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28 juin 2007 4 28 /06 /juin /2007 08:42
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A cette époque-là…

 

Le jardin potager de Papi

 

par Régine Garcia

 

 

Un matin, mon père a quitté le domicile sans crier gare. Ma mère a dû se débrouiller pour survivre et nous nourrir.

Elle travaille à l’usine Micasar comme toutes les femmes sans diplôme. Chaque jour, elle trie et emballe des dates, avec le même geste répétitif, durant des heures.

Tous les après-midi, je suis seul. Mon frère aîné traîne dans le quartier. Aujourd’hui, il pleut des cordes. Derrière la vitre, j’imagine le jardin potager de papi, boueux. Pourtant, je l’ai toujours contemplé sous un beau ciel bleu. Le ciel décharge sa tristesse. Moi aussi, je suis malheureux et je pleure.

Je me souviens de mes vacances d’été. Mes grands-parents habitaient Autignac, un village du sud de la France. J’étais un gamin dégourdi, rêveur, et gourmand des mûres rouges que je cueillais le long des sentiers. Le suc rouge foncé dégoulinait le long de mes doigts et noircissait mes mains d’une traînée indélébile. J’aimais aussi flâner dans les vignes où le raisin commençait à se colorer, où le soleil brûlant chauffait mes cheveux. La lumière du jour y était plus belle que dans mon H.L.M.

Mais ce que je préférais par-dessus tout, c’était le jardin potager de mon grand-père. Il était tout en descente, et me paraissait immense. Mon papi y cultivait différents légumes : des salades, des pommes de terre et surtout des tomates. Je me rappellerai toute ma vie de leur odeur si particulière et de leur jus frais qui apaisait ma soif, les jours de grosse chaleur. D’ailleurs, je n’en ai plus mangé de semblables. Mon papi m’emmenait souvent avec lui lorsqu’il y descendait. Pour y accéder, il fallait traverser trois ruelles puis emprunter une pente douce.

Un après-midi d’août, j’ai imaginé un jeu nouveau et excitant : lancer des roseaux dans le puits, situé en bas du jardin. Mon papi s’occupait de ses salades et moi, je m’ennuyais. Alors, j’ai lancé plein de roseaux, des grands et des petits. Je m’appliquais à bien viser le fonds du puits. Tout à mon amusement, je n’ai pas entendu les pas derrière moi.

Soudain, je me suis senti projeter contre le sol. Mon papi, la figure toute rouge et les yeux exorbités, me traita de tous les noms d’oiseaux. Il parlait en crachotant de fureur. Il m’expliqua que le puits était tellement profond qu’on aurait du mal à les sortir. Que le temps passé à soigner ses légumes ne servirait plus à rien puisque le puits était bouché. Que le seau ne pouvait plus descendre. Joignant le geste à la parole, il jeta le seau qui n’alla pas bien loin.

Je me mis à pleurer à chaudes larmes, regrettant amèrement ma bêtise, ce qui eût pour effet de calmer mon papi. Il décida d’absoudre ma faute et, pour conclure, déclara que je serais puni de jardin pendant une semaine.

Ce fut l’unique fois où mon pépé me leva la main dessus.

Cet épisode de ma vie reste une brûlure sur mon cœur.

J’ai appris ce matin que mon pépé est mort du cancer de la gorge.

Je n’entendrais plus son rire qui me rendait si heureux.

Aujourd’hui, j’ai la rage au ventre et je pleure en silence. Plus rien ne sera jamais comme avant.

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25 juin 2007 1 25 /06 /juin /2007 19:22
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Juin se termine tant bien que mal. Normalement l’été devrait venir frapper à nos portes et remplir nos jours et nos nuits de chaleur lourde, d’atmosphère moite, de rencontres brûlantes, de retrouvailles au clair de lune, de conversations orageuses, de larmes absorbées par le soleil, d’éclats de rire au goût de glace à la vanille, bref d’impressions et de sensations qui continueront à habiter les esprits au-delà de la période estivale.

A cette époque-là…

 

Le tour de France
La Motte de Galaure, 20 juillet 1969

 

par Corinne Jeanson

 

"Pépé on est tous allé à La Motte mercredi pour voir passer le tour. La cousine Lisette a donné une gifle à Yvon parce qu’il faisait l’idiot avec le Maurice et ils ont failli se faire écraser par les coureurs. Moi j’ai été très sage, je t'assure pépé. Tonton Fanfan m’a porté sur ses épaules mais pas assez longtemps il avait trop chaud, il n’arrêtait pas d’essuyer son front sous sa casquette. Tatan Solange avait mis sa belle robe blanche à fleurs rouges, celle où l’on voit ses nichons tout blancs. Y faut pas dire nichons, pépé, pourquoi ? Momo et Yvon y z’arrêtent pas de dire nichons. La Lisette elle riait chaque fois qu’elle voyait un garçon de son école et elle remontait tout le temps les bretelles de son corsage, comme ça.

On est arrivé à onze heures devant l’église, mais il y avait tellement de monde que tonton Fanfan a garé la traction devant le bistrot du fils Rignol. On n’a même pas bu boire un sirop, toutes les tables étaient prises. Au comptoir c’était noir de monde. Heureusement tatan Solange avait pensé au thermos, le grand avec le bouchon gris qui sert de verre à boire. Finalement tatan Solange a pu s’asseoir à coté du curé sur une chaise qu’il avait préparé pour elle ; il est gentil le curé mais des fois je trouve qu’il regarde trop les nichons de tatan Solange. Non pépé, j’ai pas dit nichon. Moi je me suis assis par terre et on a attendu ; j’ai mangé un sandwich au jambon et des tartines de vache-qui-rit pour patienter, a dit tatan. Il y avait du monde partout : sur le haut des murs, de tous les cotés, sur les trottoirs ; les gendarmes nous empêchaient d’aller sur la route, y a que Gaston le garde champêtre qui avait le droit. Quand il m’a vu il m’a pris sur ses épaules, ouais comme ça, et il m’a emmené tout droit où on voyait le mieux ; donc là sur l’échelle de Gaston on a attendu ; les autres copains y devaient pas monter, Gaston ne voulait pas ; y avait que moi qu’avais le droit. Tu sais pépé, Gaston il m’aime bien parce que je l’aide toujours à couper les herbes dans les fossés après l’école. Bon tout à coup tout le monde a crié, les gendarmes ont fait reculer tous ceux qui voulaient passer les barrières ; j’ai entendu applaudir, il y a eu plein de voitures avec des banderoles, des mégaphones qui criaient plein de trucs mais je comprenais rien du tout. Et puis ça y est ils sont tous passés : d’abord Pingeon et juste derrière le cannibale en maillot jaune et Felice, pépé, il était là. Momo y préfère Merckx mais moi je suis comme tonton, je préfère Poulidor. Je l’ai vu en vrai pépé, je voulais lui lancer ma gourde mais Gaston il a pas voulu. Si tu avais été là tu aurais cogné sur la tête du cannibale avec ta canne pour laisser passer Poulidor. Dis pépé qu’est-ce que tu fais toute la journée à l’hôpital ? Tu regardes la lune, pourquoi tu regardes la lune, dis pépé ?"

C’est la dernière fois que j’ai vu mon grand-père, à l’hôpital après son opération de la gorge. Maintenant c’est dans mes rêves que je le vois et il crie toujours : " Allez Poulidor ! ". Dans mes rêves mon grand-père a retrouvé sa voix et cela me rend à la fois heureux et triste de le retrouver si vivant.

 

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23 juin 2007 6 23 /06 /juin /2007 16:30

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C’est à Jean-Claude Touray que revient l’honneur de célébrer le début de l’été et par la même occasion le numéro 200 du café littéraire, philosophique et sociologique. Merci de penser à lui envoyer quelques cartes postales durant la période estivale.

 

Banal après-midi d’été

Douze heures. C’est un midi d’août doux et pluvieux comme la Zambretagne en a le secret. La Zambretagne qui est dans le Pachyland, ce pays fabuleux situé au Sud de l’Afrique et dont les citoyens sont des éléphants. Le soleil joue à saute-mouton avec les nuages qui laissent échapper, en toute incontinence et de temps à autre, un petit arrosage pipi. Les toits et les routes s’en foutent mais les potagers les prairies et les champs de maïs en sont tout réjouis. Le fond de l’air a par bouffées des senteurs qui fleurent bon la ruralité profonde. Avec en supplément les odeurs de marée, l’air du bord de mer est franchement plus vivifiant que l’atmosphère citadine de Zambézeville, la capitale enfumée.

Zoom puis gros plan sur une tablée de trois éléphants (un vieux couple et un éléphançon) à l’heure du déjeuner. La scène se passe dans une maison de vacances peu éloignée de la côte zambretonne.

Treize heures. " Borée mon petit tu as très bien mangé ton salmigondis de feuilles de bananier sans rien laisser dans l’assiette " dit la grand-mère. " Si tu continues comme ça tous les jours tu vas devenir plus grand que ton Papy. En attendant va te chercher un yaourt ".

Mais Borée, éléphanteau de six ans et demi passés, n’entend rien : il a sauté de sa chaise et batifole déjà sur la pelouse mouillée en poussant le cri de Tarzan. En moins de temps qu’il n’en faut pour l’écrire il a fait l’ascension du baobab décoratif qui est l’orgueil de ses grands-parents. Il casse maintenant quelques branches pour construire sa nouvelle cabane.

" Borée descend tout de suite, tu vas tomber et te faire très mal. Rentre à la maison, il pleut de plus en plus fort tu vas te faire tremper ".

Quinze heures. Borée est maintenant couché depuis un moment sur le tapis du séjour au milieu de ses crayons feutres. Il dessine un requin à l’air coquin dont il a trouvé le modèle dans " Les dents de l’amour ", le best-seller sur les sélaciens sado-masos que Mamy vient d’acheter.

" Tu me donnes le beau dessin que tu as fait ? " demande Papy.

" Pas question, c’est mon dessin je l’ai fait avec mes crayons feutres sur ma feuille de papier, il est à moi !".

Et Borée s’enfuit avec son œuvre en haut du baobab décoratif raconter ses déboires à Djène la femelle de Tarzan.

" Descend immédiatement tu vas te rompre le cou " ordonne Papy. " D’ailleurs tu as ta page de cahier de vacances à terminer. Souviens-toi qu’il te reste à copier dix fois la phrase : Un éléphant ça trompe énormément". Et aussi du calcul…

Borée est toujours perché dans l’arbre où il étrangle un puissant léopard venu le narguer. " On va faire un marché " dit Borée. " Si tu m’aides à construire ma cabane je finirai mes devoirs ". Papy est d’accord si on commence par les devoirs.

" Ecris comme il faut en t’appliquant ".

" Je fais du mieux que je peux ".

" Et pense aux additions à faire après la page d’écriture ".

" Alors non, puisque c’est comme ça j’arrête et je ferai ma cabane tout seul ".

Une heure plus tard Papy, qui a diplomatiquement renoncé aux additions, est installé dans la nouvelle cabane qui vient finalement d’être construite au fond du jardin. Il joue les deux rôles de Djène et de son père dans une aventure de Tarzan où Borée tient la vedette. Il pleuviotte mais en Zambretagne, ça ne compte pas pour de la pluie… 

" Alors tu me lancerais une liane mais je ne pourrais pas m’en servir. Je serais blessé parce que j’aurais été attaqué par un léopard en allant prendre une douche à la cascade, aïe ma tête… "

" Tu as mal à la tête mon petit Borée ? ".

" Mais non c’est pour de faux. Que fais tu Djène ? Ne va surtout pas ramasser des fruits près de la rivière à cause du léopard. Il est trop cruel ".

Dix-sept heures trente. Les nuages dégagent pour de bon et le ciel joue à un deux trois soleil ! " C’est un peu tard mais on y va " s’écrie Mamy. Inutile de préciser que c’est à la plage que l’on va. Plage qui, à cette heure de marée basse, étend son manteau de sable humide loin vers l’horizon. La mer est partie mais n’ayons crainte elle a l’habitude de revenir. Livrée depuis quelques heures aux pelles et aux seaux des éléphenfants la plage est devenue le pays des châteaux et des trous d’eau. Borée en explore toutes les flaques.

" Attention Djène il peut y avoir des alligators et ça mord. Mais je les tuerai tous avec ma lance après leur avoir balancé un bon coup de pied dans les boules "

Changement d’occupation. Borée pousse le cri victorieux de Tarzan et s’élance vers les reliefs qui bordent la plage. Il escalade la face Nord d’un gros rocher en quinze secondes et se dresse au sommet en alpiniste conquérant.

" Descend immédiatement tu vas faire une chute et te briser les os " s’écrie Mamy.

" Lâche lui les tongs et laisse le grimper. On ne peut pas le tenir en laisse, il a passé l’âge de jouer au chien ".

Dix-neuf heures. Un troupeau de nuages noirs arrive en galopant. " Nous allons nous faire tremper rentrons vite " disent les grands-parents. Un peu plus tard à la maison pendant que Mamy prépare une soupe de bambou et un gratin de feuillage, Papy termine ses mots fléchés avec son dictionnaire. Borée n’a pas repris ses coloriages mais débute en solitaire une partie de beach volley.

" Sois sage " dit Mamy en capturant le ballon de plage " va plutôt jouer avec ton Papy à Blanche-Neige et les sept nains. Il fera la méchante reine le prince charmant et Simplet avec des voix différentes.

" Non je veux qu’il me lise la vraie histoire du livre comme hier "

Et la lecture commence après une bonne crise de ronchonnements du grand-père.

" Blanche-Neige est une exquise petite princesse mais elle a été punie par la reine sa marâtre pour chapardages répétés … "

" C’est quoi chapardages ? "

" Un terme familier pour désigner un petit vol, un larcin. Chaparder c’est chiper ou marauder ou encore, dans un registre populaire, faucher ou piquer. Je continue la lecture ? "

" C’te question ! "

" Et Blanche-Neige a été condamnée à laver à grande eau les escaliers du palais. Elle en profite pour se laisser draguer par un dragon charmant qui lui murmure à l’oreille : t’as de beaux yeux tu sais et si tu me fais voir ton petit perlimpinpin je te montrerai ma grande ciboulette… "

" C’est quoi la ciboulette ? "

" Une plante condimentaire vivace dont les feuilles en tubes effilés sont utilisées pour différents assaisonnements. Je continue la lecture : Les adorables colombes qui volètent autour de Blanche-Neige roucoulent de plaisir en rougissant de bonheur tandis que les sept nains de jardin clignent de l’œil d’un air entendu…. "

" C’est pas du tout comme ça la vraie histoire. La méchante reine veut faire tuer Blanche-Neige parce que c’est elle la plus belle. Et en plus il n’y a pas de dragon et pas de ciboulette. Aujourd’hui tu ne lis même pas, tu inventes ".

" Tu ne comprends pas que j’en ai marre de cette histoire toujours la même que je te lis chaque soir. Aujourd’hui j’ai décidé que Blanche-Neige était kleptomane et qu’elle fauchait dans les magasins en compagnie du dragon charmant ; mais tu ne m’as pas laissé le raconter ".

" Alerte rouge, tu me considères comme un débile mental. Ce n’est pas parce que je lis encore avec difficultés qu’il faut me raconter n’importe quoi. Je veux les vrais contes. Je refuse d’écouter tes histoires inventées de toutes pièces. Je préfère encore aller faire les additions sur mon cahier de vacances ".

" Tiens v’là aut’chose, j’ai peut-être trouvé une façon de raconter les histoires qui rend les éléphenfants studieux ".Et Papy reprend sa lecture du Petit Larousse.

Jean-Claude Touray

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21 juin 2007 4 21 /06 /juin /2007 18:55
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La suite des aventures de Scipion Lafleur, le feuilleton du printemps proposé par Désirée Boillot en alternance sur Calipso et Mot compte double. Après cet épisode, la saga sera interrompue et ne reprendra qu’en septembre sur MCD. Merci de penser à envoyer quelques cartes postales à Désirée durant la relâche.

Episode 11


Et tandis que Norbert Grimbert, le proviseur répondant au surnom de Pop Corn, découvrait que les élèves de Troisième G, pendant la surveillance de Scipion Lafleur, en avaient profité pour raconter trente fois de suite une histoire d’hurluberlu se jetant dans la Seine au milieu des bateaux à touristes, Mustafa Kamel, lui, de retour de son séjour de thalassothérapie, sautait guilleret dans son train, la peau nettoyée de toute scorie, de la tête aux pieds exfolié, récuré pour la vie, au moment où la comtesse Rubano di Falabala attrapait le combiné dans l’intention de faire savoir à son locataire qu’il était grand temps qu’il rappliquât avec ses pinceaux et sa bonne volonté, il y avait d’épouvantables fissures autour de la hotte qui s’était mise en grève d’aspiration, ça ne pouvait plus durer.

Pendant ce temps-là, à l’abri de l’agitation de la capitale, dans le ronronnement sourd d’une ventilation invisible, Scipion pétrissait de plus en plus nerveusement une balle molle anti-stress à quelques pas des caisses enregistreuses de Mondial Moquette, priant pour que Lola tranche enfin entre un échantillon à bouclettes et un autre en haute laine, Elle est très jolie celle-ci, laineuse, épaisse, personnellement j’aime beaucoup la laine, elle irait bien avec les murs, si j’étais toi, je n’hésiterais pas. – Mais justement, tu n’es pas moi s’énervait Lola, alors tais-toi et laisse-moi choisir, Monsieur, votre avis ? lança-t-elle au vendeur qui, à défaut de posséder une balle anti-stress, commençait sérieusement à compter les mouches.

Eh bien, sursauta-t-il, à première vue nous avons à ma droite une moquette chinée bouclée anti-taches antidérapante, à ma gauche une moquette douce sous la plante en pure laine vierge anti-acariens, toutes deux comportant des points communs notables : fabriquées à Hong-Kong, bradées au même prix, garanties sans défaut de fabrication, échangeables dans un délai de dix jours après l’achat, conçues principalement pour lutter contre les nuisances sonores, éclats de voix, chutes d’objets, claquements de talon, bris de vaisselle, coups de feu, maintenant les goûts et les couleurs c’est comme tout ça peut pas se discuter, et c’est pas parce que je vais vous dire de prendre cette moquette-ci que vous préférez pas au fond cette moquette-là ; c’est vous qui choisissez le client est roi, il reste vingt minutes ensuite on ferme, et il bâilla.

On était bien avancés. Ce ne fut que lorsque la sonnerie annonçant la fermeture de l’entrepôt poussa sa stridente dans les étages que l’on consentit à prendre la direction des caisses. On déposa sur le tapis vingt mètres carrés de moquette résistante, non salissante, anti-dérapante, facilement aspirante et d’une belle couleur flamboyante, Je dois te l’avouer Scipion c’est aussi pour ça que je l’ai prise : elle est assortie à la fourrure de Moustache !

Scipion déjoua tous les pièges de l’autoroute en évitant Ploum-Les-Duduches, on avait assez perdu de temps comme cela, il fallait rouler, maintenant. Et l’on roula tambour battant jusqu’à Paris, pendant que le répondeur faisait tourner ses bobines, sous l’œil intéressé de Friture.

*

… Ici Grimbert. Y a eu un gros problème avec les Troisième G, inutile de faire le mariole, vous êtes directement concerné, veuillez me rappeler, c’est urgent. Bip, bip… C’est Mustafa. Ça boume avec la ponceuse ? J’ai bien pensé à vous pendant que je muais en prenant mes bains de boue. Trop sensass la thalasso. Je viendrai tantôt chercher le matos et les clés de la Mercedes. Bip, bip… Allô cher ami ? Ici la comtesse di Falabala, je vous ai attendu toute la sainte journée pour le coup de peinture que vous m’aviez promis dans la cuisine, mais vous n’êtes point venu, et je m’en étonne. Passez-moi un coup de fil dès votre retour je vous prie, pour que l’on convienne d’une nouvelle date, je compte sur vous, à défaut, je me verrais dans l’obligation de reprendre possession de mon local. Bye, bye ! Bip, bip, bip…

Oh la la, fit Lola en rembobinant la bande magnétique. Oh la la la la la la.

Sur les trois, y en a au moins un qui est content, remarqua Scipion, qui avait toujours été très objectif.

A ceci près que Grimbert a l’air furax et que la comtesse te fait du chantage.

Grimbert a toujours l’air furax, c’est dans sa nature. Quant à la comtesse, je l’avais complètement oubliée. Je la rappelle tout de suite.

Non Scipion. Grimbert d’abord.

Et Scipion décrocha avec courage, pendant que la moquette se mettait à boulocher sous les griffes enthousiastes des matous.

*

Il est certains jours de la vie que l’on aimerait franchir d’un coup de perche, sans devoir s’embourber dans des explications fastidieuses pour qui les donne, et insatisfaisantes pour qui les reçoit.

Scipion eut beau expliquer par a + b à Norbert Grimbert que les élèves de Troisième G n’avaient pas copié les uns sur les autres, mais bien puisé leur inspiration autour d’un marginal dont certains journaux avaient parlé et qui s’était fichu dans la Seine un jour d’inconscience, Norbert Grimbert ne voulut rien entendre. Il campait fermement sur ses positions. Inutile de nier Lafleur, vous avez pioncé au lieu de les surveiller, c’est inadmissible, laissez-moi vous dire que je vais me passer de vos services avec joie à la rentrée.

Nous pourrions peut-être trouver une solution repartit Scipion, soudain très inquiet pour son poste.

La seule solution, quand un pion pionce, c’est qu’il quitte l’établissement, alitera Grimbert. Et puis je n’aime pas du tout les types dans votre genre, qui arrivent en retard, avec des lacets défaits et des épis dans les cheveux, et qui ont le toupet de finir leur nuit pendant les épreuves du brevet blanc.

*

Scipion débarqua la tête à l’envers chez la Comtesse Rubano di Falabala.

Quelque chose ne va pas ? demanda-t-elle, le voyant sur le seuil tout éméché et les joues écarlates. Vous m’avez l’air d’avoir avalé un oursin, mon ami.

C’est à peu près ça, admit Scipion. Et dans la précipitation, j’ai oublié mes outils chez moi.

Ne vous inquiétez pas, je suis sûre que vous allez trouver votre bonheur dans la buanderie. C’est par là.

Ils traversèrent un long couloir dont les murs étaient tapissés de portraits d’ancêtres, la comtesse en tête, Scipion derrière elle, six balles bondissantes fermant le cortège.

Voici la cuisine, commença la comtesse, voici la buanderie juste à côté, et voici les fissures que je souhaiterais que vous rebouchassiez.

Comme la cuisine est vaste et belle et comme vous avez de beaux cuivres, fit Scipion qui évaluait les travaux à trente jours de boulot intensif sans compter les finitions.

On ne peut pas se permettre de jouer à la dînette quand on reçoit le Tout-Paris à des cocktails dînatoires et des dîners soupatoires. Cela exige de l’espace et quelques ustensiles... Souhaitez-vous vous sustenter un peu avant d’attaquer ? proposa-t-elle en indiquant une tarte aux pommes caramélisée que le cuisinier sortait du four d’une main, tout en tenant de l’autre une recette où il était question d’une alliance insolite entre des poires et des spaghettis.

Non merci, répondit Scipion. Peut-être tout à l’heure. Il y a du boulot.

Alors à vous de jouer, fit la Comtesse. Je dois vous quitter, le coiffeur est arrivé pour les chiens.

Et elle tira sa révérence dans de légers effluves de jasmin.

à suivre … en septembre…

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14 juin 2007 4 14 /06 /juin /2007 19:28
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Bientôt l’été et le numéro 200 du café littéraire.

Et si, une fois encore c’était le lecteur qui, entre deux gorgées de mots, y allait de ses propres souvenirs, de sa part de vérité, de son lot de fantasmes, de ses errances et découvertes, de son jeu de questions éternelles, de ses mises à l’épreuve, de son désir d’y comprendre quelque chose, de sa soif d’être et de faire connaissance, de son goût pour l’utopie, de ses ruptures avec la langue de bois, le ressentiment, la haine, de son attraction pour les bouquets de poèmes, de ses attentes déçues ou fêtées, de ses regrets obstinément commémorés, de ses moments de chagrin remis à plus tard, de son retour dans l’intimité du vivant…

Bref si le lecteur se prenait à parler de ce point où nous nous sentons parfois bien obligés d’inventer pour se mettre à l’abri du rien…

Récits, poèmes, réflexions, dessins, photos sont les bienvenus pour célébrer la saison à venir.

assocalipso@free.fr

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5 juin 2007 2 05 /06 /juin /2007 15:36
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La suite des aventures de Scipion Lafleur, le feuilleton du printemps écrit par Désirée Boillot en alternance sur Mot compte double et Calipso. 

Episode 9

   

C’est fou ce que l’on peut perdre comme temps dans la vie avec des lettres difficiles à écrire et dont les mots se dérobent et glissent sous la plume qui dérape : Chère, ou : Très Chère ? Chère Madame, ou : Chère Comtesse ? Madame la Comtesse, ou : Comtesse tout court, virgule, à la ligne ? On barre, on s’énerve, on fait des pâtés, on lance par-dessus l’épaule des boules de papier qui dérivent sur le parquet comme des icebergs, mais surtout on casse les pieds du conjoint qui ramasse, remplit la corbeille, la vide, descend aux poubelles, court acheter une nouvelle ramette de papier chez Mignon, le papetier au coin de la rue, et soudain voici qu’il craque, le conjoint, tout bonnement, les coudes sur la caisse : J’en peux plus, cette lettre, c’est moi qui vais l’écrire, foi de Lola !

Dunque :

Chère Madame,

Croyez bien qu’il n’entre pas dans nos projets de perturber le cours de votre vie avec des requêtes inopportunes et intempestives, mais il se trouve que nous avons l’honneur de solliciter de votre très haute bienveillance un rendez-vous pour une affaire urgente, dont nous souhaiterions vous entretenir, le bail venant malheureusement à échéance sous très peu de temps. C’est pourquoi nous vous saurions infiniment gré de bien vouloir nous recevoir dans les jours prochains. D’ores et déjà, nous vous remercions très vivement d’avoir la gentillesse de prendre langue avec nous, dès que vous aurez connaissance de cette lettre.

C’est pas un peu ampoulé pour un rancard ? hasarda Scipion.

Signe là, dit Lola d’une voix à sens unique.

Et Scipion signa.

La Comtesse Rubano di Falabala n’habitait pas le quartier de Montmartre mais l’un de ceux situés sur la Rive Gauche en bordure du fleuve, plus chic et plus cher, où de hautes portes cochères fraîchement repeintes dans des tons vert sombre et parfois chocolat abritent de splendides hôtels particuliers restant difficilement accessibles au tout-venant, sauf aux gentlemen cambrioleurs et à ceux qui en détiennent les codes d’accès.

C’est ainsi qu’un vendredi d’été, aux alentours de dix-huit heures trente, Scipion et Lola tapèrent une première combinaison de chiffres et de lettres, poussèrent des battants lourds, traversèrent une large cour ornementée de buis en pot taillés en arrondi et de statues de pierre drapées dans des toges, dont le front pur était ceint d’une couronne de lauriers. Impressionnés par la beauté des lieux, ils grimpèrent d’un pas mal assuré une volée de marches blondes, composèrent un deuxième code tout aussi compliqué que le précédent, retinrent leur respiration, une voix leur répondit qu’on descendait leur ouvrir. Alors ils attendirent, le cœur battant, face à la porte antique au centre de laquelle était sculptée une tête de lion tenant dans sa gueule un gros anneau de fer forgé. Au bout de cinq longues minutes, il y eut un déclic et une dame d’un certain âge, dont les cheveux étaient rassemblés en un chignon argenté savamment roulé sur la nuque, vêtue d’une simple robe de soie grège à col montant et d’un boa de plumes blanches jeté sur les épaules, parut sur le seuil, aussitôt rejointe par une petite foule de miniatures jappeuses.

Oscar ! Jumper ! Rose d’Orient ! Anasthasia ! Youpi ! Pimprenelle ! Vilains petits voyous ! Aux pieds tout de suite ! fit la dame courroucée. Ces chiens ! Je suis la Comtesse Rubano di Falabala. Enchantée. Le personnel étant aux trente-cinq heures, je suis obligée d’ouvrir moi-même avant la relève du soir, de nos jours on ne trouve plus de domestiques, et disant cela elle leur tendit une senestre sévèrement baguée. Entrez je vous prie et ne faites pas attention à eux, ils sont insupportables quand j’ai de la visite !

Intimidés, Lola et Scipion pénétrèrent dans le hall dallé de marbre rose où tout n’était que luxe et volupté mais pas que calme, les aboiements des miniatures cassant les tympans, c’était pénible, vraiment.

Ils sont d’un pénible, remarqua la comtesse avec un étonnant à-propos en menant ses hôtes sous cinq mètres de plafond à travers le hall, vous n’avez pas idée !, soupira-t-elle en ouvrant une porte (située, depuis l’entrée, à main gauche d’un vaste escalier de marbre blanc) donnant sur une pièce claire aux tons pastel. Entrez dans le boudoir, installez-vous, et elle leur indiqua trois grands canapés recouverts de tissu vert pâle et garnis de petits coussins mauve et rose, qui étaient disposés en U autour d’une haute cheminée sur le manteau de laquelle trônait une collection de statuettes en pierre de savon représentant des personnages portant toutes sortes de charges, cages à oiseaux, paniers de poissons, ballots de linge, malles cerclées de cuivre.

Scipion et Lola s’assirent l’un à côté de l’autre en face de l’imposante cheminée, laissant le canapé de droite aux six aboyeurs qui se livrèrent à une série de figures tordantes avec les coussins, les grattant, les griffant, agaçant leurs dents dessus, frottant leurs truffes et se roulant dedans, allant même jusqu’à les prendre pour partenaires sexuels.

La comtesse marcha vers la horde en folie, lança sur un ton terrible : Maintenant les chiens ça suffit, sinon c’est à la S.P.A. ! et il faut croire que le chihuahua dispose malgré tout d’un cerveau, car la retombée de ces trois lettres donna lieu à un grand silence humide. Sur ce, elle alla se poser dignement sur le canapé libre, rectifia son chignon, croisa ses mains embijoutées sur ses genoux de soie et dit : Je vous écoute.

Voilà, commença Scipion d’une voix un peu troublée (c’était à lui de commencer, Lola s’étant acquittée de la lettre), ma femme et moi sommes si merveilleusement logés chez vous que nous voudrions occuper les lieux encore un certain temps et même nous agrandir un peu, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, bien sûr, je crois savoir que la petite pièce adjacente au studio est vide.

C’est exact, répondit la comtesse d’une voix posée, seulement je crois me souvenir qu’elle est insalubre. Elle est mansardée et pleine de salpêtre. Il faudrait la retaper mais je n’ai vraiment pas le temps de m’en occuper avec tous ces chiens, c’est l’inconvénient voyez-vous.

Nous comprenons fort bien, reprit Scipion en lançant un sourire stratégique à la meute aplatie, c’est pourquoi je vous propose de le faire, je n’ai pas de chien, je peux tout à fait m’en charger, si vous m’y autorisez.

Vous êtes bricoleur ? demanda la comtesse, soudain intéressée. Et que savez-vous faire, au juste ? Huiler les gonds ? Planter les choux ? Réparer les fuites ? Les joints ? Les parquets qui craquent ? Les dalles qui se descellent ? Les tuiles qui tombent ? (barrer la mention inutile)

Oui, déclara Scipion d’une voix intrépide, sous l’œil navré de Lola, je sais faire tout cela, je sais même changer les ampoules qui claquent.

C’est formidââââble, s’exclama la comtesse, il se pourrait fort que je fasse appel à vos services, disons même heure la semaine prochaine pour un coup de peinture dans la cuisine, j’adore les hommes qui relèvent des défis, feu mes six maris auraient pu en témoigner. En échange, vous occupez la pièce, vous faites ce que vous voulez avec, je vous la laisse gratis, tope-là !

Et ils topèrent.

Mais quelle pomme ! fulmina Lola en sortant de l’hôtel particulier, le seul homme qui serait assez bête pour retaper le château de Versailles à l’œil, c’est toi ! et elle shoota dans une canette jusqu’aux quais de Seine, pour faire passer sa méchante humeur.

à suivre…

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31 mai 2007 4 31 /05 /mai /2007 19:46
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Cher lecteur,

Vous trouverez ci-dessous le courrier que Madame Aube Dumatin vient de nous faire parvenir en ce début de soirée. Il nous a semblé essentiel de vous en faire part au plus tôt tant cette missive nous apparaît témoigner de l’importance de la constance et de la fidélité en matière d’écriture ; vous comprendrez naturellement à sa lecture que l’attraction naturelle qui existe entre gens de lettres n’est pas seulement de l’ordre de l’irrésistible mais bien une affaire qui engage au-delà de l’impérieuse nécessité et que l’on ne peut s’en débrouiller durablement qu’avec l’intime conviction que le temps n’est rien d’autre que ce que nous en faisons.

 

 

Monsieur le directeur de la collection Miroirs de la mémoire,

 

Vous trouverez ci-joint la dernière version retouchée de mon roman autobiographique, Mémoires d’une vingtenaire.

Vous pouvez commencer votre lecture directement à la page 3822, puisque vous avez déjà pris connaissance au fil des décennies, des précédents chapitres. Mon premier envoi, il y a quelques années, au tout jeune assistant d’édition que vous étiez alors d’un manuscrit intitulé Mémoires d’une nonagénaire  ne vous avait " convaincu qu’à moitié " .Vous m’avez alors conseillé, dans votre lettre de refus, que j’ai conservée, écrite à l’encre violette et à la plume, de " travailler avec persévérance ". Ainsi fis-je, vous faisant parvenir tous les dix ans le résultat de mes efforts acharnés.

Hélas, l’année des Mémoires d’une octogénaire, vous avez préféré publier la biographie d’une star avec laquelle on vous voyait souvent dans les soirées parisiennes.

J’ai reçu la lettre de refus pour les Mémoires d’une septuagénaire quand tous les critiques encensaient le Journal d’une crétine, recension hardie des frasques d’un mannequin de vingt ans avec laquelle la rumeur dit que vous avez eu un enfant.

Quelques mois après l’envoi des Mémoires d’une sexagénaire, vous leur avez préféré les gribouillis d’une débutante, ingénue de seize ans que vous avez épousée l’année suivante.

Les Mémoires d’une quinquagénaire  m’ont été retournés la semaine où paraissaient les souvenirs de ce très jeune homme mince, si blond et maniéré, dont vous aviez fait votre bras droit avant qu’il ne se pacse avec un metteur en scène.

Les Mémoires d’une quadragénaire n’ont pas attiré davantage votre attention. Vous voyagiez souvent en Thaïlande et aux Philippines cette année-là, pour des raisons assez floues, on parlait de parrainage d’enfants...

L’année où les Mémoires d’une trentenaire, ont été perdus par votre service des manuscrits votre biographie de l’inventeur du Viagra était en tête de console dans tous les supermarchés. Ce qui a redressé vos comptes (entre autres) pour la décennie suivante.

L’édition conserve bien.

Vous avez déclaré récemment aux journalistes du MagLittéraire à l’occasion de votre quatre-vingt-quinzième anniversaire que " seule la mort pourrait vous arrêter ", ajoutant que vous l’attendiez avec résignation quoique sans impatience. Cette perspective funèbre me paraît assez désastreuse, car de nature à interrompre prématurément notre collaboration, à peine amorcée.

L’âge aidant, j’ai perdu de ma naïveté et je me suis laissé dire que les manuscrits n’étaient pas toujours lus jusqu’au bout par les éditeurs. Pourrais-je donc attirer votre attention sur la note du bas de la page 876 ? Elle vous signalait que je peux faire parvenir sur simple réception d’un contrat classique avec préférence pour 5 romans ou essais les coordonnées de ce chercheur génial qui a découvert le secret de la jouvence et de l’immortalité dont je suis moi-même l’heureuse bénéficiaire.

Ayant été son premier (et unique) cobaye, je n’ai qu’à me féliciter de l’avoir rencontré il y a soixante-dix ans. C’est lui qui m’a conseillé de rajeunir mes titres afin de suivre ma propre régénérescence. Peu pressé d’encombrer la planète de mutants, ce chercheur, par ailleurs aussi mon mari, refuse de faire connaître à d’autres une invention qu’il s’est réservée. Il serait cependant d’accord pour faire une exception en votre faveur.

Notre collaboration à tous trois, longue et fructueuse, ne sera-t-elle pas gage d’immortalité ?

Aube Dumatin

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28 mai 2007 1 28 /05 /mai /2007 16:53

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C’est un vieil habitué du café. Il exerce aujourd’hui ses talents de reporter en campagne sous le nom de Gamey. Saurez-vous le reconnaître ?

 

Lièpvre-sur-Cresson,

par Gamey

 

Vous qui aimez la campagne, connaissez-vous Lièpvre sur Cresson (on prononce " lièvre sur creusson ") ? Ce coin de France profonde est situé à mi-chemin entre Orléans et Vierzon. Quelque part au milieu de cette contrée riante, marécageuse et vrai royaume des guernouilles au temps jadis : la Sologne. Blotti entre les fourrés et les forêts, les bois et les guérets, le bourg de Lièpvre est arrosé par un roussiau, le Cresson, où il n’y a pas si longtemps, on pêchait la truite à la main.

Les maisons sont en brique et l’église est prolongée par le traditionnel caquetoire, cette sorte de visière de casquette, permettant à la sortie de l’office de jacasser à l’abri de la pluie. Cachet solognot pur jus. J’allais oublier le bistrot. Face au saint lieu, fermé depuis " belle burette ", l’auberge du Cerf volage est largement ouverte. La patronne, accorte, est une blonde de chez Blonde que les habitués appellent " Bichette ". Et on y boit autre chose que du vin de messe. La clientèle va du Liépvrien de souche, qui picole à crédit et qui a son ardoise, au couple de touristes japonais égarés, cherchant le château de Chambord en voiture de location.

La vie est restée tranquille à Lièpvre. Il y a de purs paysans attachés à la glèbe et des " pendulaires " qui vont travailler à Vierzon ou ailleurs. On s’intéresse à l’équipe de foute de Romorantin, à la pêche au gros dans les étangs et surtout à la chasse. Sans négliger le barbarie qui passe, on traque le lapin de rabolière et le faisan d’élevage. On s’attaque aussi, pendant cette période, aux grosses bêtes : les porte-bois, genre Papa de Bambi dont on collectionne les " massacres ", et les cochons sauvages à la hure ravageuse. Pour le Gaspi et le Dahu, c’est ouvert toute l’année. Aut’fois, il arrivait que l’on tire une bergèze au coin d’un bois, au " fusil à un ou deux coups ", mais de nos jours les occasions se font rares…

La vie est restée traditionnelle dans cette commune rurale. Le dimanche matin, le Cerf volage ne désemplit pas. Antan, déjà, les hommes avaient l’habitude d’y beurvacher un canon de vin en bavassant pendant que leurs femmes étaient à la messe. Aujourd’hui, ces dames restent à la maison, mais ces messieurs n’ont rien changé à des habitudes qui remontent aux premiers chrétiens.

La vie est restée bien tranquille et très traditionnelle, jusqu’à maintenant, mais le nouveau secrétaire de mairie risque de tout bousculer avec sa manie de vouloir attirer des visiteurs  murmure-t-on au Cerf volage.

– Ecoutez son projet de spot de promotion radio dit le cantonnier.

A Lièpvre-sur-Cresson, l’automne est romantique. Venez vous balader gratuitement sur le chemin communal autorisé. Avec un bon zoom sur votre appareil numérique, vous pourrez réaliser de superbes photos de cèpes de Bordeaux, chanterelles et autres délices.

– Avec des promesses pareilles aux visiteurs, il est sûr qu’en octobre on va voir débarquer tous les dimanches les Orléanais et les Tourangeaux par milliers, Sapré bon Guieu !…

–Il est probable qu’avec leurs écriteaux " Pièges à loups ", " Tir à balles réelles ", " Champignons interdits ", " Attention : amanites "etc… les autres communes continueront d’effaroucher le visiteur et resteront donc plus tranquilles que la nôtre.

– Et les japonais vont débouler cheux nous par charters entiers ! Tout ce monde va nous piétiner nos plates-bandes et certains promeneurs ne résisteront pas à la pulsion de la cueillette : pour aller ramasser trois bolets, ils n’hésiteront guère à pénétrer dans une propriété privée en sautant les barbelés qui délimitent le chemin autorisé…

–Je propose de les électrifier !

– Et vous ne savez pas la meilleure ajoute le cantonnier, mais mon godet est à sec, versez-moi d’abord, la patronne, un coup à boire… Je reprendrai du Sancy

– C’est un blanc qui me donne le frisson, tellement il est long en bouche, dit la blonde.

– Tais toi-donc ma Bibiche ou tu vas encore nous dire des énormités marmonne le patron, toujours aussi peu féministe. 

– J’adore ce vin Berrichon à la robe paille, au nez de banane trop mûre, et au goût de pierre à fusil. Ce vin qui développe dans la langueur, des arômes musqués de vieux cuir et de fromage de tête…

Le cantonnier devient poète

– On veut la meilleure, On veut la meilleure, On veut la meilleure… .

– La meilleure, je l’ai apprise en lisant le courrier du maire, dans son parapheur. L’ASP, Agence Sologne Presse, qui est une filiale de CPE-Romo et de l’Agence Reuters va installer ses bureaux dans les locaux du presbytère. Chaque mois l’ASP publiera une actualité sélectionnée dans le " Petit Solognot ".

– La meilleure ? Attendons nous plutôt au pire !

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24 mai 2007 4 24 /05 /mai /2007 12:48
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Originaire de Toulouse, ville rose aux accents ibériques où sont plantées ses racines, Gilbert Marquès se qualifie volontiers de créateur multidisciplinaire anarchisant ; il exerce depuis une quarantaine d’années ses talents d’auteur comme nouvelliste, romancier, poète mais également comme homme de théâtre et musicien. Invité du jour, il nous propose avec "Camille" une nouvelle tirée du recueil Nouvelles instantanées


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Camille ne savait pas pourquoi elle n’aimait pas les chats. Enfant, elle se souvenait avoir eu souvent envie d’en caresser, de laisser ses doigts courir sur le pelage lustré mais leur approche la tétanisait. Elle observait pourtant avec un plaisir évident teinté de jalousie la grâce naturelle de cet animal qui se déplaçait silencieusement.

Elle avait peur, par contre, quand un minet, même le plus inoffensif, la regardait. Ne pouvant lire dans ses yeux jaunes ou verts un quelconque sentiment, elle n’y voyait qu’indifférence dédaigneuse envers les humains.

Camille ignorait pourquoi elle apparentait les Chinois aux chats. Pour elle, tout humain à la peau jaune était Chinois. Blanche comme du lait, toute autre couleur lui semblait une mascarade inadmissible.

- Comment pouvait-on supporter une teinte pareille ?

Pensait-elle.

Pourtant, ni les Chinois ni du reste quiconque d’autre, ne lui avait jamais rien fait mais comme pour les chats, si elle enviait la beauté des femmes, elle craignait leur regard. Ces yeux noirs cachaient derrière leur deuil toute expression humaine. Les voyant, elle songeait immanquablement à des robots ou à des zombies.

Camille se demandait pourquoi elle apparentait les hommes aux chats. Il est vrai que l’animal n’a aucune pudeur et se pavane souvent, la queue haut levée, pour montrer innocemment ses attributs. Une telle indécence, bien que parfaitement normale et naturelle, la choquait. N’importe quel homme croisé dans la rue lui paraissait tout aussi indécent bien qu’elle n’eût jamais rien su d’eux autrement que sur un plan théorique.

Elle tremblait si un homme la dévisageait. Ses yeux, croyait-elle, avaient toujours une lueur lubrique. Elle se sentait… violée.

Camille ne comprenait pas pourquoi elle se prenait en rêve pour un chat.

- Etait-ce à dire qu’elle ne s’aimait pas mais savait-elle seulement ce qu’aimer signifiait ? Que connaissait-elle des plaisirs de l’amour autres que ceux qu’elle se donnait parfois solitairement ?

Au sortir du bain, elle détaillait son corps dans la grande glace embuée. Grande mais sans trop, elle possédait de belles jambes bien galbées qu’elle mettait en valeur en chaussant de hauts talons. Ses cuisses lui semblaient musclées mais sans exagération, nerveuses sans excès. Tout se gâtait à partir de là. Ses fesses, plates, lui interdisaient de porter des pantalons. Sa poitrine, inexistante, la transformait en échalas filiforme, sans charme. Son visage même n’était pas beau avec sa bouche trop large et trop fine, son nez trop fort. Elle était somme toute ordinaire comme il lui paraissait impossible de l’être davantage.

Ses yeux surtout la tourmentaient. Elle les avait en horreur. Elle subissait un véritable calvaire chaque fois qu’elle devait se regarder en face. Ils étaient pourtant véritablement magnifiques ; couleur de ceux des chats et bridés comme ceux des Chinois.

Nul ne comprit jamais pourquoi Camille se suicida…

Gilbert Marquès

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20 mai 2007 7 20 /05 /mai /2007 18:11

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La suite des aventures de Scipion Lafleur, le feuilleton du printemps en alternance sur Calipso et Mot compte double, par Désirée Boillot.
(photo de Julie Boillot)

Episode 7 



" … Non, Roger, ce n’est pas la bonne réponse, c’est Mistinguett qui vantait les vertus du savon Cadum : " Savon Cadum, le plus agréable à employer !", il n’était pas question de télé ni de poules dans les années dix-neuf cent dix, vous et moi n’étions pas nés, le slogan que nous cherchons est beaucoup plus récent, vous avez quel âge, Roger, 45 ans, alors vous avez dû l’entendre, ce slogan, il était interprété par des poules dans les années soixante-dix, c’est un indice essentiel que j’avais déjà livré aux auditeurs la semaine dernière et qui logiquement aurait dû vous mettre sur la voie, en disant cela je vous la donne presque, la réponse, au revoir Roger, à une prochaine fois, plus que quatre minutes de jeu, pour obtenir le standard de Flippeur, la radio de tous les joueurs : 01 2345 4321, rappelons à nos chers auditeurs que nous cherchons un slogan publicitaire interprété par un chœur de poules dans les années soixante-dix, côt côt côt codak, plus que trois minutes de jeu, pour joindre notre standard composez le 01 2345 4321, allô allô ? C’est un appel qui nous parvient des côtes d’Armor, bonjour Ursule, vous avez suivi l’émission je suppose, c’est parfait, la cagnotte est pour vous si vous me donnez le slogan des poules, je vous écoute, c’est à vous !... Non pas du tout, c’est pas un slogan pour Kodak, ça aurait pu mais c’est raté, au revoir Ursule, Flippeur, la radio de tous les joueurs, 01 2345 4321, le temps file, dépêchez-vous, plus que deux minutes de jeu, il reste une dernière chance de nous joindre au 01 2345 4321 pour remporter la cagnotte… Allô oui, c’est bien moi Jean-Pierre, très bien, je vous entends très bien, bonjour Lola, vous êtes la dernière candidate aujourd’hui, vous nous appelez d’où ? De Paris et quel temps fait-il chez vous ?... Il pleut des cordes ?... Ici il fait grand soleil, bon, alors, ce slogan des années soixante-dix que nous cherchons depuis trois semaines consécutives, vous avez une idée ?

Je crois Jean Pierre.

Alors : à quoi s’applique t-il ?

Aux pâtes Lustucru.

" Aux pâtes Lustucru, excellent début Lola, maintenant vous allez me donner le slogan tout entier, il me le faut, ce slogan que tout le monde a sur le bout de la langue pour vous déclarer gagnante au Bingo Bingo, c’est à vous ! "

Je… Vous permettez que je le chante Jean-Pierre ?

Encore mieux !

Les pâtes Lustucru ont quelque chose de plus : Des œufs frais ! Des œufs frais !

" BINGO BINGO ! Bravo Lola ! Et puis quelle voix mélodieuse ! Vous ne seriez pas dans la chanson par hasard ?... Au chômage, ah, mais ça ne saurait durer, en attendant vous venez de décrocher la super cagnotte des trois dernières émissions de Flippeur, la radio de tous les joueurs, soit deux cent soixante-trois euros et soixante dix centimes, ainsi que toute la gamme des produits Lustucru, des pâtes, des sauces, des plats préparés comme s’il en pleuvait, on applaudit bien fort Lola de Paris, notre gagnante de la semaine qui remporte la cagnotte, bravo Lola et bonne chance dans votre recherche d’emploi ! Flippeur, la radio de tous les joueurs au 01 2345 4321 vous dit : à la semaine prochaine, pour un prochain Bingo Bingo ! "

 

*

Bien avant que Lola ne se décide à gagner son poids en pâtes Lustucru, elle avait cherché âprement du boulot. Elle avait même beaucoup espéré. Certains soirs, il lui arrivait de regarder les toits de Paris avec cette sorte de transport que l’on éprouve lorsque, dans un ciel pur d’été, passe une étoile filante.

Ziiiiim.

L’instant est si beau, si fugace, si grandiose sous la voûte céleste, qu’il est permis de s’émouvoir de la coïncidence d’être là, sous les étoiles, au moment exact où l’une d’elles décide d’abolir quelques milliards d’années en mourant pour celui qui, debout dans la nuit, guette ses derniers feux.

Et il y en avait eu, des offres d’emploi, qui avaient traversé le ciel de ses recherches comme des étoiles filantes ! Les semaines, les mois avaient passé de la même manière, laissant derrière eux beaucoup d’espoirs déçus. Les petites annonces pour lesquelles Lola postulait avaient pour fâcheuse habitude de ressembler à ces comètes sur lesquelles on tire tous les plans du monde, mais qui ne brillent que pour certains candidats ayant des relations munies d’un bras suffisamment long pour les leur attraper. Il n’y avait rien de réjouissant à affronter le chômage sans relation aucune, rien de réjouissant à accepter de jouer les bouche-trous sur de courtes périodes de temps pour prouver à l’ANPE qu’on sait encore travailler. Lorsque Lola ne dispersait pas les communications dans les étages des entreprises, elle composait d’une main le 01 2345 4321 tout en feuilletant de l’autre des dictionnaires encyclopédiques pour trouver le nombre de panneaux criblés de trous de chevrotines sur les routes de l’île de beauté, dans l’espoir de décrocher le lot de pinces à attraper les saucisses, à refourguer sur le vaste Internet.

Car après la radio, venait l’heure du troc sur la toile, et dans les bons jours ça pouvait rapporter gros : le pécule sur lequel Lola vivait provenait de la vente en ligne d’une photo couleur extrêmement rare et très recherchée par les collectionneurs, de format 21X29.7 certifiée originale, (qu’elle avait gagné pour avoir trouvé le premier sobriquet de Schwarzenegger bébé), où l’on voyait le culturiste plus du tout poupougnard mais de face, en slip léopard, en train de brandir au bout de deux tresses de muscles des haltères gros comme les roues d’un char romain, à l’époque où il pompait de l’acier les yeux rivés sur le titre de Monsieur Univers, un peu moins glamour il faut bien le dire que celui de Gouverneur de la Californie (lequel ne s’adresse pas forcément aux balèzes à gros biceps, mais enfin joignez tout de même une photo à votre candidature, ça ne peut pas nuire).

Ce soir-là, tout en dégageant à la pince à épiler les paquets de poussière agglomérés par le temps entre les poils de la brosse aspirante de son cher serpent vert, Lola repensa à la fulgurance de joie qui l’avait traversée en apprenant trois mois auparavant qu’elle avait gagné un week-end de thalasso pour deux personnes avec à la clé des bains de toutes sortes, que chacun pourrait souhaiter lorsque la douche s’entête à ne laisser filer que quelques gouttes sur le sommet du crâne façon supplice chinois. Se levant, elle esquissa de gracieux pas de danse accrochée au cou de l’aspirateur, cherchant l’angle sous lequel elle présenterait les choses à Scipion lorsque le moment serait venu de lui parler de jets rotatifs à fort potentiel exfoliant.

La baignoire de ses fantasmes débordait de Dom Pérignon quand des pas se précisèrent dans l’escalier. Interrompant sa danse, Lola rassembla en toute hâte les morceaux du serpent vert qu’elle fourra au fond du placard : Scipion avait toujours considéré que la poussière, c’était la vie, tout comme le fouillis, et qu’il était essentiel de les préserver.

à suivre…

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