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6 décembre 2007 4 06 /12 /décembre /2007 19:20


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Le train s’éloigne à grande vitesse des côtes bretonnes. Un père et sa fille planchent sur des exercices de mathématiques.

L’homme demande à la jeune femme : sais-tu ce qu’est une identité remarquable ? La réponse est inaudible mais certainement pertinente car le visage de l’homme s’illumine d’un grand sourire. C’est beau les définitions n’est-ce pas ? dit-il. La demoiselle est aux anges. Avec une moue malicieuse il ajoute : les formules ne servent qu’à simplifier les expressions et à accélérer les calculs mais ce n’est pas suffisant n’est-ce pas ? Quand tu connais une chose, tu es amenée à en connaître une autre mais vois-tu, aujourd’hui les gens veulent tout savoir sans rien comprendre ; ils veulent transformer le savoir en une somme de connaissances, alors qu’il faut questionner, explorer, éprouver, douter… Dans quel état d’esprit es-tu quand tu as une équation à résoudre ? C’est important cette culture de l’interrogation. Là, par exemple : que faut-il faire pour connaître l’inconnu(e) ? Est-ce que le hasard y est pour quelque chose ? Pourquoi une telle chose n’existe pas ? Peut-on faire le chemin en sens inverse ? Tu vois, ce n’est pas rien qu’un exercice de plus, il faut apprendre à aller au fond des choses mais aussi savoir regarder en détail la surface de ces choses. Cela ne nous fait pas forcément beaucoup avancer sur la compréhension du monde mais nous apprenons en chemin deux ou trois petites choses qui permettent d’éclaircir au moins quelques points un peu troubles.

Captivant non ? 

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4 décembre 2007 2 04 /12 /décembre /2007 15:45


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Le train roule à grande vitesse, en route pour les côtes bretonnes. Une petite famille est en voyage.

L’enfant a moins de deux ans. Il vient de se réveiller et pleure en s’agrippant au bras de la femme.

Brassée par la rumeur insistante du rail, elle reste muette à ses appels. Elle semble presque oublieuse de tout. Le front posé sur la vitre, son attention est captée par le couchant du soleil et la multitude de cristaux de couleurs qui s’enfuient sitôt surpris.

L’homme lit l’Equipe. Il jette un œil agacé en direction de la femme. L’enfant ne le sollicite pas. Il geint plus qu’il ne pleure, s’agite sur le siège, griffe la main de la femme. L’homme respire bruyamment, souffle, s’agite à son tour. Excédé, il abandonne son journal et intervient.

Arrête ! Arrête, je te dis ! Tu vas pas recommencer non ! Arrête ! Regarde autour de toi, tu vois des enfants en train de pleurer ? Tu en vois ? Non, tu n’en vois pas parce qu’il n’y a pas un seul enfant qui pleure dans le train. Dans les trains on ne pleure pas, alors arrête ! Tu entends, arrête ton cinéma !

L’enfant cesse de gémir, se détache de la femme et se replie sur son doudou.

L’homme reprend son journal et marmonne : merde, c’est quand même pas compliqué !

La femme se mordille les lèvres. Il y a de la buée sur la vitre. A l’extérieur les points de repères disparaissent peu à peu sous une brume naissante. Dans sa fuite éperdue le temps ne laisse bientôt plus filtrer que des ombres.

 

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29 novembre 2007 4 29 /11 /novembre /2007 13:48


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Une nouvelle de Patrick Essel

Ne plus lutter est une forme de jouissance…


Tout bien pesé, je suis revenu au bercail. Moins de quarante huit heures après avoir tout fait voler en éclats. J’ai donné un peu d’argent à Dop et à Duke pour parer la rancœur et une boîte de Lucky à Zoé avant de l’embrasser. Je n’ai rien fait d’autre pour combler les déchirures. Il n’y a rien à expliquer. Nos cœurs battent encore, c’est l’essentiel. Dop n’est pas dupe, même si son visage s’est illuminé un instant en empochant l’oseille. C’est lui qui évalue les préjudices et visiblement il ne s’attendait pas à palper si tôt. Dans notre zone, il faut être très attentif avec les compensations, un petit défaut de convergence et il n’y a plus qu’à espérer que la correction ne dépasse pas le stade des dommages du premier degré. Ici, personne ne se laisse impressionner par les seules intentions. La vie passe plus rapidement qu’ailleurs. Pour les mômes des caves c’est presque une bénédiction. La plupart des aînés n’ont plus le temps ni la force de les couvrir. Tout juste les initient-ils à l’art d’affûter les griffes et à la manière de faire monter le venin. Dérisoire face aux unités de nettoyage. Duke est un des derniers à les approvisionner en gelée de survie et à leur transmettre quelques mots d’usage. Pour ce que j’en sais, il ferait mieux de les aider à passer de l’autre côté, à s’infiltrer dans le ventre de la ville. Qui sait si une poignée d’entre eux n’irait pas jusqu’à s’y aménager un trou et bouleverser imperceptiblement le cours des choses ?

Avec Zoé, on ne peut être sûr de rien avant l’étreinte. Ses baisers peuvent aussi bien dire oui que non. Quand c’est négatif, mieux vaut déguerpir. Ou espérer un volte-face, ce qui n’est jamais arrivé. Dop la surveille quand même du coin de l’œil, au cas où. Moi, je ne sais pas si je la mérite. Je ne sais même pas ce qu’elle pense des taches jaunes qui couvrent mon corps. Mais tant pis, je fais comme si elle n’y attachait aucune importance. A peine Dop et Duke retournés à leurs affaires, elle m’a demandé comment ça s’était passé de l’autre côté. J’ai juste répondu c’est fini et gardé pour moi l’évidence : ils nous tuent.

Elle n’a pas insisté. J’ai posé mes yeux sur ses lèvres et cela a suffi pour qu’elle dise oui. Je me suis laissé aller doucement contre elle et j’ai senti presque aussitôt le bourdonnement de son ventre. Par terre, il n’y avait plus de tapis ni de coussins, rien qu’un amas de débris, restes de la colère passée. Je me suis creusé les méninges pour trouver un mot gentil à dire, une parole rassurante, et, comme rien ne venait, j’ai fourré mes mains dans les poches à la recherche d’un petit truc qui lui ferait plaisir. Zoé a pouffé d’un rire plus grave qu’à l’habitude. T’as vu, on n’a plus nulle part où se mettre, elle a dit sans montrer un véritable embarras. Elle nous a enroulés dans le grand drap de lit rouge ramené de notre dernière expédition en ville. Ses lèvres ont fait des bulles, celles qui ont des reflets roux et un goût de pluie d’été. Elle m’a fait jouer un instant avec les petits cailloux qui lui froissent les seins. Ils m’ont semblé moins durs et moins compacts que les autres fois mais je n’ai rien dit. Je les ai couverts de baisers puis on a mélangé nos souffles. Une forte bourrasque n’a pas tardé à nous prendre de l’intérieur. La tempête, chargée de foudre, nous a précipités sur un nuage et emportés loin, très loin des loups.

Une heure. Rien qu’une heure. Une heure de turbulence sous les étoffes bruissantes et Dop est venu me ramener au monde avant que ne commencent les douleurs. Il ne m’estime pas plus que ça le Dop, il est du genre sec et rigide, voire un brin suspicieux, mais depuis que sa frangine m’a élu, il est aux petits soins avec moi. La seringue est toujours prête dans les temps, servie avec un nénuphar bleu pour couper la nausée. C’est bon Dop, j’ai dit, Zoé va s’en occuper, ça va aller. Je l’ai regardé s’éloigner d’un pas indécis. Le ciel était encore dans la nuit. J’avais envie d’oublier et d’égayer à nouveau le cœur de Zoé. Je ne lui ai pas demandé si elle voulait bien pour l’injection, je l’ai laissée m’enlacer en lui murmurant à l’oreille quelque chose de chaud. J’étais content comme ça. Zoé a frémit et dit que les jours d’avant avaient été trop incertains pour être tout à fait bien.

J’ai vidé la seringue sur le côté. Je n’ai plus besoin de substitutif mais je dois continuer à jouer le jeu. A l’intérieur, les pépins se sont dissous en un rien de temps. Même le sable a été éliminé. Comme prévu par les rénovateurs. Une rémission de quelques jours. Totale. Après quoi la récidive sera fulgurante. Droit dans le mur. C’est le pacte. On ne peux pas revenir en arrière. Ni de ça ni d’autre chose. C’est ce que j’aimerais dire à Zoé si j’avais l’assurance qu’elle ne se noie pas immédiatement dans la torpeur. Je me dis qu’elle se cache derrière le masque de l’amour pour m’interdire de l’approcher vraiment, de lui dire quoi que ce soit de définitif. Tu te dis des choses stupides, dirait Duke si nous partagions encore nos pensées. Tout nos espoirs de salut se sont effacés avec cette fuite en avant. Cette foutue échappée de l’autre côté. Cette satanée insistance à vouloir en finir avec les sueurs froides, les mains fatiguées, les yeux vides. Tu n’aurais jamais dû t’y rendre seul, aurait rajouté Duke, mais Duke est devenu incapable de nous cogiter un plan qui vaille. Toujours sur le qui-vive, obsédé par l’idée qu’on le surprenne en pleine crise et qu’on l’exécute pour l’exemple.

Cette désertion aurait pu n’être que passagère, une mauvaise passe vite épongée avec de la gelée de survie, mais il aurait fallu continuer à se battre chaque jour, à chaque instant contre les crampes, les brûlures, les paralysies, contre cette inexorable asphyxie de nos ambitions.

Il y a bien longtemps que plus personne ne croit en des jours meilleurs, seule s'allume cette haine qui fermente dans l’âme. Nous sommes trop abîmés pour rêver ou même seulement croire que nous ne sommes pas des imbéciles. A vrai dire nous ne sommes que des mômes brisés qui ne grandiront jamais. Trop dégradés pour nous réinventer. Nos chemins de traverse ont été engloutis par la détresse. Rien n’a plus d’importance. En face, ils font le nécessaire pour que l’on en finisse avec la fierté, avec les hallucinations, avec cette idée que l’on pourrait jouer le vrai contre le pire. Quand les rénovateurs vous mettent le grappin dessus vous devenez aussitôt un étranger. Eux vous disent qu’ils ne sont que des techniciens. Pas de compassion. Pas un seul mot superflu. Pas même une béquille. Les hommes de la rue se valent tous. Basta. Je suis revenu comme je suis parti, sur un coup de tête. Là-bas, on ne compte pour personne, même à la fin. Et maintenant j’usurpe la joie de Zoé quand elle s’écrie t’es flambant neuf mon homme et que moi je dis, le cœur presque vide, j’aurais tant aimé qu’on ne se perde pas.

Dop est revenu voir si tout était régulier. Son air embarrassé ne m’a surpris. Zoé s’était laissée aller à un petit somme. Moi, je faisais semblant de dormir. J’avais en tête cette putain de rengaine Dop n’est pas dupe, Dop n’est pas dupe, Dop n’est pas dupe… il va mettre les choses au point, me sommer d’arrêter mon cirque ou m’envoyer valser contre un mur. On est tous à cran. Personne ici n’ignore la tournure que prennent les évènements. Depuis que les nettoyeurs ont les coudées franches, on les entend jurer, s’exciter, beugler dans la nuit, pire que des hyènes.

Dop s’est assis à même le sol, de mon côté. Il a dit, tu sais, il y avait que de l’eau dans la seringue. J’ai confirmé d’un hochement de tête. Dop n’est pas dupe et il a rajouté qu’est-ce que tu as fait là-bas ? Je n’ai rien dit. Il a posé d’autres questions, moins tranchantes, moins soupçonneuses, moins intrusives puis il a fini par laisser aller sa douleur lui aussi. Sous les draps j’ai serré la main de Zoé. Elle était encore chaude du sommeil de l’amour. Son sang entrait dans ma chair et me soulageait. Dop n’en finissait plus de se vider. L’obscurité règne dehors et bientôt les ténèbres nous envelopperont à notre tour. Nous sommes hantés par la peur. Nous avons perdu le sommeil et l’envie de résister. Tout ce que nous trouvons à dire c’est que nous sommes en train de mourir. Nuit et jour nous mourons avant même d’être mort. Il n’attendait pas que je lui réponde. De toute façon j’avais l’esprit encore trop encombré par les images de cette foutue virée pour l’écouter vraiment.

Personne n’était au courant. Personne n’aurait même eu l’idée de se dire qu’une sortie en douce fût possible. J’étais parti pour exploser. Une opération de nettoyage sans retour. Une fois débarrassé des pépins, je me serais éclipsé dans l’autre monde sur la pointe des pieds. Après ça, Duke aurait vilipendé mon mauvais esprit, Dop ordonné les funérailles et Zoé pesté contre la fatalité. Dans les caves les mômes auraient maudit la terre entière, affûté leurs griffes et fait monter le venin. Point final.

Zoé a ouvert les yeux, elle s’est redressée pour mieux voir son frère. Il s’était tu et nous regardait tous les deux avec tendresse. Elle lui a dit tu sais Dop, je l’ai suivi de l’autre côté, je ne pouvais pas le laisser nous perdre. Les rénovateurs m’ont embarquée avant que je ne le rejoigne. Je ne me suis pas battue Dop, je les ai laissés me désinfecter. Je sais petite sœur, il a dit, je sais tout ça, je vous ai pas lâchés une minute.

Il nous a allumé une Lucky.

Il a fallu que je pleure.

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26 novembre 2007 1 26 /11 /novembre /2007 18:37

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Iain Levinson est un homme qui court lentement après ses rêves. Voilà dix années de cela, diplôme universitaire de lettres classiques en poche, de grandes espérances et quelques beaux projets en tête, il se sentait armé pour ériger sa place dans le pays le plus riche de l’histoire du monde. Il ne trouvera sur son chemin que des petits boulots, des lieux de vie sommaires, une solitude de presque tous les instants ou des liens qui s’effilochent aussi vite qu’ils sont tissés. Marqué comme travailleur itinérant, auxiliaire du marché, il vivra comme beaucoup d’autres l’expérience des laissés-pour-compte du libéralisme. Pour la plupart de ces déclassés, ces incasables, il s’agit seulement de s’en tirer, de tenir la tête hors du bourbier. Si vous voulez réussir n’arrêtez jamais de vous raconter que vous êtes important, telle est l’exigence première du modèle américain pour s'arracher du marais, rappelle non sans pester, Iain Levinson qui n’est pas homme à rester englué. Sans accorder crédit à ces certitudes égocentriques, il ne désespère pas d’arriver à faire quelque chose de sa vie. Durant toutes ces années de chausse-trappe l’idée d’écrire le Grand Roman Américain ne le quittera pas et de toutes ces épreuves - à défaut de Grand Roman - il puisera matière à écrire. Il ne se leurre pas sur l’importance de ses déconvenues mais leur narration sur le fil de la précarité lui permet d’exercer sa colère à froid, d’exprimer sous une forme simple et désopilante une critique impitoyable de cette modernité mondialisée. Je pourrais écrire un bouquin sur cette merde, dit-il. Un million d’autres pourraient aussi, ajoute-t-il pour enfoncer le clou.

L’american way of life se retrouve dans la ligne de mire de l’auteur avec une version polar de sa critique sociale. Quelle que soit la place que les protagonistes occupent dans l’histoire, ils sont soumis aux mêmes effets délétères du système : falsification, duplicité, arrogance, suspicion, dépravation … le culte de l’argent et un nombrilisme forcené les font tous s’agiter du côté d’une échappée individuelle, d’une sortie du monde vivant pour se satisfaire de la seule jouissance à se sentir maître de leur pré carré. Un roman particulièrement caustique où l’intrigue est prise dans les feux croisés d’un humour finement ciselé et d’un cynisme tout azimut.

Petit supplément : on peut retrouver la plume acerbe de Iain Levinson dans la page week-end-mon journal du Libération de samedi dernier.

Tribulations d’un précaire de Iain Levinson aux Editions Liana Levi, 187 pages, 16€

Une canaille et demie de Iain Levinson Editions Liana Levi, Piccolo, 239 pages, 9€

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23 novembre 2007 5 23 /11 /novembre /2007 14:13

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Une fois encore Olivier Adam était en lice pour le Goncourt. Le recherchait-il ?L’attendait-il ? Cela s’est joué sur le fil. Il ne l’a pas eu. Qu’importe ! De l’avis des éditeurs et des libraires le Goncourt est un produit phare, un objet de luxe bon marché qui circule allègrement entre personnes de qualité à l’approche des fêtes de fin d’année. Une place bien en évidence dans la vitrine du salon, un objet de contemplation carré et immaculé, voilà ce qu’il advient à un bon nombre d’exemplaire du livre de l’année. Olivier Adam mérite beaucoup mieux que cette destinée-là. On n’acquiert pas et on ne lit pas ses romans par hasard ou alors il s’agit d’un hasard objectif, une sorte de clairvoyance dans la rencontre à la manière des surréalistes.

Il y a des livres avec lesquels on se repose, d’autres où la jouissance est immédiate, des livres qui exigent l’intimité ou au contraire ouvrent les portes de royaumes en suspensions, fantastiques et équivoques, des livres qui révèlent l’expérience charnelle du monde, pages de plaisirs et de douleurs, de joies et de mécontentements, des livres où l’on se voit sur la scène sans pour autant jouer, ombres de nous-mêmes prises dans l’expérience de la cruauté, de l’injustice, de l’inhumanité. On ne sort pas indemne de ces livres-là. Nous sommes pris par la nécessité d’en parler, de dire ce bruit sourd, ce grondement sauvage qui nous vient de l’intérieur. Toute la force d’Olivier Adam tient en cette recherche de lien entre la sphère intime et la violence du monde extérieur. L’engagement est entier. Son écriture est un abri de fortune cerné par les ténèbres, un refuge où respire la vie. C’est de la vie qui bat, pleine d’espérance mais bordée par l’insécurité. Alors cette vie, même quand elle semble passer à côté, même lorsqu’il est difficile d’en saisir le fil ou qu’il soit terriblement compliqué de s’y frotter, ne peut être réduite à la somme de ses tragédies, elle appartient à ceux qui ne se résignent pas, à ceux dont le désir d’être dans l’existence est plus forte que tout. Son dernier roman A l’abri de rien est de cette trempe-là, une fiction écrite sous tension, une confrontation bouleversante entre ces êtres meurtris, ces destins déchirés, violentés et les souffrances d’une femme de presque rien, prise par le doute, poussée par la force de sa révolte à aller au bout de sa quête de sens, à s’éprouver pleinement dans l’adversité quitte à se briser sur les récifs de la folie. Comme Passer l’hiver ou comme Falaises, A l’abri de rien est un livre écrit à hauteur d’homme et que l’on ne garde pas pour soi.

A l’abri de rien d’Olivier Adam aux Editions de l’Olivier, 220 pages, 18€

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21 novembre 2007 3 21 /11 /novembre /2007 11:42

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Patricia Parry est psychiatre et romancière. Fascinée par le polar, elle cultive le genre en tant qu’il décrit le monde et l’individu tels qu’ils ne vont pas. Médecin, elle se consacre à l’écoute du mal-être et dit vouloir appréhender les troubles de l’homme à la fois du côté de l’imaginaire et dans le cadre d’une réflexion cartésienne. En passant de son fauteuil de thérapeute à la table d’écriture, elle entreprend de restituer en différé l’objet de son écoute et de rendre visible, en les faisant siennes, des intrigues livrées par l’inconscient. Son écriture est portée par l’expérience d’une parole qui se remémore, qui découvre, traduit et reconstruit. C’est ainsi qu’une histoire vieille de plusieurs siècles se réactualise dans le temps de la rencontre et s’anime dans un espace parcouru en tous sens par l’imaginaire. On le sait, les rêves se souviennent, laissant parfois son rapporteur interdit, pétrifié d’angoisse. Dans ce roman, Patricia Parry convie le lecteur à ressentir ces rêves d’une rare puissance évocatrice, à entendre le bruit obstiné, parfois tétanisant que font les pensées, à en saisir toute l’ambiguïté. Bien sûr, en tant que production de l’esprit, les personnages mis en scène n’appartiennent plus à la clinique. Ici, le médecin est absorbé par le roman et se confond avec lui. On ne s’étonnera pas que ce soit un psychiatre qui mène la danse. En fait, l’histoire est gérée par presque tout un service hospitalier puisque le héros, acteur des évènements, se laisse emporter par l’effet de lecture et s’en remet à ses confrères pour le sortir de quelques mauvaises passes et, accessoirement, lui faire entendre raison.

Question substance noire, l’auteure a opté pour une variante de la théorie du complot dans un chassé-croisé historico-médiatique avec meurtres ciblés, puissances occultes, manœuvres politiciennes et dérapages morbides, sachant bien que peu de lecteurs résistent à l’idée d’être éclairé sur les tenants et les aboutissants d’une affaire criminelle dès lors où la question de la manipulation est de mise. Et à vrai dire, de ce côté-là, l’entreprise est diablement réussie.

Restent en suspens quelques interrogations sans gravité : de quelle oreille l’auteure entend-t-elle les maux de ses patients et comment rêve-t-elle les mots de ses romans, comment en quelque sorte s’arrange-t-elle de ses allers-retours entre la clinique et la fiction ?

Petits arrangements avec l’infâme de Patricia Parry aux Editions Seuil, 380 pages 19€

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19 novembre 2007 1 19 /11 /novembre /2007 11:36

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Il n’y a pas trente six façons de se rendre au café Calipso, soit vous connaissez l’adresse et hop vous êtes reçu avec les honneurs, soit vous passez par les services d’un limier, vous savez celui qui aime par dessus tout escorter les internautes, et vous le mandatez pour trouver votre chemin. Sauf que celui-ci affectionne particulièrement les raccourcis obscurs et que les risques d’égarement y sont nombreux. Exemples de requêtes adressées ces derniers jours au grand détective :

Comment trouver une peinture non salissante pour repeindre les murs ?

En combien de temps perd-t-on ses cheveux ?

Comment éviter que les marches en bois craquent ?

Quels sont les coins à champignons à Vierzon ?

Où trouver une idée pour créer un pion d’échec non figuratif ?

Comment réparer une erreur d’amour ?

Destinataire incertain de cette dernière interrogation, nous allons malgré tout tenter d’y apporter nos lumières. 

Avant d’entreprendre quoi que ce soit, il convient de chercher à comprendre comment fonctionnent toutes ces choses de l’amour. Tout d’abord, il apparaît nécessaire de consulter et de comparer les multiples notices explicatives proposées par les spécialistes. Une fois bien au fait des règles et des méthodes d’application, lire attentivement les possibles causes du dysfonctionnement puis effectuer les vérifications de routine pour tenter d’identifier et de corriger le problème. Exemples :

L’objet de votre amour ne s’allume plus : votre étendard n’est pas correctement enflammé ou hors tension.

Le bouton de vibration clignote en rouge : retirez votre étendard puis représentez-le après avoir vérifié sa compatibilité.

L’objet de votre amour ne répond pas aux stimulations : votre étendard est déchargé.

L’étendard n’est pas enfoncé jusqu’au bout : veillez à introduire correctement votre étendard.

L’objet de votre amour est en surchauffe : réglez votre flamme conformément aux instructions.

Le réceptacle est trop plein : contrôlez le débit de votre étendard.

L’objet de votre amour est froissé ou chiffonné : ajustez les dimensions de votre étendard, compressez-le si besoin.

Il y a trop de jeu entre l’objet de votre amour et votre étendard : reliez les entrées et les sorties comme indiquées sur le schéma..

L’objet de votre amour est surchargé : l’usage à des fins professionnelles n’est pas conforme. En tout état de cause évitez de l’allumer et de l’éteindre si cela n’est pas nécessaire.

On peut bien entendu consulter d’autres manuels et envisager la question de la réparation du côté du rachat, de l’indemnisation, de la pénitence, de l’expiation ou pourquoi pas de l’économie libidinale, mais il nous faut garder à l’esprit que l’amour est le lieu de l’oubli du monde, l’objet de toutes les échappatoires et d’une infinité de méprises et que finalement ce coin de l’âme fixé entre tendresse et sensualité ne s’exprime réellement qu’à l’endroit de la plus grande altérité.

Le débat est ouvert.

 

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16 novembre 2007 5 16 /11 /novembre /2007 08:44

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Une chronique à la petite semaine de quelques judicieuses fabriques de littérature.

à cliquer dans les Aiguillages : 

Sur Mot Compte Double

Pour les amateurs de bestiaire amoureux, " Hésitation ", une nouvelle caustique de Patrick Dupuis 
Pour les mordus de la vie " Bertille " de Colette Pellissier, une nouvelle aigre-douce écrite spécialement pour MCD. 
Sur Cunéipage

Friande de littérature et toujours en verve, Cuné a repris le chemin du clavier…

Chez Stéphane Laurent

Entre appel à textes et coup de colère, Stéphane Laurent s’est réveillé une fois de plus…

Sur Lenonsens, revue littéraire quinzomadaire

Pour rester éveillé un peu plus longtemps…

Sur Pour le plaisir d’écrire

Ernest J. Brooms récompensé par le prix de la Francophonie à Issy-les-Moulineaux pour " Dans mon silence " La nouvelle est à déguster sur le site ou sur le forum. 
Sur Histoires d’écrire

Les trésors toujours poétiques de Corinne Jeanson

Dans l’Antre-Lire

Un antre pour petites et grandes personnes… un endroit sympa mais avec des recoins sombres, bien tranquille quand le soleil brille, un peu moins quand il pleut ou que la lune est pleine, plutôt dans les écarts sauf quand il est au cœur.


La dépêche expéditive de chez Reuters

Belle, généreuse et animée d'un esprit combatif d'essence communiste - telles sont les qualités de la femme idéale, aux yeux du n°1 nord-coréen, Kim Jong-il. "Naturellement, les femmes doivent donner une impression de beauté, mais la beauté véritable est beaucoup plus que cela", explique le dirigeant communiste dans les colonnes du périodique japonais "Joguk". "Ce sont les femmes qui donnent leur jeunesse, leur amour et leur famille à la patrie et à la Nation. Celles qui placent les masses et les camarades avant elles-mêmes, pour le bonheur du peuple et la prospérité de la Nation, voilà les véritables beautés".

Les médias officiels nord-coréens ne sont pas en reste et aiment user d'un langage imagé pour dépeindre les Coréennes, "fleurs de la péninsule" qui font honneur à la Nation en épousant des soldats blessés et qui peuvent repousser une centaine d'envahisseurs tout en faisant des prouesses sur le plan scientifique…

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14 novembre 2007 3 14 /11 /novembre /2007 09:17


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En passant par la Bretagne, du côté de Dinan, Jean-Claude Touray, l’œil toujours très vif, a
repéré le récent polar d'Alain Emery. Il nous livre ici ses observations.

 

Quand, dans les mémoires, les flammes sont retombées, les braises éteintes, il ne reste plus à Erquy, petit port costarmoricain et capitale de la coquille St Jacques, que les cendres d’un terrible fait divers, datant d’un quart de siècle.

Le ton est vif, la langue imagée et populaire : c’est avec " le cœur à la retourne ", puis " le palpitant en guenille " que Gaby Lardent, un patronyme qui est tout un programme, a découvert le cadavre de l’héroïne. Les personnages secondaires sont traités dans la truculence : Chopine, le bien nommé, décédé " d’un coup de pied de barrique ", le fils Lorca, colosse aux colères terribles, qui soigne avec dévouement ses parents gâteux, le commissaire Hansen, " une cigogne avec des yeux de chien de traîneau ". Les personnages principaux sont d’une pâte humaine plus complexe : Gaby, le " témoin fouineur " qui raconte l’histoire vingt et quelques années plus tard (autoportrait décalé ?), Lorette, symbole de pureté, piétinée par le Destin, les parents Malgorn… Loin de l’ambiance " station touristique ", c’est dans la population locale (j’allais écrire indigène) qu’Alain Emery, enfant du pays, a trouvé l’inspiration.

Tous les ingrédients d’un policier à succès sont réunis : une présentation exacte et sobre d’une ville où on ne l’est pas toujours, des sentiments forts (l’amitié, la haine, la honte… ) et une intrigue simple, dont il a suffi de cacher le prologue pour plonger le lecteur dans la brume (ou si l’on préfère, le mener en bateau). Pour les puristes, si j’ose dire, il manque " la " scène de sexe. L’auteur en a fait une " plage blanche " entre deux chapitres.

Attention, ne pas lire trop vite sous peine de rater un des petits cailloux blancs en forme de grenade fumigène qu’Alain Emery a balancés au gré des chapitres pour entretenir délicieusement le brouillard, jusqu’au dénouement de l’intrigue policière. Et pour l’épilogue, caramel au beurre salé sur le gâteau, il y a une chute.

Inutile de préciser que j’ai beaucoup aimé l’ouvrage.

Erquy sous les cendres d’Alain Emery aux Editions Astoure, Collection Breizh noir, 167 pages, 8€

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12 novembre 2007 1 12 /11 /novembre /2007 12:05

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par Désirée Boillot

 

Cela fait dix jours que je me refuse à croire que tu ne puisses plus jamais rouvrir les yeux derrière la paroi de verre, je ne peux pas le concevoir tout comme il m’est impossible d’admettre que tu sois partie sans me dire au revoir, nous nous sommes toujours dit au revoir, des bouquets d’au revoir éclatent contre la cloison qui nous sépare, des vifs, des ternes, des bâclés, des légers, des tendres et des passionnés se rassemblent sur mes lèvres. Tant de choses de toi reviennent derrière le verre où tu te reflètes, dans ton petit manteau de velours que je boutonne jusqu’au cou, je t’appelle " Petit chaperon rouge " mais tu ne souris pas, tu évites mon regard, tu n’aimes pas les surnoms et encore moins ce manteau élimé aux manches que tu endosses le matin à contrecoeur parce que tu as toujours eu horreur des manteaux, de cette saison de l’hiver, toujours trop longue, beaucoup trop grise, tu marmonnes sur le seuil " A ce soir mon Papa " dans un soupir et je te regarde descendre l’escalier avec ton cartable trop lourd qui ballotte sur ton dos, je te dis " Prudence dans la rue ", mais tu ne veux pas m’entendre, et je referme la porte sur ton départ. Je ne peux pas croire qu’il n’y aura plus jamais de départ à l’école dans le froid de l’hiver, autour de moi le temps s’est arrêté sur une voix au téléphone m’annonçant la nouvelle, cette voix terrible qui déchire la nuit et me fait tituber jusqu’au salon où m’attend une photo de toi que je serre contre mon cœur. Mathilde, je t’en prie ne pars pas, pas comme ça, je t’en supplie, ne me laisse pas seul, depuis des jours j’écoute " Le paradis blanc " de Michel Berger en revoyant l’oiseau que tu aimais tant et que tu me montrais de la main, " Papa regarde ", si c’est cela que tu veux alors oui, nous irons ensemble dans ce paradis blanc comme deux fugitifs de la vie, nous étoufferons toute réminiscence, tout signe diffus de reconnaissance, de chemin déjà parcouru, nous glisserons sur le lac et prendrons notre envol derrière l’oiseau inconnu, nous lui donnerons mille noms, colombe, albatros, Harfang des neiges aux ailes de vent, Mathilde ! Aurais-je déjà traversé cette immensité où tu persistes à ne pas m’entendre, moi qui prie pour t’arracher à ce sommeil glacé derrière la paroi de verre, moi l’impie qui guette jusqu’au vertige un signe de toi alors que tu t’enfonces dans ta nuit un peu plus loin chaque jour, m’abandonnant à l’éclat du plafond, à la musique de la pluie, c’est pourquoi aujourd’hui je veux demeurer dans la pénombre, il n’y a pas de lumière dans cet enfer où je guette comme un fou un signe, un frémissement, un tressaillement, nous nous sommes toujours dit au revoir, tressaille je t’en prie, mon enfant, ma fille, où cours-tu ainsi derrière la paroi de verre ? 

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso expression
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