagnol que rromani...

Repoussés systématiquement, les Rroms d'Europe occidentale ont dû développer des moyens de subsistance adaptés à ce genre de vie : travaux agricoles saisonniers, travaux de réparation notamment de chaudronnerie, vannerie, voyance, maquignonnage, petit commerce ambulant... compatible avec la mobilité, dont certains sont aujourd'hui très fiers et qui constitue un Droit de l'Homme reconnu et pour l'exercice duquel tous les Rroms se battent.

Rroms 05

Le rromani - qu'est-ce que c'est au juste?

C'est la langue des Rroms ! Elle est indiscutablement indienne et proche du hindi, langue de l'Inde. Son vocabulaire et sa grammaire de base sont indiens aux trois quarts. Le reste est constitué de vocabulaire emprunté principalement au persan, au grec et ensuite aux langues européennes de contact. Malgré sa prétendue diversité dialectale, le rromani est une seule et même langue et les Rroms de Russie, d'Albanie, de Grèce etc. peuvent très facilement communiquer entre eux en rromani - à la seule condition de ne pas l'avoir oublié...

Ecrit depuis le début du 20ème siècle dans des alphabets différents selon les pays, le rromani dispose depuis 1990 d'une écriture commune laquelle permet notamment une meilleure diffusion de la littérature rrom. Dans certains pays, comme la Roumanie, il est enseigné à l'école et, en France, l'INALCO dispense une formation complète en langue et civilisation des Rroms.

Rrom et Roumain, est-ce la même chose ?

Les Rroms sont un peuple européen d'origine indienne, réparti dans l'ensemble de l'Europe et au-delà. Les Roumains sont un peuple de 30 millions d'âmes vivant en Roumanie, en République de Moldavie et dans quelques régions voisines. Leur langue, le roumain, est une langue néo-latine.
Le mot " Rrom" vient du sanskrit " Ḍomba", qui signifiait "artiste, artisan, qui crée de son esprit, de ses mains", alors que " Roumain " vient du nom de la ville de Rome.

Il s'agit donc de deux peuples distincts ayant des origines, langues et cultures différentes. Certes, la Roumanie compte le nombre le plus important de Rroms - près de deux millions, mais c'est un hasard : tous les Rroms ne sont pas Roumains et tous les Roumains ne sont pas Rroms


Que signifie le terme Samudaripen ?

En rromani, ce mot veut dire veut dire " meurtre collectif total ", et il désigne le Génocide du peuple des Rroms, Sintés et Kalés pendant la Seconde Guerre Mondiale.

N'oublions jamais, alors même que les historiens et les medias passent encore trop souvent cette tragédie sous silence, que la population rrom en Europe a perdu plus de 500 000 des siens entre 1933 et 1945. Les Nazis et leurs alliés de tous les pays ont persécuté, stérilisé, emprisonné, torturé, fusillé, et finalement gazé les Rroms dans les camps de la mort ou dans les bois. Etaient considérés comme Rroms ceux qui avaient au moins un arrière grand parent rrom. Les Rroms en tant que peuple étaient condamnés à l'extermination (voir l'ordonnance d'Himmler de 1938) car quoique " aryens " ils étaient considérés par les nazis comme des parias, asociaux, " de sang métissé ", donc dangereux pour le "sang pur allemand". Il ne faut pas oublier, au-delà des morts, tous les Rroms restés orphelins, veufs et veuves, stérilisés, traumatisés à vie dans leur corps et leur esprit par la folie nazie.
En 1997, le président des Etats-Unis Bill Clinton a choisi le professeur Ian Hancock, un intellectuel rrom, pour le nommer membre du U.S. Holocaust Memorial Council en tant que représentant du peuple rrom. Au cours des dix-sept ans d'existence de ce Conseil, c'était la deuxième fois seulement qu'un représentant rrom pouvait faire partie des 65 membres qui le composent. Lors du procès de Nuremberg qui jugea les criminels de guerre nazis, aucune déposition de Rrom ne fut entendue. Pourquoi ?

On vient de commémorer le 60ème anniversaire de la libération des camps nazis,

et cependant, la population rromani attend toujours que le monde reconnaisse son martyre sous le régime nazi.
Jusqu'à nos jours, seules les victimes rroms de nationalité allemande ont reçu des " réparations " financières et sur le plan de l'histoire, presque rien n'est fait pour la reconnaissance du Samudaripen.

 Rroms 02

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28 mars 2011 1 28 /03 /mars /2011 19:00

gaz-shiste-image.jpg  Cahors, ce 26 avril vers 15 heures.  

par Yvonne Oter

J’étais dans la foule venue en masse ce samedi sur le Pont Valentré, lieu emblématique de la ville de Cahors. Nous étions nombreux, plusieurs centaines, mille peut-être, je n’ai les chiffres ni des organisateurs, ni de la police. Le soleil régnait en maître sur le site, une fraîche odeur printanière imprégnait les narines, les oiseaux du coin, dérangés par la foule, tourbillonnaient au-dessus des têtes.

Une ambiance bon enfant courait d’un groupe à l’autre. On était venu en famille, avec grands parents, parents et enfants, parfois encore dans un landau. Beaucoup de cheveux gris ou franchement blancs, mais aussi quelques crêtes de hippies ou des rastas volumineux. Des toilettes estivales, souvent très colorées ; des chapeaux de paille et des bibis couverts d’inscriptions, quelques casquettes de guingois et des cheveux au vent ; des baskets défraîchis et des talons aiguilles ; des sacs à dos et de ravissants sacs à main.

On y parlait d’une seule voix, mais pas toujours avec le même accent. Beaucoup de Lotois pure souche, évidemment, avec l’accent chantant du sud-ouest, mais aussi le français plus pointu du Nord, voire de Belgique ; l’accent rond des Anglais établis depuis longtemps dans le Quercy ; même le parler plus abrupt de nos voisins allemands ou hollandais. L’Europe était bien représentée aujourd’hui à Cahors.

Que fêtait-on ? Rien !

On manifestait.

Beaucoup de pancartes, de panonceaux, de banderoles, de badges, de larges panneaux, proclamaient le même credo : " Non au gaz de schiste ! ". La population lotoise, solidaire face au scandale du projet d’exploitation à grand renfort de nuisances intolérables pour les habitants et pour l’environnement, avait décidé de se mobiliser en masse pour crier son refus et sa détermination à la résistance.

Et j’avoue avoir éprouvé de l’émotion à voir ces gens venus de tous les coins du département, unis par une grande fraternité face à la menace que certaines multinationales, avides de bénéfices juteux, font planer sur leur existence quotidienne. A l’heure où l’on parle beaucoup d’indifférence et de " chacun pour soi ", il est bien réconfortant de constater qu’une même cause peut encore enflammer et faire bouger autant de monde.

 

Note du barman : diaporama à propos du Gaz de schiste

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7 mars 2011 1 07 /03 /mars /2011 23:18

700

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Bella ciao, version originale des mondine

 

8 mars 2011, le jour des 700 au café célébré par Dominique Guérin, Corinne Jeanson, Laurence Marconi, Claude Romashov, Yvonne Oter, Ysiad.

 

Le sourire de Bastienne

 par Dominique Guérin

 

Jamais il ne s’attarde mais toujours il revient.

Troisième étage sans ascenseur. Quel défi pour un cardiaque qui ne s’ignore pas !

La cage d’escalier du vieil immeuble, toute de blanc fraîchement repeinte, lui évoque… quoi, au fait ? Un hôpital peut-être : oui, un hôpital de l’hexagone, aseptisé, chirurgical, spécialisé dans les pontages coronariens. Absolument pas l’autre, celui dont il cauchemarde, croulant de décrépitude, irradiant la souffrance, suintant la désolation, éventré par les bombes. Il refoule cette vision, l’expulse de son présent en même temps que l’air de ses poumons.

Vade retro…

Le voici en nage et hors d’haleine dès le premier palier. Les marches sont rudes à son cœur recousu. Accroché à la rampe, il s’essouffle mais persévère pour l’amour de Bastienne. Qui, près de lui, a vécu ce que vivent les petites filles au Pays d’Abondance. Pour ensuite le quitter de son plein gré… Tout comme Millie lui avait fait faux bond bien avant elle. Lasse de se morfondre. Dénuée de cette résignation propre, dit-on, aux femmes de marin. Pas du genre à scruter indéfiniment la mer ; encore moins à collectionner les pages glacées des magazines.

Enfin parvenu au terme de sa pénible ascension il récupère avec peine, plié en deux. Poumons en feu, il se désespère, lui l’infatigable sprinter planétaire, de sentir son corps le lâcher et laisser la bride folle à ses souvenirs. Des souvenirs pernicieux, accusateurs, chaque jour plus envahissants. Mais c’est le prix à payer en expiation de ses manquements d’autrefois. Il s’y est résigné : depuis plus de trente ans qu’il plaide coupable !

Le palier immaculé aux portes céruses forme un carré. Porte de gauche : ni numéro, ni nom. Seul repère, le bouton rouge d’une sonnette bombée. Précieuse invite en pointe de sein. Les seins rosés de Millie, lourds, légèrement asymétriques, remodelés par ses mains expertes. Puis les seins couleur sépia des oubliées dont, entre pouce et index, il a irrigué le téton au hasard d’une enfilade de lits offerts. Les seins dorés de Bastienne enfin, haut placés, à peine renflés, exotiques et, pour lui, asexués.

Il inspire à fond et de ses yeux inquisiteurs scrute la sonnette amie, Sésame mamelonné en parfaite harmonie avec le décor lactescent. Adieu son cœur poussif, ses jambes flageolantes. D’un effleurement complice, il déclenche le carillon, trois notes cascadeuses assourdies par l’épaisseur de la porte. L’attente commence. Brève, il le sait. Mais insupportable. Pourquoi en serait-il autrement ? Il a passé la majeure partie de son existence à courir. Patienter n’est pas son fort. Millie le lui reprochait assez.

"Toi et tes fuites en avant" s’exaspérait-elle à l’accueillir, toujours écartelé entre deux trains, deux avions, deux guerres. Il aurait aimé la contenter mais, emporté par son élan, il brûlait les étapes conjugales, incapable de musarder à ses côtés alors que le monde entier s’offrait si opportunément en spectacle. Sous le flot geignard de ses objections, il s’énervait. C’était son métier, après tout. Et elle aimait péter dans la soie, non ?

Son métier : la belle excuse !

Face à la porte close, il s’inquiète. N’a-t-il pas, mi-juillet, préconisé la pose d’un œilleton ? Prudence oblige… Mais Bastienne n’en fait qu’à sa tête. Bastienne ou l’intrus qui la lui a subtilisée. Trois ans déjà : la mauvaise surprise s’éternise. Il a du mal à s’en remettre, refusant l’évidence. Le quitter pour un pilote d’essai ! Impossible d’imaginer Bastienne lui préférant quelqu’un de cet acabit… Elle qui se bouchait les oreilles de ses deux petites mains crispées quand un lointain moteur vrombissait dans le ciel… Qui se réfugiait sous le vaisselier du salon quand un avion franchissait le mur du son… En est-elle à assister aux meetings aériens dorénavant ? Il ne le lui a pas demandé, ne le lui demandera pas. Il veut tout ignorer de sa vie avec l’intrus. Et c’est un clou de plus sur son chemin de croix.

La porte s’entrouvre. Bastienne lui sourit. Sa rancœur s’évapore. Il sourit à son tour et, pour la énième fois, se reproche d’avoir agi à la légère. Bastienne est un prénom mozartien qui fleure bon la campagne, les boucles blondes, les joues roses, la pastourelle. Mais sa Bastienne n’a rien d’une bergère d’opéra ; tout au plus fut-elle un jour une agnelle promise au sacrifice. Et cette agnelle-là ne méritait en aucun cas ce prénom-là ! Il avait fait preuve de précipitation, comme d’habitude. Se souvenant à contretemps des enfants virtuels dont Millie s’illusionnait et qu’il aurait baptisés Aïda ou Giovanni : "Ah, non, quand même pas Parsifal" s’insurgeait alors leur mère en puissance avec un sensuel roucoulement de gorge.

Puis Millie s’en était allée accoucher de vrais enfants, des Pierre, des Marie, des Paul, à qui elle fredonnerait Frère Jacques ou La Mère Michel… Bien fait pour lui !

Il a tant couru…

Le sourire de Bastienne ne la trahit pas ; "insignifiant" : au sens premier du terme. D’un œil réprobateur, il enregistre l’évolution de son ventre, cette monstrueuse excroissance. Pourquoi les femmes se croient-elles tenues d’enfanter ? La grossesse avancée de Bastienne lui paraît le comble de l’inconscience, pire : un total reniement du passé. Il se tait. Pourtant il en aurait des choses à dire. A propos de l’œilleton, par exemple, mais il ravale ses conseils. Un bref instant, la dragonne du Nikon lui scie le cou. Comme lorsqu’il courait, anhélant, l’œil rivé à l’objectif, zoomant au juger, pétrifiant tous les visages d’enfants grimaçants : des visages cueillis en plein élan… Car les enfants aussi courent. Tricotant à petites jambes, droit devant eux. Pour échapper au chat, au loup, aux pétards, au napalm… Quel choc que ses photos en couverture des magazines : ceux-là même que boudait Millie. Réservés aux patients des salles d’attente médicales ou dentaires. L’horreur à la Une sur fond de cancers et de caries. Hélas l’optique grossissante de son appareil ne lui avait pas octroyé le don de double vue…

Millie s’était envolée du nid tandis qu’il s’enlisait à courir les rizières. Clic, clac.

Bastienne s’efface. Il entre, remonte l’étroit couloir, pénètre dans un vaste salon chatoyant. Le blanc extérieur s’est mué en nacre. Les murs s’irisent de reflets mordorés. Un canapé ocre fait face à une table basse incrustée d’émaux bruns. C’est un décor étrange et chaleureux. De hauts lys orangés, piquetés de noir, s’élancent de leur vase Terre de Sienne vers les lambris ambrés du plafond. La pièce porte les couleurs de Bastienne. Les affiche. Un enfant n’aurait pas sa place ici. Puisque tous les enfants courent. Il anticipe le précieux canapé souillé, la table renversée, les lys échoués à terre, le vase pulvérisé. Une vision d’apocalypse ! Mais il serre résolument les lèvres pour ne pas laisser échapper le moindre mot de mauvais augure. Jouer les Cassandre ne sert à rien… D’ailleurs, il ne parlera pas de l’œilleton. A quoi bon. Il se montre trop enclin aux exhortations alarmistes et rechigne à intervenir depuis que l’autre, l’intrus, l’a surnommé ‘le Prêchi-prêcheur’. Cette information, il la tient d’une Bastienne tout sourire et s’interroge depuis sur ce qu’elle en pense réellement : les sourires de Bastienne n’ont jamais traduit ses pensées.

Il soupire et consulte sa montre. Fatale erreur. Le temps est en train de le rattraper pour mieux l’acculer. Il a tant à faire. L’exposition rétrospective de ses meilleurs clichés l’accapare. Des clichés saisissants dont il a honte et qui l’ont, de son vivant, condamné au purgatoire.

A l’époque où il sollicitait sans répit son déclencheur, mitraillant au flash l’enfance martyre, l’avenir se bornait à la traque du sujet le plus pathétique… Le plus vendeur… Fi du message et de la postérité ! Reporter-photographe non engagé : voilà le titre qu’il revendiquait. Ni plus, ni moins. Un voyeur récidiviste, boosté à l’adrénaline. Un super pro de l’instantané honorant les contrats pour lesquels de prestigieux magazines le rétribuaient grassement, ce qui n’était certes pas le cas de tous ses confrères, loin de là.

Il se sucrait sur le massacre des innocents, un massacre à faire frémir de regrets Hérode par son envergure endémique. Non engagé ! Mais trahi par sa signature, laquelle a fait le tour du monde. Au regard des années écoulées, elle est devenue référence, le sacrant Grand Témoin. Un modèle pour ses émules d’aujourd’hui, missionnés à Gaza ou en Irak.

Cette semaine au Centre Pompidou : Galerie et Tapis Rouge… Il a du mal à entrer dans la peau du Maître, lui : un imposteur ! Millie a-t-elle eu vent de l’actuel hommage que lui rend la Profession ? Millie qui le taxait d’impuissance émotionnelle, de cynisme. Qui doutait de son humanité. Millie qui avait d’excellentes raisons d’en douter.

Pourtant, nombre de choses ont changé depuis lors : il a compris. Que l’art pour l’art est un leurre. Que les photos ont une âme. Qu’elles dénoncent et font souffrir. Même réduites à la petite échelle de sa propre vie. A l’instar du doublet exhibé sur l’élégant chiffonnier d’acajou :

‘Bastienne avec lui – Bastienne avec l’intrus’.

Ces deux cadres, disposés côte à côte dans un souci d’équité, le blessent par leur promiscuité. Une pointe d’amer regret le fouaille. S’il s’écoutait, il referait main basse sur Bastienne. Là, tout de suite. Mais l’heure n’est plus aux rapts sauvages ; sa carte de presse est périmée, il a perdu ses passe-droits d’antan. Bastienne en aime un autre et il se fait vieux.

Précédée de son ventre, elle vient à lui. L’enfant gainé de chair remue sous le tissu vernissé de sa robe bouton d’or. Il ne peut en détacher les yeux. Lui ne se voyait pas père. De promesses en dérobades, il a usé Millie : elle avait profité d’une de ses absences répétées pour plier bagages. Pas d’enfant, plus d’épouse !

Bastienne se meut doucement. Sa tranquille assurance l’apaise. Elle s’est toujours montrée si apte au bonheur. Si déterminée. Trop sage pour avoir conçu un enfant autrement qu’à son image mais, bonne fée, lui ayant sûrement accordé le privilège du rire dès son conception. Elle qui ne riait jamais et ne souriait que pour sourire… Il ferme les yeux, frissonne, bascule dans son sempiternel cauchemar éveillé. L’hôpital grouille de gosses et de vermine. Il ajuste son appareil, la pellicule se repaît de visages hallucinés, impressionnant à l’infini les multiples facettes du désespoir juvénile. L’urgence l’électrise. Son avion décolle bientôt. Il ne peut s’éterniser : sa vie est à un décollage près. Peut-être le dernier dans ce pays violé. Partout le surpeuplement, la crasse, les cris, l’horreur. L’odeur le cerne. Une odeur de mort : celle de son gagne-pain, qui n’atteint pas son sens moral.

Il n’est pas censé avoir le nez délicat, ni s’apitoyer sur l’abomination ambiante.

Les rares menottes convulsives tendues vers lui le laissent de marbre. Voici bien longtemps qu’il est immunisé contre toute forme de compassion. On le paye assez cher pour ça…

Quoi que lui ait reproché Millie durant leur décennie de mariage, qu’aurait-il pu entreprendre d’autre ? Au mieux, une carrière artistique dans la défense des vieilles pierres. Mais son pieux désir de pérenniser la monumentale majesté des temples sacrés d’Angkor n’avait séduit aucun commanditaire. Angkor, en ruines sous une végétation luxuriante, qui l’avait ému aux larmes. Angkor répudiée qui se mourait. Tandis que lui, astreint aux portraits vivants, tirait à hauteur d’œil sur la marmaille foudroyée. Absous de tout état d’âme par la voracité de son appareil.

Soudain, plus de déclic. Pellicule terminée. Il doit fuir en toute hâte. Or, au moment même où il abaisse son Nikon, l’ultime frimousse cadrée par le viseur entre dans son champ de vision. Bleuie d’hématomes, enflée, scalpée, avec un corps tailladé à l’avenant. Garçon ou fille ? La guenille nouée au bas des reins ne le révèle pas. Avec ça, trois ans à tout casser…

Il enrage d’avoir raté une photo aussi poignante de vérité, aussi symbolique ; peut-être son chef-d’œuvre, celui qui aurait assuré ses vieux jours ! Foutue malchance. Les aléas du métier. Tant pis. Plus une seconde à perdre… Il se précipite dare-dare vers la sortie, son matériel cliquetaillant en bandoulière : direct à l’aéroport, cible en sursis de bombes à répétition. Mais l’image a creusé son sillon jusqu’en son for intérieur... Il exécute malgré lui une volte-face impromptue. Revient sur ses enjambées. A cause du sourire entrevu. Un sourire insondable plaqué sur la minuscule bouche éclatée : ni innocent, ni suppliant. Ineffaçable. Et, sans transition, ce sourire le fait homme : déclenchant une course poursuite contre le chronomètre, repoussant le spectre en marche des khmers rouges, arrachant Bastienne à son Cambodge originel. Au génocide. Au mouroir. Embarquement immédiat pour deux allers sans retour.

Il rouvre les yeux. Une de sauvée pour combien de sacrifiés ? Une tout sourire, nidifiant dans le lit de l’intrus, contre des centaines d’innocents aux larmes mortifères exposés sur les murs de la Petite Salle du Centre Pompidou… L’absurde sentiment de culpabilité qui, de ce jour, n’a plus cessé de lui pourrir la vie en dépit de son bénévolat à l’UNICEF tenaille sa poitrine. Bastienne l’encercle du tendre étau de ses bras menus et il sent l’enfant bouger, l’enfant de l’intrus, cet enfant que personne n’aura l’idée saugrenue d’affubler d’un prénom idyllique du répertoire lyrique, a fortiori s’il naît avec les paupières bridées et le teint ivoirin de sa mère.

"Je passe juste" dit-il, repris de fébrilité. Phrase rituelle. En signe de protestation Bastienne affermit d’un cran sa douce étreinte, lui insufflant un peu de sa lumineuse paix intérieure. Alors son cœur rafistolé marque une pause. Sa mémoire reflue aux confins de l’oubli. Et parce que seule Bastienne détient ce pouvoir-là, dans sa tête il arrête de courir.

Jusqu’à la prochaine fois.

Rompant le silence feutré du salon camaïeu, une voix légère flûte d’amour et d’allégresse :

" Papa, murmure-t-elle. Papa, psalmodie-t-elle. Mon petit Papa chéri".

Est-ce que Millie trouverait à y redire ?

 

 

Poème texto

par Corinne Jeanson

Mes pans C se gonflaient d'L
quand dans ta bouche tu sues C mon vit
G M hais TBZ de feu
tu étais gaze L
et soignais mes fêlures
jamais APZ du désespoir de vivre
NMI du désir

 

 

Bloody Sunday

par  Laurence Marconi

 

Dimanche 5 novembre

J’ai le moral à zéro. Bloody Sunday … pas vraiment sanglant mais un fichu dimanche quand même. J’en ai assez de ces amants de pacotille, de ces hommes qui brillent, dans mon cou, autour de ma taille, comme des bijoux dernier cri… Je veux du lourd, de l’or 18 carats, je veux investir sur l’avenir : un compagnon qui dure, qui résiste aux caprices de la mode et à l’usure du temps…

Jeudi 9 novembre

Jeudi noir, Black Thursday… C’est la crise, je craque. Marc m’a fait une vraie scène de jalousie. Il a appris ma brève liaison avec Bruno du service marketing. Ils sont copains de machine à café et déballent leur tableau de chasse, le matin, en noyant leur nuit blanche dans un café noir. Pitoyable …

Vendredi 10 novembre

C’est décidé, je fais vœu de chasteté. Sainte Annie, c’est moi. Bon, soyons réaliste, disons que je fais une trêve, un Ramadan païen, un Carême en novembre. J’ai connu des mardis trop gras, une période de jeûne s’impose. Ce matin, j’ai rencontré Marc à la photocopieuse, il semble s’être calmé…

Mardi 14 novembre

Et voilà, il suffisait d’y croire : j’ai rencontré l’âme sœur ! Je l’ai su au premier coup d’œil. C’est LA perle rare, le tailleur sur mesures. Il me va comme un gant ! Il est attentionné, prévenant, romantique… Il me fait la cour à l’ancienne (roses rouges, dîner aux chandelles) et l’amour à la carte, pas de menu fixe, ni de plats imposés : un vrai délice … Ah, oui, j’allais oublier, il s’appelle Antonin.

Jeudi 16 novembre

Antonin est devenu un accessoire… indispensable. Il me colle à la peau. En fait, je crois bien que je l’ai dans la peau …

Vendredi 17 novembre 

Je suis sur un petit nuage …

Lundi 20 novembre 

Le lundi au soleil … Ce soir, on a fêté l’anniversaire de notre rencontre, ça fait déjà une semaine. Ça y est : record battu !

Mardi 21 novembre 

Pardonne-moi, gentil journal, si je passe en coup de vent, ma vie est un tourbillon…

Mercredi 22 novembre 

Notre première dispute, j’y crois pas ... même pas envie de te raconter.

Vendredi 24 novembre 

On est allés au ciné. On a vu le dernier Woody Allen. Jusque là, rien à dire. C’est quand il m’a raccompagnée à la maison que ça s’est gâté : il n’a pas voulu monter, c’est la première fois…

Dimanche 26 novembre 

Bloody Sunday, comme au " bon " vieux temps. On n’a pas arrêté de se disputer, pour un oui, pour un non : plus souvent pour un non que pour un oui, d’ailleurs. Il a voulu qu’on se fasse un plateau télé devant le match de foot, t’aurais dit oui, toi ?

Lundi 27 novembre 

Les lendemains qui déchantent… finalement, on en a vite fait le tour, de la carte … Et le plat du jour, c’est souvent le même … les roses rouges des premiers jours fanent dans un vase. Quant aux dîners en amoureux … ma chandelle est mor-te …

Mardi 28 novembre 

Il est parti. Encore un échec, lourd et mat …

Mercredi 29 novembre 

Les amours mortes se ramassent à la pe-lle. Et moi, je suis à ramasser à la petite cuillère ! Je relis Bridget Jones, c’est un peu ma grande sœur… Martine, ma copine qui travaille à la compta, m’a conseillé un site de rencontres sur Internet. C’est comme ça qu’elle a connu Victor. Après tout, pourquoi pas …

Jeudi 30 décembre

Mon ordinateur ronronne jour et nuit dans l’angle du salon. Moi qui ai toujours eu horreur des chats, me voilà accro à un chat électronique !

Vendredi 1er décembre 

Premier jour de l’Avent. Avent - Avant, avant quoi d’ailleurs ? Faut pas t’attendre à recevoir un amoureux enrubanné au pied du sapin, ma fille !

Dimanche 3 décembre 

Ce soir, j’ai rendez-vous dans un café. Avec Miguel. Ça fait trois jours qu’on discute par emails et entre nous, le courant passe : je suis toute électrique ! On n’a pas échangé de photos. Ça va être la surprise du chef ! J’ai passé trois heures à choisir ma tenue : ça sera chic et choc!

Mardi 5 décembre 

Bloody Sunday : un vrai désastre … je suis pas allée bosser. Au fond du gouffre. Je traîne du canapé au lit depuis dimanche. J’étais en avance. J’ai commandé une bière. Il était presque 18h00. J’étais impatiente. Impatiente et anxieuse. Je fixais la baie vitrée et la porte, je n’avais aucun indice pour reconnaître Miguel. Je ne connaissais ni son visage, ni sa voix. Pourtant, il me plaisait. Quand il est entré, c’est comme si j’avais reçu un ballon de football en pleine face. Miguel, c’était un pseudo … bien sûr… C’est avec Antonin que j’avais rendez-vous …. Match nul, vraiment nul … Balle au centre….

  

 

La scène

par Claude Romashov

 

Elle est là tapie derrière un bosquet. Elle l’a suivi. Son père adulé a rejoint ses camarades en uniforme sur la place puis ils se sont éloignés en plaisantant. Elle qui a l’art de passer inaperçue auprès des grandes personnes les a d’abord vus débusquer des caves une poignée de gens effarés. Ils sont sortis du village et, dans un champ à un kilomètre environ, ils les ont attachés deux par deux. Malgré les pleurs et les supplications, ils ont visé avec leurs fusils…

Elle a huit ans. Le ciel sans nuages de l’enfance vient de vaciller…

La scène est exiguë et sent la sciure, elle aime bien jouer dans ce petit théâtre parisien, aller à la rencontre de son public. Juste une chaise pour accessoire et sa seule présence sous la lumière crue des projecteurs. Elle entend les bruissements dans la salle, respire un grand coup pour endiguer le trac qui lui noue la gorge et les entrailles. Chaque soir c’est la même chose, elle à l’impression de se jeter dans l’arène, de rejouer sa vie.

Quelle émotion quand les applaudissements montent des travées. Le rideau se ferme. On la rappelle. Des vagues d’amour la portent. Elle a toujours voulu être comédienne, voulu sortir de son ventre les mots des grands tragédiens pour les projeter loin devant et en ressentir le choc assourdi. Sentir la présence du public, le brouhaha de la première et même tolérer les critiques, ces vautours déplumés de talent, toujours élogieux envers elle.

On l’aime. Elle ne laisse personne indifférent, on aime sa voix où pointe un zeste d’accent guttural. Ses amants vénèrent sa silhouette longiligne, son visage marmoréen démenti par un regard qui transperce l’âme. Peut-être, mais ces hommes qui lui déroulent le tapis rouge, l’encensent et la couvrent de cadeaux se révèlent inconstants et infidèles. Du plus loin qu’elle ne se souvienne, elle n’a jamais eu d’histoire longue et sérieuse. Juste des amourettes, quelques liaisons plus sérieuses mais pas d’engagement pas de promesses et pas d’enfant. Elle tient à distance tous les flagorneurs qui gravitent autour d’elle, avides des retombées de la gloire. La vacuité de ses amours l’étonne même si elle comprend bien qu’elle n’a jamais beaucoup donné d’elle-même, que sa capacité d’aimer appartient à la scène. Entrevoir des visages, serrer des mains, recevoir des gerbes de fleurs, voyager sur tous les continents. La fuite, toujours la fuite pour ne plus voir le regard bleu posé sur elle, le regard de son père. L’assassin brutal du champ de luzerne. Ce soir le souvenir brûlant brouille ses yeux, des sanglots remontent de l’enfance. Elle, la fille du bourreau. Elle se rappelle le départ précipité après la guerre, l’arrestation du père, la santé fragile de sa mère, et puis le désir très fort de se dédoubler, d’entrer dans une autre peau. Comme si elle effectuait une mue chaque soir sur scène.

La nuit est tombée dans les coulisses, il fait froid dans sa loge. Elle remonte sur la petite scène. Le théâtre a éteint ses lumières, elle a gardé la clé de l’entrée des artistes. Le spectacle est terminé. Elle se sent tellement vide et seule…

Demain elle repartira en tournée, rôder sa nouvelle pièce. Dans son métier elle est entourée. Elle a beaucoup d’amis, d’amoureux éconduits et depuis quelque temps une bande d’homosexuels la suit dans tous ses déplacements. Alors elle sera désirée, aimée pour une fois encore. Elle s’imprègnera des vivats de la foule, de l’odeur de chien mouillé des manteaux de fourrure, S’amusera des entrechats maladroits des porteurs de bouquets dans la loge. Toute cette légèreté qui compose et enrichit sa vie…

Ils essaient de fuir, de courir entravés par les liens, dans le champ de luzerne. Son père et ses camarades rient grassement car leurs victimes juives n’ont pas d’échappatoire. Elle tremble de tous ses membres, tapie derrière son bosquet mais elle veut voir, elle ne peut s’empêcher de regarder. Comme elle veut regarder la progression lente du doigt sur la gâchette, sentir l’odeur de poudre avant de tomber dans la sciure sur la scène du petit théâtre parisien…  

L’accessoiriste, cet idiot lui a donné un revolver factice… Elle balance l’objet avec colère. Elle lui avait pourtant bien spécifié qu’elle voulait une vraie arme pour la crédibilité de la scène de suicide dans la pièce. Pour sa part, elle n’a jamais eu l’envie d’effectuer le grand saut sauf ce soir… Elle éclate d’un rire douloureux. Pas si facile de franchir le pas. C’était encore du jeu. Elle n’a pas le droit de mourir puisqu’elle appartient à son public. Sa vie est une tragi-comédie qui dure depuis quarante ans, le bel âge pour une nouvelle amourette ! Demain elle emmènera dans ses bagages le jeune et bel amant qui ne la quitte pas de ses yeux humides de biche.

 

Rouge balises

par  Yvonne Oter

Ma mère me promenait souvent et longtemps dans mon landau. Quand, de ma position allongée, j’apercevais la pompe à essence rouge du garage voisin dépassant des bords de ma nacelle, je savais que la maison était proche et que nous serions bientôt rentrées. Longtemps, le rouge a été associé à l’odeur agressive du carburant, qui me plaisait assez, douçâtre, insidieuse, prenante.

Le rouge a ponctué toute mon enfance de ses taches chaudes. Rouge de la pomme d’amour croquée avec délice entre deux tours de manège. Rouge du feu de charbon qui grondait dans la cuisinière en se riant des froidures extérieures. Rouge des camions de pompiers hurlant sur la route pour assurer la sécurité des gens et des biens. Rouge du soleil couchant qui illuminait ma chambre à l’heure où le sommeil m’emportait.

Puis j’ai appris à me méfier du rouge. Rouge affolant de mon premier sang qui m’a laissé désemparée. Rouge inquiétant de l’encre dont les maîtres annotaient mes copies. Rouge trop brillant des lèvres qui me donnèrent mon premier baiser et rouge déchirant du premier chagrin d’amour.

Le rouge-sécurité laissait la place au rouge-bourreau, capable de blesser et de faire très mal.

Après l’adolescence, vint le rouge-coupable. " Feu rouge, on ne passe pas. " Rouge toléré en touches discrètes, sur des vêtements sobres et de bon ton. Place désormais au beige, au grège, au gris perle, au bleu marine, au vert sombre, au marron, parfois même au noir. De la classe ! De la distinction !

Mais rouge cerise pour la première robe de grossesse, tant le bonheur qui grandissait en moi avait besoin de s’afficher aux yeux du monde de manière éclatante.

Le blanc a envahi mes cheveux, gommant petit à petit leurs reflets sombres. Il est arrivé le temps de revenir vers mes anciennes valeurs. Le rouge a entamé mes convictions et entreprend de reconquérir son espace. Discrètement, par petites touches. Parfois, je le freine en tentant de lui imposer des nuances rosées. Rien n’y fait, il investit de nouveau ma vie. Rouge-regret, rouge-espoir, rouge-avenir. Rouge qui me dit qu’il ne faut plus tergiverser, qu’il faut oser, foncer, sans calculer. Qu’il n’est pas trop tard mais qu’il est temps. Rouge du demain qui est déjà presque arrivé.

Rouge-bonheur de la maturité accueillie avec amour.

 

 

Dans les couloirs de l’entreprise

par Ysiad

 

Dans les couloirs de l’entreprise

Le chemin est long et les infatués nombreux

A exercer leur emprise

Tyrans déguisés en supérieurs hiérarchiques

Cadres surpayés n’en fichant pas une

Beaux habits, beau manteau, costume-cravate, Borsalino

Avantages à tire-larigot

Filant à l’anglaise par les portes de service

Faire les soldes de quatre à six

Quand le Big Boss est en voyage

Pour voir du paysage

Déléguant corvées et pensums

Travail vient de Tripalium

Merci de faire plus que le minimum minimorum

Appelant du mobile

Pour demander si ça avance

Disposant du droit d’ingérence

Et de l’art de la courbette

Ronds-de-cuir experts en ronds-de-jambe

Mon cher Président,

Bien chère Madame, très cher Monsieur,

Avec mes sentiments les plus respectueux

Petits messieurs bien propres sur eux

A qui il faut rendre des comptes

Que faisiez-vous à telle date ?

Où étiez-vous à telle heure ?

Courriels exigés pour justifier une absence

Bien à l'avance

Beaux habits, beau manteau, costume-cravate, Borsalino

Petits tyrans pourris derrière les apparences

N’ayant de comptes à rendre qu’à eux-mêmes

Dans les couloirs de l’entreprise

Le chemin est long et les infatués nombreux

 

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23 février 2011 3 23 /02 /février /2011 14:41

Folie-libye.jpg

beau sang giclé

 

tête trophée membres lacérés

dard assassin beau sang giclé

ramages perdus rivages ravis

enfances enfances conte trop remué

l’aube sur sa chaîne mord féroce à naître

ô assassin attardé

l’oiseau aux plumes jadis plus belles que le passé

exige le compte de ses plumes dispersées

(Aimé Césaire, Ferrements)

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11 février 2011 5 11 /02 /février /2011 17:42

et-de-deux-image.jpg  

 

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7 février 2011 1 07 /02 /février /2011 08:30

VHA-copie-1.jpg

 Je ne crois pas à la peur, je crois à la force et à la magie des mots… C. Picavet, Professeur des écoles à l'école des Livres Magiques, Saint-Grégoire du Vièvre  En hommage à toutes les Géraldine, Florence, Sabrina, Laurence,Elodie,  à tous les Philippe, Sébastien, et bien d'autres qui ont valorisé mon travail,  
 et participé à la guérison d'la Grande Dame...  

 

 Un p'tit bonheur sur une page, Une douceur... pour l'Education Nationale. Je le confie à la toile, La grande toile du progrès, Afin qu'il tisse les voiles... De la solidarité, Et qu'il rayonne aux ondes... De l'humanité. Je suis Professeur des Écoles Dans un petit village de l'Eure, Trois cents âmes y demeurent, Et vingt-six élèves à l'école... Une classe, dite " unique ", Mais cinq cours, dits multiples... Dans cette école une chance, Un p'tit morceau de bonheur, Qui s'écrit avec ces trois lettres :E.V.S Employée de la Vie Scolaire... . Pour l'Education Nationale, Un p'tit bonheur, c'est pas banal, Un léger baume sur le coeur De cette Grande Dame Un peu... bancale ! Notre bonheur, c'est Géraldine, En silence elle participe A la guérison d'la Grande Dame... Elle est... notre E.V.S....une Valeur Ajoutée, HUMAINE rentabilité, Et c'est du bonheur... assuré ! Dès le matin, elle s'active, C'est sur le net qu'elle s'incline Les courriers, les notes de service, Toutes les infos de l'inspectrice, Et celles de l'Académie.... Mes mots notés au brouillon, Les comptes-rendus de réunion, Tapés, imprimés, photocopiés, Enveloppés, adressés, timbrés, Prêts à être distribués... Encadrés, les derniers dessins des CP, Affichés, sinon... à quoi bon dessiner ? Un CM vient montrer son texte sur le musée, Elle l'aide à le recopier, à taper sur le clavier... Afin de ne pas gêner, le travail commencé, Un autre enfant vient finir avec elle l'exercice, Elle explique et décortique, redonne de l'énergie... Rangée la bibliothèque, Notés les livres prêtés, Elle prépare la maquette, La une du journal scolaire... Ah ! Notre petit journal " Magique ", ils l'ont appelé Quel travail de fourmi, J'y passerai......des nuits ? Sonne la récréation, une mi-temps pour souffler, Elle me rejoint, souriante, à la main nos deux cafés, Quelques chaudes gorgées, entre... deux conflits à régler, Des solutions à trouver, des mots à reformuler, Une écorchure à soigner, une blessure à consoler... Et puis... c'est reparti ! Sur les chemins de la connaissance, Vaincre ainsi sans cesse l'ignorance, Avec labeur, effort, sérieux, S'ouvrir l'esprit, être curieux. Ne pas oublier l'insouciance, De tous ces êtres en enfance, La bonne blague !... On la mettra dans le journal, Les bons gags, et les rires, c'est vital ! Dans les pots Les peintures sont bien préparées, Quatre enfants sur un chevalet, Deux à l'ordi pour recopier, Les autres en dessin sur papier, ...Sans elle, jamais... Ce ne serait si bien géré. Le soir, coup de fil... C'est Géraldine, A sa voix, je perçois, Une blessure qui abîme... Ecoute, me dit-elle... c'est à pleurer ! Du " Pôle Emploi " j'ai reçu... un imprimé, Dans quelques semaines, c'est marqué, Votre contrat est terminé.... Ils me demandent ce que j'ai fait, Pour trouver un futur emploi.. Sa voix se fêle... "J'ai... un emploi ! " Ils me demandent ce que j'ai fait, pour me former, pour m'insérer, Sa voix se gèle... puis accélère : " Je.... suis formée, depuis trois ans, j'me sens utile, insérée et c'est varié, pas bien payé, mais... j'veux rester ! " Sa voix s'étrangle... c'est à pleurer... Ils me demandent mes compétences C'que j'ai acquis, que vais-je répondre ? Il y a l'espace... d'UNE LIGNE UNE LIGNE... mais tu te rends compte ! J'ai honte, honte... il aurait fallu UNE PAGE Au moins UNE PAGE pour répondre, J'ai honte, honte... pour notre Grande Dame Pour ceux qui l'ont créée, l'ont faite évoluer, Qui a tant appris aux enfants, Qui a tant encore à leur apprendre... Et Géraldine ??? On n' lui dira même pas MERCI. Bien sûr, pas de parachute doré, Et même pas d'indemnité Ils lui précisent... Oh !... comme ils disent D'étudier ses droits... pour... le R.M.I. Elle a raison... c'est à pleurer... Alors qu'on demande chaque jour, A nos élèves de dire " Bonjour " De dire " Au revoir " et.... " Merci " De s' respecter, d'être poli Comme vous dites, Monsieur Sarkozy... Que vais-je dire, à la p'tite fille, Qui l'aut're jour, près de moi, s'est assise, Et, tout fièrement, m'a dit : " Tu sais, Maîtresse, moi, quand j'serai grande, J'irai au collège, comme mon grand frère, J'irai au lycée, j'passerai mon bac, Et je ferai... comme Géraldine ! " 
 Je sursaute... Mon cœur se serre... C'est à pleurer. 
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24 janvier 2011 1 24 /01 /janvier /2011 13:48

Gilbert.jpg

L'homme s'en est allé. Il n'était pas de ceux qui se résignent dans l'adversité et il aura vécu comme il l'entendait jusqu'au bout. Il considérait qu'il y avait toujours une prise possible sur les peines et les maux fussent-ils enkystés à l'intérieur de son corps même. Il ne cherchait pas à empêcher l'usure du temps ni à maîtriser les incertitudes de son cours, il aimait simplement avancer sans courber l'échine, être toujours présent dans la vie et y imprimer sa singularité.

Laurent Sauzé, qui comptait parmi ses amis, a souhaité lui rendre hommage ici même, dans ce café où il aimait exposer quelques unes de ses réflexions sur notre société et partager, le temps d'un poème ou d'une nouvelle, les plaisirs de l'écriture. Ainsi dans l'adieu, Gilbert continue à nous faire signe. Et c'est heureux.

   

Hommage à Gilbert Marquès

Gilbert Marquès nous a quittés le premier janvier de cette année à l’âge de soixante-deux ans. Nous tous, sa famille, ses amis et ses lecteurs ressentons un grand vide devant sa disparition.

Artiste multidisciplinaire, Gilbert débuta sa carrière fort jeune. Il monta pour la première fois sur les planches à six ans dans le "Petit Prince" de Saint Exupery. Plus tard, il joua comme batteur dans un formation musicale. Puis il créa en 1971 une troupe d’art dramatique, "l’atelier13". Et quelques années après, il la transforma, en collaboration avec des amis artistes, en SARL aux multiples activités, telles qu’une école de théâtre, une maison d’édition, ou encore l’organisation de spectacles. En 1997, sa carrière artistique prit un tournant plus littéraire. Mais pour qui connait son oeuvre, on ne peut que remarquer combien ses nouvelles, ses poèmes et ses romans sont marqués par l’influence de la scène et la musique.

Bien que critique vis-à-vis de ses contemporains, car il avait en horreur par-dessus tout la connerie humaine, il ne s’est jamais considéré comme un artiste reclus dans sa tour d’ivoire. Refusant toute étiquette et préservant son indépendance, il n’a cessé de s’engager durant tout sa vie : il a milité contre le régime de Franco, eut pendant des années une activité syndicale, et s’est toujours battu pour que les artistes cessent de démissionner, et reprennent la place qui était la leur et n’aurait jamais dû cesser d’être.

Il était navré que tant d’œuvres ne marquent plus d’engagement politique, social, humain. Il ressentait une saine colère face à tous ceux qui, abdiquant leur mission première, ne défendaient plus la culture. Il fustigeait les grands producteurs, les grands éditeurs qui ne pensent qu’à engranger du fric. Et pire encore, il avait vu ces dernières années le désintérêt de plus en plus grand des autorités pour la culture.

Oui ! Gilbert n’était pas tendre avec ses contemporains qui n’ont que trop tendance à se contenter de soupes insipides en matière d’art. Mais paradoxalement, il ne prenait pas le public pour un ramassis d’imbéciles. Il était exigeant vis-à-vis de ses lecteurs. Quand on parlait de culture "populaire", il bannissait toute forme de vulgarisation, terme qu’il détestait, préférant parler d’initiation et d’éducation. Très actif dans sa région, il souhaitait une libre accession du plus grand nombre à la culture, me citant toujours l’exemple de l’Orchestre National de Toulouse qui organisait des répétitions gratuites et publiques. Et ces dernières années, il participa aux festivals multiculturels organisés par sa commune. Il avait d’ailleurs largement contribué à la création d’une commission culturelle au sein de la mairie.

Travailleur infatigable, il a écrit une œuvre conséquente : 14 livres publiés, 600 textes édités en revues et sur des sites Internet, dont plusieurs essais historiques. Il a été récompensé par 300 distinctions et prix. Son œuvre est lucide, ses textes sont parfois amers et désabusés, mais derrière tout ça se cache tout de même un espoir en l’homme. On y découvre une plume acerbe, acérée mais qui exprime un amour profond. A travers ses créations, Gilbert n’est pas pessimiste, mais il se veut réaliste, se plaisant à disséquer les paradoxes humains, à montrer l’extrême complexité de la nature humaine.

Mais au-delà de ses écrits, homme de contact, il aimait par dessus tout rencontrer les gens. Ayant traversé plus de la moitié d’un siècle, il avait connu des personnages comme Jacques Brel, Guy Marchand, ou encore Brigitte Fossey. Il s’était lié d’amitié avec Claude Nougaro et avait tissé une grande complicité avec Léo Ferré. Avoir côtoyé des artistes aussi illustres ne lui avait nullement donné la grosse tête, et homme profondément humain, il parlait aussi bien avec le professeur d’université qu’avec l’ouvrier. Il aimait la vie, et grâce à son multilinguisme, il la vivait comme citoyen du monde, ayant patiemment tissé des liens dans le monde entier, développé des relations et des collaborations avec des revues, poètes et écrivains d’Afrique, du Québec, de Chine, des deux Amériques comme des pays de l’Est de l’Europe. Certaines de ces relations était devenues de véritables amis.

J’étais de ceux-là.

J’avais fait sa connaissance au détour d’une lettre qu’il m’envoya le 11 juin 1999. Et depuis, nous n’avions pas cessé de nous écrire, échangeant une volumineuse correspondance. J’eus aussi le plaisir de passer quelques jours chez lui en compagnie de sa sympathique épouse.

Au fil des ans, nous avions construit une solide amitié.

Et pourtant, tant de choses nous opposaient : notre âge d’abord. Il aurait pu être mon père. Nos origines ensuite, qu’il rappelait volontiers quand nous étions en désaccord : lui, le méridional, moi, l’homme du Nord. Nos conceptions de la littérature différaient aussi. Combien de fois me grondait-il de trop idolâtrer les classiques ! Combien de fois lui lançais-je dans le nez son satané esprit soixante-huitard !

D’abord formels au départ, nos échanges atteignirent rapidement une certaine profondeur : au delà de la création littéraire, qui était notre ciment commun, nous nous mîmes à parler histoire, économie, philosophie, médecine, politique, musique, poésie, ethnologie et de plein d’autres sujets qui nous passionnaient. Des divergences apparaissaient quelquefois, et à cause de nos caractères de cochon, nos démêlés épistolaires se transformaient parfois en véritables pugilats. Nous ne nous ménagions pas lors de nos prises de bec. Si mes paroles sonnaient parfois comme des coups de fouet, ses phrases me frappaient comme des uppercuts. Un jour, nous faillîmes presque cesser toute relation.

Mais notre franchise, loin de nous éloigner, nous rapprocha davantage. Au fils des années, nos lettres devinrent plus intimes. Je me souviens de l’une d’elle où il me faisait part de son ras-le-bol, m’engueulant carrément. Il avait décidé de passer du vouvoiement au tutoiement. Tel était aussi Gilbert.

C’est ce jour-là, je crois, que nous devînmes vraiment amis. Et j’appris à la connaître. Et il apprit à me connaître. D’une patience infinie, il prenait la peine de répondre à mes multiples interrogations, alors que je peinais à débuter ma carrière littéraire. Sans jamais adopter un ton paternaliste, il me prodigua de nombreux conseils avisés sur la manière de la mener, puisant dans sa grande expérience, me faisant part de ses succès comme de ses échecs.

Mais il serait totalement faux de réduire notre relation à celle pouvant exister entre un disciple et son maître. Quelle ironie de penser cela quand on sait combien il aimait la liberté ! Ni Dieu ! Ni Maître ! Tel était son credo. Non ! Point de cela entre nous, mais une amitié franche où l’estime se mêlait à une grande exigence, de ces amitiés parfois rudes, mais qui restent en fin de compte indéfectibles. Nous nous enrichissions mutuellement. Nous aimions échanger librement, et apprendre de l’autre.

Gilbert, jamais tu refusas de m’accueillir dans ton cœur, écoutant avec bienveillance mes coups de blues et me remontant le moral quand j’en avais besoin, comme je le fis d’ailleurs moi-même quand il t’arrivait de douter de ce que tu avais accompli.

Nous étions amis.

Et tu nous as maintenant quittés. Quel drôle de coup nous as-tu fait là ! Je me sens maintenant comme orphelin, sans toi, et je ne suis pas le seul. Je n’entendrai plus tes coups de gueule. Je ne pourrai plus jamais goûter avec toi de ce fameux vin des sables de Camargue. Et qui va critiquer mes pauvres écrits, maintenant ?

Enfin, j’espère que là où tu es, tu as enfin retrouvé tous tes amis disparus, Jean, Claude, Léo, François et les autres ?

Mais ici, oui, ici, Gilbert, tu vas sérieusement nous manquer.

Laurent Sauzé

 

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15 janvier 2011 6 15 /01 /janvier /2011 12:03

Delivrance.jpg

 

Celui qui plante les épines récolte les blessures  

Regarde là-bas où tu as moissonné

Les fleurs de l'espoir

Le torrent du sang va t'arracher

Et l'orage brûlant va te dévorer.

Abou El Kacem Chebbi, Poète Tunisien (1909-1934)

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