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21 février 2008 4 21 /02 /février /2008 16:41


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Au cœur de… " se penche aujourd’hui sur ces lectures qui à l’adolescence nous ont ouvert au rêve de l’autre …

Ce texte (extrait d'une longue nouvelle inédite) témoigne de l'expérience d'une lycéenne, du début des années cinquante... dont les rêves, les désirs, les fantasmes, les aspirations seront influencés et profondément perturbés par l'image idéale que les Romantiques véhiculent de l'amour, dans les textes qu'on lui fait étudier en cours et auxquels elle adhère totalement.

 

par Yvonne Le Meur-Rollet

   

/ …/ Jamais personne n’avait invité Aline à danser. A chaque fois qu’elle était allée à un bal donné à la fin de l’année scolaire par le Lycée, elle avait passé son temps, assise sur un siège, le long du mur. Elle ne s’était jamais dissimulée dans l’ombre, pourtant. Avant le bal, elle avait participé à des conversations au milieu de ses copines. Des garçons lui avaient parlé, ils avaient tous ri ensemble, mais dès que la musique avait commencé, Lulu, Eliane, Michèle, Gisèle, Janine, Suzette et les autres... avaient toutes été invitées, et elle s’était retrouvée seule, sans cavalier. Au bout de quelques secondes, ayant eu l’impression désagréable de flotter comme un sac en papier que l’on jette d’une voiture en marche, et persuadée qu’elle était irrémédiablement laide, voire même repoussante, elle se résignait à aller s’asseoir. Elle évitait de prendre un air renfrogné, mais, au fur et à mesure que la soirée s’avançait, elle pensait toucher le fond de l’humiliation.

Elle était bien obligée de l’admettre : jusqu’alors, Aline avait connu de plus grands bonheurs dans les salles de cours que dans les salles de bal. Aussi prenait-elle souvent plaisir à se souvenir d’un événement qui s’était produit deux ans auparavant...

Cette année-là, Aline était en classe de seconde. Assise à sa place, au fond de la salle, elle écoutait Michèle, une de ses camarades, qui récitait un poème de Victor Hugo. Le professeur de français venait de l’inviter à dire quelques strophes de " Tristesse d’Olympio". Michèle connaissait parfaitement son texte, elle le dit sans trébucher, en respectant la diction imposée par les alexandrins et les hexasyllabes. Toute la classe était silencieuse, attentive comme à chaque fois qu’une élève était personnellement sollicitée par un professeur. Lorsque Michèle se fut rassise, Madame Bail, le professeur qui l’avait écoutée, impassible, laissa tomber : "Vraiment, Mademoiselle L., vous n’avez pas les accents qui conviennent aux amoureux romantiques..." Elle lui donna un dix sur vingt, ce qui sembla à toutes d’une sévérité exagérée. Aline, qui suivait Michèle sur la liste alphabétique, fut immédiatement appelée à se lever pour dire le même texte.

Dans le silence, sa voix s’éleva, ferme. Dès les premiers vers, elle sentit que l’attention de son auditoire était totale.

Les champs n’étaient point noirs, les cieux n’étaient pas mornes ;

Non, le jour rayonnait dans un azur sans bornes

Sur la terre étendu...

A la quatrième strophe, Aline, portée par le texte, se laissa aller à exprimer l’émotion qu’elle avait ressentie en répétant sans fin le poème, dans la solitude d’un dimanche après-midi, à l’internat déserté par ses rieuses copines.

Il chercha le jardin, la maison isolée,

La grille d’où l’œil plonge en une oblique allée,

Les vergers en talus.

Pâle, il marchait… - Au bruit de son pas grave et sombre

Il voyait à chaque arbre, hélas! se dresser l’ombre

Des jours qui ne sont plus.

Elle arrivait à la dixième strophe, fin de l’extrait qui figurait dans leur manuel :

Que peu de temps suffit pour changer toutes choses!

Nature au front serein, comme vous oubliez!

Et comme vous brisez dans vos métamorphoses

Les fils mystérieux où nos cœurs sont liés!

Quand elle se rassit, le silence fut brusquement troublé par un bruit de sanglots. Gisèle, assise au premier rang, était en larmes. Aline ne réalisa pas tout de suite que c’était elle, ou plutôt les vers de Victor Hugo, qui avaient provoqué ce déluge. Rougissante de confusion, elle reçut une excellente note accompagnée des félicitations de Madame Bail. A la sortie du cours, les réactions de ses camarades furent diverses. Certaines vinrent vers elle en lui disant: " Ma vieille, je ne sais pas ce que tu lui as fait, mais la petite mère Bail t’a à la bonne !..." Michèle, ayant mal accepté que sa prestation eût été jugée médiocre, persifla : "Vraiment, Mademoiselle L., vous avez su trouver les accents d’une grande amoureuse romantique... On voit que vous exprimez là, des sentiments que vous avez réellement ressentis ! " Lulu et Suzette, ses deux vraies copines, lui dirent simplement:" Je préfère la manière dont tu dis les poèmes de Victor Hugo, à la lecture "ramollo et gnangnan" qu’en fait Madame Bail."

Ce soir-là, Aline eut du mal à s’endormir. Elle était extrêmement troublée d’avoir été capable de faire pleurer une de ses camarades de classe pour laquelle elle n’avait jamais eu de sympathie particulière, et dont elle se moquait même parfois, depuis qu’elle avait découvert qu’elle se délectait de la lecture de Nous-Deux et Confidences. Elle s’interrogeait : "Est-ce que je peux tirer quelque gloire d’avoir réussi à faire pleurer Gisèle, elle qui y va aisément de sa petite larme en lisant des feuilletons à l’eau de rose ? "

La réponse à cette question lui sembla cependant secondaire comparée à un mystère beaucoup plus important pour elle : " Si j’ai été capable d’exprimer des sentiments auxquels j’aspire, mais que je n’ai jamais éprouvés, c’est qu’il y a, peut-être en moi, l’étoffe d’une grande amoureuse..."

Depuis ce jour, elle ne rêva plus que de rencontrer enfin un homme qui lui ferait découvrir les vertiges d’une passion aussi ardente que celle qui était traduite dans les vers de Victor Hugo, un homme qui saurait s’exprimer à la manière des "Romantiques" au programme cette année-là.

Mais jamais aucun garçon ne lui avait manifesté le moindre intérêt, jamais aucun d’eux ne l’avait invitée à danser./ …/

 

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18 février 2008 1 18 /02 /février /2008 21:35

Numéro 2 de " A propos de… ", une chronique signée Gilbert MARQUÈS

 
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En ces temps étranges où l'hiver s'apparente au printemps sous l'effet du réchauffement de la planète, nous dit-on, l'actualité ne désarme pas. Tant sur la scène internationale qu'hexagonale, elle m'offre aujourd'hui cette petite réflexion au vu d'événements récents tenant à la fois du voyeurisme et du sensationnel savamment orchestrés par ceux qui veulent nous convaincre d'on ne sait trop quoi, en fin de compte.

Qu'est-ce qu'une image ?

Au sens premier, une reproduction de quelqu'un ou de quelque chose au moyen de différents procédés techniques utilisant des supports variés. Par extension, cette signification s'est enrichie de la notion de reflet, non seulement celui renvoyé par un miroir mais aussi celui projeté par le regard de l'autre, cet observateur qui guette et dont les yeux vont permettre une interprétation de ce qu'il voit.

L'image, depuis qu'elle est apparue, est devenue un outil d'éducation, de culture, de plaisirs, en un mot un outil de communication au même sens que la parole ou l'écrit. Mais elle est également utilisée à d'autres fins : le prosélytisme, la propagande tel qu'il est de mode aujourd'hui. Souvent, les deux usages interfèrent au point qu'à l'époque moderne, l'image est devenue avec le son un élément indispensable de la vie quotidienne. Subsidiairement, exit l'écrit…

Cette utilisation incontrôlée entraîne des dérives, évidemment, qui au lieu d'aider à la réflexion ou de favoriser le rêve en aiguillonnant l'imagination, a fortement tendance à les suppléer pour aboutir à ces produits prédigérés dont on nous abreuve jusqu'au harcèlement et que nous consommons malgré nous, contraints et forcés. Ils ont pour objectif inavoué de nous modeler selon certaines normes, une image à laquelle nous devrions nous conformer sans qu'il soit bien entendu tenu compte de nos aspirations.

C'est ainsi qu'avec la complicité des tout puissants médias, l'image se transforme en icône.

Qu'est-ce qu'une icône ?

A l'origine, il s'agissait simplement d'une image sainte peinte sur un panneau de bois. Cette technique fut importée d'Orient.

Avec l'évolution de la langue, le sens originel s'est modifié pour définir aussi une personne exemplaire à laquelle le commun devrait s'efforcer de ressembler. Nous ne sommes pas loin d'une forme d'idolâtrie telle que dans les années 60 envers des personnages publics, des artistes en général pour lesquels par contraction, le mot fanatique s'est vu amputer de certaines syllabes pour devenir dans le langage populaire fan.

Et bien que ne figurant pas encore dans les dictionnaires à ma connaissance, l'icône s'est enrichie d'un troisième sens, technique celui-là puisque désignant en informatique la petite image qui symbolise un programme ou un logiciel sur les écrans de nos ordinateurs.

Je ne suis d'ailleurs par sûr que si nous demandions à nos enfants ce qu'est une icône, ils ne nous répondraient pas par cette interprétation, ignorant totalement ce dont il s'agit en réalité à l'origine.

Ces différentes définitions exposées pour avoir l'esprit clair, revenons à l'actualité par laquelle nous subissons de façon pernicieuse mais efficace l'agression des images pour la fabrication d'icônes.

En exagérant certes mais à peine, je pourrai pousser le bouchon plus loin en écrivant que la publicité notamment, contribue de manière stratégique à cette propagation. Quel homme politique en effet, pour prendre un exemple, n'utilise-t-il pas aujourd'hui les services d'un publicitaire et de conseillers en communication pour optimiser son image tant au cours de ses campagnes électorales que tout au long de sa carrière lorsqu'il parvient vers les sommets ? Ne tente-t-il pas au moyen d'affiches démesurées et de slogans chocs d'attirer davantage l'attention sur lui que sur son programme idéologique pour s'ancrer dans l'inconscient de l'électeur moyen qui ainsi le mémorise mieux ? Un visage, une attitude valent tous les discours au point de transformer un homme banal en icône, autant dire une sorte de comédien de l'absurde.

Ce mélange des genres né aux Etats-Unis où pour arracher l'investiture, il faut déplacer famille et amis de façon à démontrer que le candidat serait un homme ordinaire, bien-pensant et bon père de famille, a ses limites notamment démontrées par certains scandales qui ont suivi les élections. N'empêche, il a été importé vers l'Europe dont la France où il prend toutefois des allures de parodie. Ce serait hilarant si ce n'était pas grotesque et surtout si les mouvements familiaux relevant de la vie privée n'avaient pas en fin de compte été utilisés pour noyer le poisson de l'état désastreux dans lequel le pays sombre. Pour la première fois peut-être, nous atteignons la perfection dans le domaine public avec un iconoclaste conservateur, paradoxe rédhibitoire offrant une image inédite dont s'enrichira l'iconographie de notre histoire.

Que nous reste-t-il à nous, pôvres poètes et modestes écrivaillons, hormis notre plume, pardon !, notre clavier pour ruminer notre déconvenue parce que finalement, le dicton disant que la réalité dépasse la fiction se vérifie une fois de plus ? Nos stylos produisent des mots, pas des images et nous ne deviendrons jamais des icônes. Qu'à cela ne tienne !

Nous pouvons toujours nous consoler en affirmant que l'image médiatique est comme la parole. Fugace, elle s'envole…

Aussonne, le 13 Février 2008

 

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16 février 2008 6 16 /02 /février /2008 19:06

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Une nouvelle fois, Ysiad rebondit sur une des questions recensées sur la route Google / Calipso et publiées dans le dernier numéro de Blogcity, revue d’étoiles.

 

D’où viennent les poules et les œufs de chez Lustucru ? 


Vaste, immense, colossal débat qui délie les becs, toutes les poules vous le confirmeront, surtout celles de Lustucru qui sont bavardes et directement concernées par la question. Les poules de Lustucru sont à première vue banales, mais à deuxième vue tout à fait prolifiques. Non mais regardez-moi ça ! Elles n’ont l’air de rien sous leurs petites ailes, les gloussantes, mais elles pondent énormément, l’eusses-tu cru.

Dans la première édition de son Traité pour la Défense de la Poule Pondeuse – autrement appelée : Poule de Lustucru, du nom du fermier qui le premier eut la chance de compter ce type particulier de poules dans son poulailler –, le Professeur Coqueu-Deuldou maintenait avec audace que les poules de Lustucru parvenaient à pondre à une vitesse de trois œufs à la minute quand la lune était en carré de Pluton sous Jupiter avec Mars et Saturne pas loin derrière, ce qui faisait, et sans même tenir compte des variations saisonnières, (qui variaient beaucoup moins qu’à l’heure actuelle où c’est tout le temps l’hiver le week-end et sans arrêt le printemps quand on bosse), une moyenne de cent quatre-vingts œufs de l’heure, chiffre que l’éminent Professeur a refusé de rectifier dans la deuxième édition de son ouvrage, en brandissant à la face des incrédules son diplôme d’expert-comptable.

Du haut de son immense savoir accumulé au fil de ses lentes et néanmoins studieuses pérégrinations dans les basse-cour de France, le Professeur put affirmer, toujours dans son Traité que nous nommerons : TDPP, que dès 1960, la Poule de Lustucru battait à la ponte les ailes dans le bec la Poule Glandeuse, – dite : Poule de Panzani, du nom d’un type qui était tombé dans la semoule quand il était petit –, laquelle, quand elle ne prenait pas les bus à l’italienne, faisait que de roupiller sur son tas de grain au lieu de couver ses œufs, " comme si, par une sorte de prescience de sa condition de Poule de Panzani, elle savait, cette poule, qu’elle n’aurait jamais, contrairement à la Poule de Lustucru, des œufs frais, des œufs frais, tant elle lanternait pour expulser son œuf, qu’à la fin, en sortant, il était plus très frais" (cit. op. p. 213 et suivantes, Editions du Corico, 1960).

Or pour bien cerner tout l’enjeu du vaste débat qui agite nos esprits autour des poules et des œufs, le Professeur Coqueu-Deuldou a l’obligeance de nous faire remarquer, à la page 512 de son introduction, que personne n’a jamais su qui, de la poule ou de l’œuf, était passé le premier par la porte d’entrée. L’un des deux, certes, mais lequel ? Am, stram, gram… La thèse la plus courante soutient, comme nous le rappelle l’éminent Professeur à la page 780 de son ouvrage documenté, que " C’est la poule qu’a dit à l’œuf de passer le premier, et non l’inverse ". Car si la poule avait précédé l’œuf, impolie qu’elle était en ces temps reculés bourrés d’ornithorynques, elle n’eût pas forcément pensé à lui tenir la porte, et nous aurions alors de bonnes raisons de croire que le pauvre œuf eût pu se la prendre en plein dans la coquille, bour et bour et ratatam, on en a mal pour lui. C’eût été une bien trop triste fin, et puis l’eusses-tu cru ? Pas sûr. C’est la raison pour laquelle le professeur Coqueu-Deuldou continue de s’interroger, entre les pages 803 et 999 du TDPP, sur la nécessité de savoir si l’œuf est Preum’s et la poule Deuz’, ou si c’est la poule qu’est Preum’s, et l’œuf, Deuz, et puis s’il préfère pas l’œuf à la coque au coq-à-l’âne, pic et pic et colégram.

Ce qui est conceptuellement envisageable, – et cela nous ramène à peu près à l’endroit où nous avons laissé nos poules en liberté picorer du grain en gloussant sous la lune dans une conjonction des astres particulièrement favorable à Pluton, enfin tout dépend de quel côté on se place –, c’est que la Poule de Lustucru, à force de vouloir battre ses propres records, a rendu jalouse celle de Panzani, ainsi que le souligne le Professeur dans son chapitre entièrement consacré à la Révolte des Poules Glandeuses, où il prend la peine de décrire les odieuses et révoltantes machinations de ces volatiles mesquins qui, en l’an de grâce 1968, surprenaient les pauvres Poules Pondeuses en pleine couvade pour leur jeter, de nuit, sous un ciel sans étoiles et dans l’indifférence générale des astres, leurs vieux œufs pourris à la crête, " … si bien que le matin, la terre, jonchée de plumes et de coquilles d’œufs, fumait encore du sang de ces valeureuses gallinacées" (ibid. op. cit. p. 6439 et suivantes).

Après un tel massacre, l’on est en droit de se demander si les poules de Lustucru en sont revenues, et si leurs œufs sont toujours aussi frais.

Ysiad


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14 février 2008 4 14 /02 /février /2008 12:51

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Ernest J. Brooms aime faire voyager ses nouvelles. Les laisser aller à des soirées, des sorties, des échappées, les encourager à courir l’aventure, à s’autoriser des libertés. Il ne se demande pas si elles pourraient se perdre en route, si les langues des autres entendront précisément ce qu’elles disent ou si elles s’accorderont quelques arrangements pour exister de l’autre côté des frontières, non, Ernest se dit seulement qu’elles ont une chance d’épouser d’autres contours, de s’étoffer, de tracer une voie nouvelle, d’éprouver aussi le brouillage et le cours incertain des choses. Ce plaisir de partager un texte, de lui donner une force de vie par une multiplicité de lecteurs dans l’espace et le temps est une conception qui nous tient à cœur à Calipso. C’est cette disponibilité de l’écriture que nous aimons accueillir au café, ce lieu de retrouvailles où les histoires passent… 

 

Les yeux troubles

par Ernest J. Brooms

 

Elle avait les yeux troubles. Assise à la table d'en face. Des boucles en mèches effilées comme après une pluie drue. Mais il faisait soleil. Dehors.

Elle triturait une cigarette à filtre d'or, longue, tabac blond. Ne buvait pas son Schweppes indian tonic. Les jambes fines croisaient et décroisaient leur soie. J'entendais leurs frôlements de Dim en voile moucheté.

Elle ne voyait personne. Ignorait mon regard.

Je la suivais de l'ovale du visage à l'arrondi des épaules. Longeais le bras jusqu'à la main, les doigts entrouverts. Il fallait respirer, plus calme. Dominer. M'aligner sur son souffle perceptible aux mouvements réguliers de la poitrine sous le débardeur de coton fin. Frémissante.

Elle rejeta sur l'épaule une mèche, plus longue, plus blonde. Qui glissa, lente, et retomba, sur les yeux voilés. J'avais envie de me lever, d'avancer vers elle, de m'inviter à sa table. Je restais de béton. Coupé du bonheur. De la douceur paradisiaque. Du pays lointain.

Elle releva lentement la tête, resserra les paupières, juste un peu, et me fixa.

Elle avait les yeux troubles.

Alors, je remplis mon regard de toute la tendresse du monde, de tout l'amour de l'univers, je le portai jusque dans le bleu trop clair de ses lacs sans fond, je l'embarquai vers les espaces infinis où le temps n'a plus d'âge, je l'unis à ma peau jusqu'à la confusion totale.

Elle écrasa sa cigarette à filtre d'or, enfouit le paquet rouge et blanc en tâtonnant dans une pochette en jean, jeta négligemment quelques pièces sur la table, se leva et sortit lentement, repérant chaises, tables et porte du bout de sa canne blanche.

 

Cette nouvelle est parue sur le site de l’auteur en mai dernier. http://www.broomse.com/



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11 février 2008 1 11 /02 /février /2008 17:57

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" Au cœur de… " est une nouvelle rubrique au menu du café. L’idée est de rendre compte, sous forme de reportage, d’une expérience inédite et insolite dans le champ de la littérature : à travers les concours (nouvelles, roman, poésie…), du côté des salons, de l’édition, des libraires, des bouquinistes, dans les bibliothèques, les "Village du Livre", ou encore en classe avec les " lectures expliquées ", sur scène avec les " lectures théâtralisées "… Cette rubrique est ouverte et nous vous invitons - visiteurs, lecteurs, auteurs - à participer à cette aventure journalistique…

Pour ce second numéro, Jean-Paul Lamy nous invite au Salon…

 

 

Un salon du livre. Quelque part. Dans cette grande et belle salle, nous sommes… un certain nombre, vaguement poussifs car à peine sortis d’un restaurant (magnifiquement situé puisque ses baies immenses offrent à toute heure du jour une vue imprenable sur des Monet, des Dufy, des Othon Friesz). Nous attendons le chaland. Je suis là avec mon " Banc aux goélands ".

(… Bon, rien de bien précis dans ce que je raconte là, me dira-t-on. La phrase d’introduction incontournable qu’on enseigne aux enfants, celle qui, en quelques mots, répond aux questions que le lecteur peut légitimement se poser - ces qui ? quand ? où ? pourquoi ? - Je l’ai traitée par le mépris, ça crève les yeux, et il se pourrait même fort bien que, aggravant mon cas, je continuasse.)

Mais revenons à nos moutons… Les visiteurs ne vont disposer que d’une entrée et d’une sortie, ils devront donc suivre, dans le sens des aiguilles d’une montre, " la route des livres ", ce qu’ils feront très bien, conditionnés qu’ils ont été ailleurs, à suivre des routes balisées de façon si exhaustive qu’il leur était impossible de négliger un cru de Beaujolais, une bastide, un château de la Loire et, du côté du Berry, une Mare au Diable, une petite Fadette, un François le Champi.

C’est l’heure d’ouverture. Les visiteurs ne se précipitent pas comme pour les soldes chez Harrod’s mais, ma foi, ils arrivent par gros paquets et ils ont d’autant plus de mérite qu’il fait beau…

Au début du parcours du " combattant-voué-à-la-sauvegarde-des-belles-Lettres ", se trouve un auteur célébrissime : il doit détenir le record de France du nombre de livres publiés sous sa signature. Les jaloux prétendent qu’il ne les a pas tous lus, ce qui prouve

1°) que la jalousie est proche parente de la méchanceté

2°) qu’à l’impossible nul n’est tenu

En tout cas, les moutons (de Ben-et-ton, sans doute, car ils portent des tenues aux jolies couleurs vives qui contrastent de plaisante façon avec les teintes d’un automne qui dit déjà bien son nom), les moutons, donc, ne voudraient pour rien au monde déroger à la règle : " Cet écrivain vend beaucoup de livres, alors achetons-lui son petit dernier "… Si j’excepte quelques rares fortes têtes ou quelques dangereux dissidents, les personnes que je verrai passer, moi qui vais m’installer quasi en fin de circuit, porteront l’" œuvre " sous le bras…

En effet, la place qui m’a été attribuée se trouve à proximité de la sortie. Passer devant moi, c’est déjà apercevoir le salut, savoir que la délivrance est proche.

" Non, Jeff, t’es pas tout seul ", chantait le Grand Jacques… Il y a des moments où l’on préfèrerait l’être. A ma droite, un auteur de polars, à ma gauche, une poétesse. " Pour des polars, me dis-je, les amateurs ne doivent pas manquer mais, pour fourguer des vers, aujourd’hui, il doit falloir être costaud " et ma blonde voisine me semble plutôt du genre gracile. Je vais vite comprendre qu’elle cache des atouts dans sa manche… enfin, quand je dis " dans sa manche "…

Je constate rapidement que l’auteur de polars et la poétesse ont un point commun évident : ils savent (se) vendre. Même politique agressive : ils mettent d’autorité un livre entre les mains des chalands. Lui : " Tenez ! Ça n’engage à rien ; ce sont de belles histoires (il faut oser parler en ces termes de ses propres œuvres !), pour tous les âges, ça plaît à tout le monde (Diantre ! Je n’ai pas du tout envie de plaire à tout le monde, moi !), vous verrez…. " (habile, ce futur, cet indicatif, mode des certitudes : c’est comme si c’était déjà fait, on est à l’opposé d’un conditionnel défaitiste (" Si vous me l’achetiez, vous verriez que… "), donc "  vous verrez, c’est très original : des dialogues à la Audiard. " et, sans doute aussi, en prime, l’éblouissant sens de l’équilibre d’un funambule qui, sur son fil, irait, sans le moindre faux pas de " à la manière de " à " originalité ".

Je dois me rendre à l’évidence : les gens achètent. Et n’oublions pas qu’au moment d’acquérir le polar plein de bons mots que n’aurait pas reniés Audiard, ils ont déjà, sous le bras, le livre du célébrissime auteur placé en début de circuit. Mettons-nous à leur place, ils n’ont pas un budget-livres extensible à volonté. Ils ne vont tout de même pas s’arrêter devant chaque auteur. Alors, ils sélectionnent et ils ricochent à la manière de ces galets que l’on jette dans l’eau selon une trajectoire tellement rasante qu’au lieu de se noyer tout de suite, ils vont rebondir une, deux, trois fois, et peut-être davantage encore…

Il est extraordinaire de voir comme ces personnes sont douées pour juger un livre en quelques secondes. En passant : la couverture les persuade qu’il ne présente aucun intérêt, ou bien, c’est le titre qu’ils jugent stupide. Dans le meilleur des cas, ils lisent trois lignes de la préface de Gilles Perrault ou de la " quatrième de couverture " qui confirment pleinement leur intuition première.

Mais, c’est là que tout le génie de ma voisine de gauche se révèle : leur ricochet est cueilli en plein vol : " Vous connaissiez la comédienne, découvrez la poétesse ! "

Apparemment, je dois être le seul à qui son nom ne dit rien. Certes, elle a un physique plutôt avantageux, un minois charmant sans doute revu et corrigé par quelque chirurgien (je lui donne une trentaine d’années. Renseignements pris, elle en a vingt de plus. Un bon chirurgien, en somme).

" Voici un recueil de mes poèmes… Il y a aussi des photos de moi à l’intérieur du livre… J’ai demandé à de grands photographes de lire mes poèmes, de s’en pénétrer et de faire ensuite des portraits de moi mais en s’efforçant de photographier mon âme. "

Quoi de plus facile que de photographier une âme, effectivement ? (J’apprendrai par la suite que ces photos ont marqué de toute évidence un virage à 180° dans la carrière de cette charmante personne car, dans les films où elle est apparue, c’était plutôt l’image de ses fesses que l’on s’efforçait d’immortaliser par le truchement de la pellicule… Mais allez donc savoir où se loge une âme…

" Je suis en train d ‘écrire une pièce de théâtre… J’ai deux télés, la semaine prochaine. Ardisson m’a invitée aussi mais je ne sais pas si j’irai : je n’aime pas ce qu’il fait. " Refuser d’aller chez Ardisson ! Les visiteurs restent sans voix : elle les préfère donc à Ardisson ! Ils demandent des autographes. Sur n’importe quel support. Mais le mieux est tout de même d’acheter le recueil de poèmes et d’avoir droit à une dédicace. La même pour tout le monde. Quand on tient une jolie formule…

Quand elle n’est pas en train de remplir son tiroir-caisse, cette blonde personne bavarde quelque peu avec moi : elle me prête un exemplaire de son livre afin que je puisse me pénétrer, moi aussi, de son univers poétique. C’est alors que, me surprenant à compter sur mes doigts, elle me dit : " Non, non, ce ne sont pas des alexandrins "… A vrai dire, je m’en suis aperçu très vite mais ma vérification ne porte pas sur ce point : je cherche à déterminer quel vers, à défaut de l’alexandrin navrant de banalité, a été choisi. L’octosyllabique, peut-être, plus vif, plus primesautier, capable de plus d’insolence ? Eh bien, non : 8, 7, 9, 6… Peut-être des " pseudo octosyllabiques " dans l’esprit des " pseudo alexandrins " inventés par Alphonse Allais ? Je ne le saurai jamais… Il est ainsi des questions essentielles qui demeureront éternellement sans réponse...

Une chose est certaine : elle vend, elle vend ses rimes (parce que ça rime), son âme, son joli sourire, sa pensée unique écrite sur la page de garde…

Et moi, dans tout ça ? Moi, je ne sais pas placer autoritairement un livre entre les mains d’un acheteur potentiel pour qu’il devienne acheteur tout court, alors, je vends… quatre livres à des personnes qui ont raté leur ricochet… Une satisfaction : si les échanges avec les acheteurs sont rares, ils sont aussi très riches, très denses…

 

Quelques semaines plus tard, je proposerai mon recueil de 23 nouvelles un samedi après-midi dans le hall du Grand Hôtel de Cabourg, là où un pianiste joue des mélodies délicieusement surannées, là où plane l’ombre souffreteuse de Proust… Ce sera pour moi un juste retour sur les lieux du crime car, même si, en écrivant ce livre, j’ai pris quelque plaisir à brouiller les pistes au moment de choisir les endroits où il convenait de situer les actions, je dois avouer qu’à plusieurs reprises, c’est de Cabourg qu’il est question et même, très précisément, dans l’une des nouvelles… de ce fameux Grand Hôtel…

Là, les personnes qui s’arrêteront devant moi ne seront pas venues dans le but d’acheter un livre et… pourtant, en deux heures, mes ventes seront de 50% supérieures à celles réalisées lors du fameux salon du livre… Et là encore, les échanges seront riches…

Et ma voisine de gauche ? Une certitude : quand elle parlait de " télés ", ce n’était pas vaine vantardise de sa part. Je la reverrai en effet sur le petit écran, elle y présentera son livre et expliquera que des photographes ont su saisir son âme… Ah ! Ces poètes ! Ça sublime tout !

Jean-Paul Lamy

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8 février 2008 5 08 /02 /février /2008 18:49

 

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  Septième édition

Thème proposé aux auteurs  :

" Passages rebelles "

 

Ce concours de nouvelles est ouvert à tous, sans distinction d'âge, de nationalité ou de résidence.

Les textes soumis pourront avoir fait l’objet d’une publication préalable sous quelque forme que ce soit.
La taille des nouvelles devra être comprise entre 1500 et 2000 mots.

Les œuvres seront appréciées par un jury de cinq membres composé de personnalités choisies par l’association Calipso en fonction de leur talent pour l’écriture ou la lecture.

Le jury procédera à une première sélection de 10 nouvelles dont les titres seront publiés sur le site Calipso en septembre 2008.

Dans un second temps, trois grands prix seront attribués dotés de 250 € pour le premier, 150 € pour le second et 100 € pour le troisième. Les 10 nouvelles distinguées seront publiées sous forme de recueil au cours du premier trimestre 2009. Elles seront également présentées au public et mises en voix par des comédiens accompagnés de musiciens lors d’une soirée " Lire en fête " en octobre 2008. Les lauréats seront prévenus par téléphone au moins 10 jours avant la réception.

Les auteurs primés s’engagent à ne pas réclamer de droits d’auteur autre que le prix reçu à l’occasion de ce concours.

Le jury et l’association Calipso se réservent le droit, d’annuler le concours si la participation était jugée trop faible. En ce cas, les droits de participation et les manuscrits seraient renvoyés à leurs auteurs aux frais de l’association Calipso.

pour participer

Les nouvelles présentées au concours sont limitées à deux par auteur. Chaque texte présenté sera rédigé en français, dactylographié, agrafé et expédié en cinq exemplaires. Ni le nom, ni l'adresse de l'auteur ne devront être portés sur le ou les textes. Par contre, sur chaque feuille du texte, en haut à droite, l'auteur portera un code de deux lettres et deux chiffres au choix (exemple : AB/10).

Ces deux lettres et ces deux chiffres seront reproduits sur une enveloppe fermée à l’intérieur de laquelle figureront le nom, l'adresse, le téléphone et l’adresse courriel de l'auteur ainsi que le titre du texte (ou les titres, un code par titre).

Les droits de participation sont fixés à 5 Euros par nouvelle. (chèque libellé à l’ordre de Calipso).

Deux enveloppes timbrées à l’adresse de l’auteur devront également être jointes à l’envoi. (pour l’accusé de réception et l’envoi du palmarès).

La date limite de réception des œuvres est fixée au samedi 12 juillet 2008. Merci de ne pas envoyer de courrier en recommandé.

Association Calipso – 35 rue du Rocher 38120 Le Fontanil, France 
Courriel :  assocalipso@free.fr

Une rubrique " Concours de nouvelles 2008 " est crée sur ce site pour informer, commenter, questionner et suivre l’évolution du concours.

Nous vous souhaitons une agréable participation.

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6 février 2008 3 06 /02 /février /2008 17:08

Blogcity-N16-image.jpg

Une chronique à la petite semaine de quelques judicieuses fabriques de littérature.

A cliquer dans les Aiguillages :

 

Sur Mot Compte Double

Comme un écho à la chronique sur " L’amour est très surestimé " de Brigitte Giraud (2 février, ici-même) quelques belles empreintes d’amour signées Frédérique Trigodet pour " Il était deux fois " et " La clairière d’aurore " de Régine Garcia (20 janvier)

Chez Stéphane Laurent

Des nouvelles sur les nouvelles qui constitueront le sommaire du recueil consacré au " Poids du passé " (1er février)

Sur Lenonsens, revue littéraire quinzomadaire

On ne vous le répètera jamais assez, Hector Plasma et sa bande ne s’en laissent pas conter et vous en racontent de bien meilleures…

Sur Histoires d’écrire

Des poésies lointaines, des correspondances imaginaires, des nuits blanches, les musiques de Corinne Jeanson exacerbent les sens avec une infinie délicatesse…

Sur Interview

Alain Valleur, un homme averti qui aime rencontrer les auteurs pour qu’ils se présentent aux lecteurs.

Sur Pr’Ose

Emma Bovary est à l’affiche sur Mot Compte Double et donc deux fois dans ce numéro de Blogcity.

Sur Des livres et l’école

Lire à l’école pour ouvrir l’horizon… un magnifique travail d’ouverture à la lecture, l’écriture et l’illustration proposé par Sylvette Heurtel aux enfants et adolescents.

 

La dépêche expéditive de chez Reuters

Cela se passe à Berlin dans une rue peu fréquentée. Bonnet en laine vissé sur la tête, le nez et la bouche camouflés par le col de son sweat-shirt, un jeune homme d’une quinzaine d’année a agressé une femme retraitée avec un couteau de 25 cm et a menacé de la poignarder si elle ne lui donnait pas son sac. Face à son refus obstiné, il en est venu à la vouvoyer et à la supplier en dernier recours de lui donner au moins cinq euros pour payer son trajet de retour en bus. La dame n’a rien voulu entendre, refusé tout compromis et a poursuivi son chemin laissant le jeune homme penaud.

 

Ces drôles de requêtes enregistrées sur la route Google / Calipso

A quoi servent les points de suspension dans les bulles ?

D’où viennent les poules et les œufs de chez Lustucru ?

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4 février 2008 1 04 /02 /février /2008 19:18

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Après sa dissertation capillaire et les commentaires qui ont suivi, Ysiad s’est dit qu’elle reprendrait bien un peu de poil de la bête…

   

Vous marchez sur le sable. Il fait vraiment très chaud.

Vous avez choisi l’Andalousie pour apprendre l’Espagnol. Loin de vous l’espoir de découvrir " El hombre hecho y derecho, con pelo en el pecho "(1). Vos notes laissent beaucoup à désirer, et vous manquez d’aisance à l’oral. La jota : ce fichu " j " espagnol, reste coincée dans votre gorge à chaque fois que vous tentez de l’expulser, et vous savez qu’il vous faudra bosser d’arrache-pied pour prononcer " Madrid " comme une vraie madrilène, avec la langue correctement placée entre les dents. Madrisssss.

Comble de malheur, comme dans la fable de la Fontaine, en quelques jours à peine, vous vous êtes trouvée fort dépourvue sous le soleil de Séville. Vous avez tout claqué dans des spectacles de flamenco, des visites de jardins et de palais andalous, il y a tant de châteaux en Espagne. Il vous reste encore quinze jours de vacances à tirer avant de rentrer au bercail. Comme vous n’êtes pas à une mauvaise idée près, vous faites de l’autostop. Vous atterrissez à Marbella, Costa del Sol, sans un sou. On vous propose de vendre des beignets sur la plage pour terminer la saison, c’est bien payé, on vous nourrit, vous avez vingt ans, alors vous dites : Muchas gracias !

Et vous voilà partie sur la place par 36° C à l’ombre. Lunettes, chapeau, crème solaire sur le pif, sacoche à beignets : il ne vous manque rien, sinon un bon entraînement sportif pour vous permettre de tenir la distance. Une plage, c’est long, surtout quand le cagnard tape à la verticale sur vos épaules, à l’heure où les Espagnols vont boire et casser la croûte sur la plage avec belle-mère, femme, enfants, épuisette et canne à pêche. Rien ne les presse, ils vissent leurs parasols dans le sable, déballent leurs provisions, sortent leurs transistors, leurs jeux de plage, Ay, que calor ! C’est vrai qu’il fait chaud, mais dieu que la mer est belle, pas une ride à la surface. Au loin, un voilier glisse sur la gîte comme un léger papillon, un horizon dénué de nuages s’offre à vous, Ay, que maravilla!  La tata digère à l’ombre, le toutou enterre son os en grattant le sable, les gamins jouent à la raquette, vous passez entre les matelas avec vos beignets au milieu des corps qui roussissent. Dommage qu’il n’y ait pas un bel hidalgo avec du poil sur la poitrine dans votre ligne de mire, ça égayerait le parcours.

Churros, empanadas…Au milieu de ces êtres alanguis, vous vous surprenez à chercher le Don Juan de votre livre de Literatura espanola.

Le sable brûle vos sandales, vous transpirez de plus en plus. On vous a attelée comme une mule. La sangle du sac derrière votre cou, vous portez vos beignets comme les mères kangourous, il y en a pour tous les goûts. Nature, à la confiture, au Nutella, au sucre glace. Vous les sucrez vous-même, on vous a fourni le saupoudreur. Un type arrive, il ne ressemble pas du tout à Antonio Banderas, il vous demande : Un churro por favor. Vous vous exécutez. D’une main vous enveloppez le beignet dans une fine feuille de papier, de l’autre vous versez un peu de poudre blanche et tendez le gâteau doré de soleil en prononçant : Que aproveche! (2), en échange de quelques pesetas à l’effigie de Juan Carlos.

Vous continuez, malgré les coups de soleil, les crampes dans les mollets, la chaleur qui coule comme de la poix sur vos épaules, Ay, que cansancio ! Le sable est une école d’endurance. Vous avez ramassé huit cents pesetas, peut mieux faire. Autour de vous, tout le monde roupille, le soleil est au zénith, la radio diffuse un petit air langoureux où il est sans arrêt question de corazon, et de mi amor, et toujours pas d’hidalgo poilu dans un rayon de vingt mètres. Vous posez votre barda sur le sable et décidez d’aller faire tremper vos pieds brûlés, ils l’ont bien mérité. Vous roulez le bermuda sur vos jambes et marchez longtemps, de l’eau jusqu’à mi-cuisse, pour tenter de vous rafraîchir un peu. Vous êtes bien, enfin. Vous oubliez la sacoche, les beignets à vendre, vous êtes en vacances, vous vous avancez dans l’eau, vous avez une vue imprenable sur tous les types qui marchent sur la plage, quand soudain, vous le voyez.

L’homme espagnol. Le seul, le vrai. Ay, que virilidad !

Vous l’avez enfin trouvé, le type avec du poil sur la poitrine. Vous remontez vers la plage en vous dépêchant, au moins aurez-vous quelque chose à raconter aux copines à la rentrée. Le sable est brûlant sous vos pieds. Vous trébuchez, tombez. En vous relevant, l’homme a disparu. Vous courez vers le sac. Vide. Que des miettes éparses. La journée est fichue. Vous rentrez penaude, le sac est très léger, on vous a chouré tous vos churros. Ay, que mala suerte !

A la pension de famille, la télé est en marche. Pilar, la patronne, est en émoi. Elle parle à toute vitesse, vous captez deux mots à la volée. A force de recoupements dans le dictionnaire, vous parvenez à comprendre que Kuko, un grand chimpanzé mâle, s’est échappé du cirque.

Ay, que desilusión !

                                                                                                                            Ysiad
(1) Un homme fait et bien fait, avec du poil sur la poitrine (traduction approximative)

 (2) Quelle fatigue !

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2 février 2008 6 02 /02 /février /2008 10:04


Enchainement-image.jpg

L’amour peut-il être objet d’estimation ? De devis ? D’évaluation ? Il arrive que l’on en fasse l’inventaire, que l’on se divise sur des arriérés, il arrive aussi qu’en lieu et place d’un retour sur investissement on n’encaisse qu’une mauvaise fortune ou que le placement se déprécie par trop de précipitation… bref s’il arrive que l’amour puisse se marchander, il est capital de ne pas spéculer sur sa seule valeur d’économie familiale ou libidinale.

Dans son petit opuscule, " L’amour est très surestimé ", Brigitte Giraud propose onze récits pour éprouver ce qu’il en est de l’amour en bout de course, de l’amour en suspension, de l’amour entre parenthèses, de l’amour qui jouit du désamour. Onze brèves chroniques pour percevoir la lente dépréciation des promesses et toucher du doigt les pertes d’illusion. Onze nouvelles pour estimer la richesse du couple, jauger les hommages et les offrandes, mesurer la bonté de l’autre, et gérer la fuite temps, les dévaluations, les successions…

Onze échos de l’intérieur pour évoquer l’amour quand les amants ne sont plus que des âmes en peine, quand l’essentiel n’est plus d’atteindre les cents ciels, quand la maladresse devient mauvaise adresse, quand les corps n’ont faim que de mots qui augurent la fin, quand les instants volés sont comptabilisés, que les lettres d’engagements ne sont plus que des attestations de gages…

Et puis on se demande ce que sont devenus ces cœurs chevaleresques bruissant de la seule attente et pourquoi ces larmes d’hier si tendrement versées ne résonnent-elles plus aujourd’hui que comme des alarmes… On se demande aussi pourquoi les histoires devraient finir mal en général et pourquoi l’épilogue s’apparenterait forcément à une mise à mort. Heureusement l’auteure a la délicatesse de ne pas se laisser aller au règlement de compte ou à la désespérance, au contraire elle porte son désir d’amour vers de nouveaux cieux, renvoyant les années hypothéquées dans les coffres-fort des pleure-misère. Porter le deuil certes, mais continuer à être regardée comme une femme à conquérir… c’est ce pari hautement estimable que Brigitte Giraud voudrait faire entendre.

L’amour est très surestimé de Brigitte Giraud aux Editions Stock, 94 pages, 11 €

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30 janvier 2008 3 30 /01 /janvier /2008 17:21

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Un coup de peigne et ça repart ! Aujourd'hui c’est Jean Calbrix qui passe la shampooineuse ; une bien belle fantaisie crinesque à peine tirée par les cheveux…

 


Chacun a ses zones érogènes, lieux de délices dans la géographie du corps que le partenaire prend plaisir à découvrir lors des joutes amoureuses. Il suffit que ces lieux secrets soient effleurés du bout des doigts ou de la langue, et il en naît une bouffée de plaisir allant parfois jusqu'à la pâmoison.

Pour ma part, très tôt, j'ai su combien de jouissance je pouvais tirer de mon système capillaire, et quand petit enfant, je me blottissais dans le giron de ma mère le front bloqué sur son ventre doux, je ressentais un plaisir immense m'envahir des pieds à la tête lorsque ses doigts délicats me gratouillaient le sommet du crâne, glissaient derrière mes pavillons auditifs et descendaient me fourrager la nuque. Par contre, lorsque mon père passait par-là et nous surprenait dans cette position, sans doute animé par un profond sentiment de jalousie, il me passait ses gros doigts calleux dans la tignasse en s'esclaffant : "Alors ! on aime les papouilles", et le plaisir bloqué net, je grimaçais de dégoût.

Vint l'adolescence et mes premiers émois amoureux. Je quittai ma mère pour d'autres bras, mais jamais je ne pus retrouver les sensations fortes qu'elle m'avait procurées. Mes partenaires ne prenaient que peu de plaisir à me chercher des poux dans la tête, et malgré mes supplications, elles se lassaient bien vite de ce qu'elles interprétaient comme des lubies de maniaque. C'est ainsi que, dans cette danse du scalp, je fus amené à changer continuellement de cavalière. Seulement, je n'avais rien d'un Apollon avec ma petite taille, mes membres noueux et mon visage ingrat hérissé de verrues. L'âge n'améliora pas les choses, et mon sex-appeal intéressa de moins en moins la gent fémine. J'en fus réduit à payer quelques prostituées pour satisfaire mon vice. Mais là, j'avais encore moins de contentement qu'avec mes petites amoureuses et bien souvent, je n'en avais pas pour mon argent.

C'est alors que, chez les capilliculteurs, vint la mode de laver la tête des clients avant de faire la coupe. La première fois qu'on me lava les cheveux, ce fut un véritable délice. La petite employée m'emmaillota comme un marmot puis me prit la tête à deux mains et me la posa délicatement dans le réceptacle en zinc. Ensuite, une pluie délicieusement tiède ruissela sur mon crâne et des doigts de fée glissèrent dans mes cheveux comme des anguilles au milieu des algues. La fraîcheur du berlingot de shampooing me fit fermer les yeux puis le massage du cuir chevelu commença. Quelle félicité que cette errance de dix petits lutins dans le foisonnement de ma tignasse emmoussée. La petite était une experte. Ses gestes voluptueux partaient en petits cercles à peine appuyés sur le sommet de mon chef puis descendaient doucement jusque derrière les oreilles. Le doux mouvement de va-et-vient me porta aux nues et j'atteignis le septième ciel lorsque la caresse vint mourir dans ma nuque. Je me cramponnai aux accoudoirs du fauteuil et je poussai un petit cri. La petite crut qu'elle m'avait fait mal et s'en excusa. Les yeux mi-clos, je fis un geste de dénégation, et elle prit un moue étonnée. Heureusement que la chasuble dans laquelle j'étais enveloppé cachait mon pantalon, car elle aurait sûrement remarqué, sous l'étoffe de celui-ci, cette chose proéminente et dure que sa douceur avait fait naître en moi.

Et puis, félicité des félicités, après m'avoir rincé les tifs, elle me rechampouina et ses doigts agiles et doux reparcoururent mon crâne dans un même mouvement d'approche circulaire autour de mon occiput. Le bout de son sein vint m'effleurer l'épaule et je crois bien qu'alors, mes glandes reproductrices explosèrent dans mon linge intime.

Par la suite, il ne se passa pas quinze jours sans que, poussé par mes pulsions, je ne retournasse chez le coiffeur. Il fut même un temps où je m'y rendis toutes les semaines, et celui-ci s'étonnait à juste titre de cette rage que j'avais d'avoir le poil ras. Mais pouvait-il se douter que je fréquentais son établissement comme d'autres fréquentent les lupanars ?

Et puis, ma petite shampouineuse disparut. Le coiffeur m'annonça qu'elle venait de se marier et que son mari lui avait imposé de ne plus travailler dans le salon de coiffure. J'en eus énormément de chagrin, d'autant que sa remplaçante avait le geste vif et brutal, et que dans ces conditions, il n'était plus question d'accéder à l'orgasme. Je me résolus à changer de crémerie et j'errais ainsi de salon de coiffure en salon de coiffure, à la recherche des caresses qui m'avaient fait connaître le Nirvana. Ma quête fut longue avec parfois la rencontre de petites mitraillettes me procurant des petits plaisirs, mais jamais de canon me foutant le feu aux poudres.

Et puis, je connus Lucette. Merveilleuse Lucette ! Elle n'avait pas son pareil pour vous frottouiller les tempes avec ses petits pouces grassouillets. Ecartant ses doigts comme les dents d'un peigne à carder, elle vous les faisait glisser voluptueusement du front jusqu'à la nuque tout en laissant traîner deux petits doigts mutins sur les pariétaux. Quand j'en parle, j'en ai la chair de poule.

Un jour, pressé d'aller au rendez-vous de mes papouilles, j'omis de faire ma toilette. Ce n'était pas dans mes habitudes de me pointer à la capilliculture le cheveu poisseux, et je mettais toujours un point d'honneur à m'y rendre le poil lustré, courant le risque de m'entendre dire que le shampooing serait inutile. Mais, de ce côté, il n'y avait rien à craindre ; le coiffeur s'exécute du moment qu'on le paye. Or donc, et comme je suis mécanicien, je pénétrai chez le barbier avec une lotion de cambouis dans les mèches. Quelle ne fut pas ma surprise d'avoir droit à trois shampooings. Mon excitation fut à son comble et quand Lucette eut fini son dernier rinçage, elle dut presque me réveiller pour me passer la serviette sous le cou tant la pâmoison m'avait laissé dans un état d'anéantissement extrême.

De ce jours, je me rendis chez le coiffeur le cheveu poisseux pour avoir droit à mes trois shampooings. Puis, une idée machiavélique germa dans ma cervelle. Si une chevelure sale donnait droit à trois shampooings, il était fort possible qu'une chevelure très sale donnât droit à quatre shampooings, voire cinq si elle était très très sale. Dès lors j'essayai un peu tout, la boue, le charbon, le beurre, l'oeuf... rien n'échappait à ma perspicacité. Comme de fait, l'oeuf fut très efficace et il fallut cinq shampooings pour en venir à bout. Dans mon délire, j'allais jusqu'à me coller de la peinture dans les cheveux. Le coiffeur s'en étonna. Il me fallut inventer un mensonge et je lui répondis que j'avais repeint l'intérieur d'un placard de ma cuisine mais que cela devait partir facilement car ce n'était que de la peinture à l'eau. En vérité, c'était une bonne peinture glycérophtalique à peine soluble dans le white-spirit. Comme j'étais un bon client, le merlan n'osa pas me dire d'aller me faire voir et il ordonna à Lucette de me shampouiner copieusement.

Cette fois-ci, elle fit la grimace et je n'eus pas ma dose de jouissance. Elle s'énervait sur mes mèches empeinturlurées, et plus elle s'énervait, plus elle me tirait sur les tifs. Après six shampooings, elle frottait comme une folle, me faisant venir les larmes aux yeux. Je mis à regretter amèrement mon inconséquence. Puis, elle cessa de frotter et j'en ressentis un immense soulagement. Dans le même temps, je l'entendis crier derrière moi à son patron :

- J'y arrive pas, monsieur Marcel.

- Qu'est-ce qu'il t'arrive, ma petite Lucette ? lui répondit la grosse voix du patron. Tu as trop fait la java hier soir, tu n'as plus de nerf.

C'est alors que je sentis deux grosses pognes s'abattre sur mon crâne et se mettre à me gratter le cuir chevelu avec la plus grande des énergies. Une décharge électrique me parcourut l'échine. Je me ratatinai en bandant tous mes muscles, puis je me propulsai hors de mon fauteuil comme un chat qu'on asperge. A moitié aveuglé par la mousse qui dégoulinait sur mes yeux, je fonçai vers la sortie en renversant le portemanteau au passage. Je me cognai à la porte et je cherchai la clenche à tâtons. Je finis par ouvrir et je me ruai à l'extérieur avec mon casque de neige sur le sommet de mon crâne, tout en m'emmêlant les crayons dans la barbotteuse capillifère qui venait de me tomber dans les jambes, tandis que le patron me criait du pas de la porte : "Mais enfin, monsieur, revenez ! Ça commençait à partir !"

Jean Calbrix

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