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9 avril 2009 4 09 /04 /avril /2009 15:14


Longtemps ils s’étaient promenés le long des rails. Après leur premier baiser, ils avaient emménagé dans une rue qui donnait sur la gare, côté grandes lignes. De leurs fenêtres ils se plaisaient à regarder les trains qui s’en allaient respirer l’air du large. La plupart des voyageurs quittaient la ville avec un enthousiasme fiévreux et beaucoup emportaient avec eux l’espoir d’une vie différente. Ils aimaient les saluer et entendre les rires des enfants quand ils les voyaient s’embrasser. Ils avaient un faible pour ceux qui s’en allaient sur un coup de tête, pour les amoureux qui savaient inventer l’éternité en quelques secondes et pour les vagabonds qui élargissaient si effrontément le paysage. Ils se disaient qu’un jour la voie ferrée serait illuminée de milliers de flambeaux et qu’un messager de la compagnie viendrait leur offrir un titre de transport. Ils s’étaient laissés aller à cette rêverie qui adoucissait si naturellement la longue usure des jours.

Elle était moins vieille que lui mais elle avait choisi de partir la première. De prendre seule un train pour la mer. Un de ceux qui crachaient encore de la fumée et qui quittait les villes en sifflant. La veille encore, la gare était en fête pour l’envol d’un couple de jeunes mariés. Elle avait accompagné les tourtereaux d’une chanson nostalgique au goût de chair et de sueur. Il l’avait senti prise d’un mauvais frisson quand un oiseau sorti brusquement des nuages avait piqué droit sur le quai. Sa voix avait déraillé à plusieurs reprises et sitôt le train disparu elle avait levé les mains au ciel en signe de désolation.

Au cours de la nuit, sa peau s’était mouchetée et un afflux de perles sanguines avait voilé ses yeux. Il faisait une chaleur d’enfer et ils n’arrivaient pas à dormir. Leurs pensées restaient suspendues à l’orage qui menaçait et ils n’avaient échangé que d’affreuses banalités. Peu avant les premières lueurs de l’aube la tourmente s’était relâchée et il lui avait demandé d’attendre un peu, de s’asseoir sur le lit, de dire quelque chose dans le noir, même une absurdité.

Elle avait attrapé son sac à main et s’en était allée en dévalant les escaliers comme si elle était en retard. Le sifflet du chef de gare avait retenti au moment où des taches violettes apparaissaient dans le ciel.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Transit
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7 avril 2009 2 07 /04 /avril /2009 10:40

Même si vous connaissez parfaitement la cartographie maritime et que Poséidon est à vos côtés, dès lors où vous montez à bord du Pythagora, vous vous engagez dans un voyage qui devient forcément imprévisible. Reste que vous ne serez plus un personnage parmi d’autres et, même déchiré par les mauvais vents de la vie, votre rencontre avec le capitaine Suzanne Alvarez restera inoubliable…

 

Le passager clandestin

 

 

- Alors…Il a dit quoi ? murmura-t-il en essayant pauvrement de sourire.

Et tandis que le fol espoir l’emplissait à la vue du visage radieux des deux femmes, ses traits se détendirent et redevinrent frais comme ceux d’un enfant.

- Alors, il a dit " Oui " ! firent Carole et Anna à l’unisson.

 

Le jour " J " arriva enfin et Eole était au rendez-vous.

Hamidou embarqua avec pour seul bagage, un petit sac à dos, quelques sachets de sucre en poudre et de manioc, un diplôme d’électronicien, des papiers prouvant son identité, et 7 500 francs français.

- Tiens, le Tonton ! Pour toi… tout ce que j’ai ! dit-il en tendant fièrement une enveloppe au Capitaine du Pythagore.

- Non, mais, pour qui tu nous prends. Range-moi ça en vitesse ! fit Marc en repoussant l’argent que le Malien voulait lui donner pour le prix de sa liberté.

Puis il ajouta dans un clin d’œil :

- Mais un équipier de plus, c’est pas de refus !

Le jeune homme, à présent, attendait impatiemment la phrase libératrice : " Larguez les amarres ! ", l’ordre salvateur de gagner le large et de voguer pour la Guyane, l’Eldorado dont il rêvait depuis si longtemps.

 

Avec une maladresse et une ardeur touchantes, il s’essaya à barrer dans les alizés et les poissons volants, délaissa sa bouillie de manioc pour les petits plats qu’Anna lui concoctait, participa aux manœuvres et se révéla être le plus gamin de tous. Tour à tour affectueux, sérieux et blagueur, lui, qui avait avancé jusqu’ici dans la vie comme un chasseur dont l’existence est guettée, se laissait maintenant engourdir avec ravissement par la contemplation des étoiles et le ballet nautique des dauphins. Ivre de sa chance, il répétait sans cesse :

- J’ai jamais vu des " Tanties *" et un " Tonton* " comme ça ! tandis qu’il se signait.

Pythagore, suivi quelques jours plus tard de " Nautilus ", " Il était une fois " et "Plaisir d’amour ", mit treize jours exactement pour traverser l’immensité de l’Atlantique et voir apparaître la terre ferme. Après la sécheresse des îles capverdiennes, le vert partout avait surgi de la jungle, dans un lacis déraisonné de lianes enchevêtrées et de racines apocalyptiques. La saison des pluies allait commencer…

Après bien des péripéties et de grosses frayeurs pour le débarquer, et grâce à l’aide de bonnes volontés des gens de bateaux et de quelques frères maliens qui l’attendaient et qui l’hébergèrent un temps à Cayenne, Hamidou trouva un travail de mécano, réussit à s’inscrire dans une école pour poursuivre ses études, envoya chaque mois de l’argent au pays, fut sur le point de contracter un mariage blanc avec une pompiste, y renonça sur les conseils d’Anna, obtint un BTS en électronique, puis, au bout de trois ans, ne donna plus signe de vie.

Des années plus tard, Anna et Marc qui faisaient des courses à US Import, à Saint-Martin en Guadeloupe, s’entendirent appeler près du rayon des laitages :

- Mais c’est la Tantie et le Tonton !

Après la joie des retrouvailles et le récit de ses aventures guyanaises, leur jeune ami leur confia qu’il devait rencontrer quelqu’un d’important afin d’obtenir une place sur le marché de la ville pour y vendre des statuettes et des masques africains. Mais ils apprirent par la suite que l’affaire ne se fit pas, car les Antillais ne faisaient pas bon ménage avec les Africains. Et une fois encore, ils n’entendirent plus parler de lui.

 

Le cyclone " Luis " venait de ravager l’île de Saint-Martin, quand les marins du Pythagore trouvèrent dans leur casier, à la Capitainerie de Marigot, une enveloppe en provenance de Bamako, à l’intérieur de laquelle un faire-part leur annonçait le mariage d’Hamidou Sangora avec Jahia Kompaore. Il était retourné à ses racines.

 

 

*Tontons et Tanties. Noms affectueux donnés aux Blancs par les Africains (de l’Afrique Noire), suite à l’indépendance de ces pays, réalisée par François Mitterrand (surnommé Tonton Mitterrand).

*Mali. Capitale Bamako. Pays enclavé d’Afrique de l’Ouest ayant des frontières communes avec la Mauritanie, le Sénégal, la Guinée, la Côte d’Ivoire, le Burkina Faso, le Niger et l’Algérie. Il compte presque 14 millions d’habitants pour une superficie de 1 241 238 km2. La langue officielle est le français, mais la plus parlée est le Bambara. C’est un des pays les plus pauvres d’Afrique, malgré ses matières premières (or, coton…).

 

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Histoires d'eau
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3 avril 2009 5 03 /04 /avril /2009 17:14

Après son " Putain de carton " plébiscité lors des Inattendus 2008, Jean Calbrix revient au café pour nous conter une palpitante histoire de gosses et de képis…


œ

 

J'ai onze ans trois quarts. Les trois quarts, j'y tiens, je ne suis plus un gamin. Je m'appelle Robert et je suis très fier de mon prénom depuis que le prof d'Histoire nous a appris que pendant le Moyen Age, il y avait un super mec qui dirigeait la Normandie : Robert le Magnifique pour ses potes, Robert le Diable pour ceux qui ne pouvaient pas le saquer et auxquels il fichait la pâtée. Et puis, j'ai un oncle qui joue superbement de la guitare et chante comme un dieu. Quand il vient à la maison, il interprète toujours un vieux truc médiéval : "Je suis Robert, Robert, le beau Robert, que la brunette tant aimait" et ça me laisse tout mou.

J'habite une tour dans la banlieue morose et pas rose comme disent trois marrants à la radio. Je suis un artiste et je hais les murs nus. Avec mon copain Jimmy du neuvième étage avec qui je m'entends super bien - un vieux de douze ans et un huitième - on a créé une association, le CRAC... Je vous entends d'ici, ces petits délinquants font dans la drogue. Et bien vous vous fourrez le doigt dans l'oeil, grave. Le CRAC ça veut dire Compagnie Révolutionnaire des Amoureux du Chicos. Ouais, faut que je m'explique.

On en avait un peu marre, Jimmy et moi, de faire dans le dérisoire, de cavaler du rez-de-chaussée au dixième pour : dégonfler le vélo du concierge ; accrocher des boîtes de conserve à la queue des chats de la grosse du premier ; tirer les nattes de la pimbêche du deuxième qui se bourre le pull de coton pour faire croire qu'elle a déjà des roploplos ; sonner à la porte du retraité du troisième et se tailler en courant ; vider l'extincteur du quatrième pour jouer à la guerre des étoiles ; écrire "Zob" sur la porte du play-boy du cinquième, celui qui nous refile des taloches quand il nous croise ; échanger les paillassons des locataires du sixième pour les entendre se gueuler après ; crier au feu pour effrayer la vieille du septième ; monter sur la terrasse du dixième et balancer de la flotte ou des peaux de banane sur les gens qui rentrent dans l'immeuble. Vous croyez peut-être que je ne sais pas compter jusqu'à dix, que j'ai oublié le huit et le neuf. J'habite au huitième et il faudrait voir que j'y fasse des conneries, mon paternel serait prompt à me refiler une rouste. Quant au neuvième, c'est là que crèche Jimmy comme je l'ai déjà dit, et son dab n'est pas plus commode que le mien.

Un jour qu'on était assis sur les marches du rez-de-chaussée, et que j'étais en train de confectionner un pétard pour mettre dans le cabas de la concierge quand elle reviendrait de faire ses commissions, Jimmy me dit :

- C'est pas le tout, Robert, il faudrait peut-être penser à faire des choses plus constructives.

Il a du vocabulaire, mon pote Jimmy. Sur le coup, je n'ai pas bien pigé, et je lui ai répondu que mon pétard était parfait. Il s'est fichu de moi et ça m’a mis en rogne. C'est pas parce qu'il est plus vieux que moi qu'il faut qu'il m'écrase de toute sa science.

- Te fâche pas, Robert, qu'il m'a dit en redevenant sérieux. Ce que je veux dire, c'est qu'il faudrait faire des choses qui débouchent sur quelque chose.

Là, j'ai commencé à entrevoir.

- On pourrait aider la vieille du septième à traverser la rue et lui porter ses sacs jusque chez elle quand l'ascenseur est en panne, que je lui ai dit.

- Oui, ce serait positif, mais faudrait lui demander la pièce, qu'il m'a répondu.

- Et on pourrait s'acheter de vrais pétards avec.

- T'es con, qu'il a fait en se fendant la poire. Non, c'est trop caritatif tout ça. Il faudrait quelque chose pour nous exprimer, nous, vraiment. Allez, viens.

On s'est levés. La femme du concierge arrivait. J'ai allumé mon pétard derrière mon pote et quand elle est passée, hop, ni vu ni connu, dans le panier. Elle nous a fait :

- Encore à traîner dans les escaliers, espèces de vauriens. Vous savez bien que c'est interdit.

Et tout de suite après, pas l'explosion tant attendue, mais mon pétard raté lui a embrasé son panier. Elle a tout lâché en criant "Au feu". Tout l'immeuble a été ameuté, sauf la vieille du septième. Pas étonnant, elle est sourde comme un pot.

On a détalé à toute blinde et on s'est retrouvés devant l'arrêt du bus. Il y avait une nouvelle affiche, une nana avec un bout de loque sur elle qui lui cachait presque rien.

- T'es un artiste, m'a fait Jimmy. J'ai bien aimé la dernière fois que tu as calligraphié "Zob" sur la porte du play-boy. T'as fait un Z super génial. Et bien là, tu vas pouvoir t'exprimer.

- Tu veux que j'écrive zob sur l'affiche, que je lui ai répondu.

- T'es nul, Robert. Tu vois bien que cette meuf a besoin d'une robe.

On est allés chercher des pots de peinture et des pinceaux dans la cave du retraité du troisième. Une mine ; il est tout le temps en train de barbouiller son appartement. Je me suis éclaté, j'ai habillé la nana d'une robe somptueuse rouge carmin avec des pinces lui mettant en valeur sa taille de Britney Spears, des manches bouffantes et une longue traîne, un truc à faire pâlir Paco Rabanne, mais Jimmy a tout gâché en lui collant un béret basque et une moustache à la Charlot. On s'est engueulés, il m'a secoué, je lui ai balancé un coup de pinceau qu'il en a eu le pif tout rouge... et on n'a pas entendu le car des keufs s'arrêter à côté de nous. Pas étonnant, en face il y a un chantier, et les marteaux piqueurs faisaient un boucan d'enfer.

Ils nous ont empoignés, collés dans leur caisse avec notre matériel et emmenés au poste. Un gros commissaire, avec une grosse voix et une bouille qui n'avait sûrement jamais connu le sourire, nous a demandé nos noms, prénoms, adresses, qu'est-ce que faisaient nos vieux, tout le toutim quoi. Jimmy a donné un faux nom et une fausse adresse, mais moi je me suis déballonné, j'ai pas pu mentir, et tant pis pour la branlée que j'allais recevoir en rentrant.

Un grand type chevelu est arrivé pendant que le commissaire nous faisait la morale. Il s'est assis pendant que l'autre gros continuait à nous agonir : vandales, déprédateurs, trublions, graines de voyou... .

- Vous oubliez gibier de potence, a ajouté Jimmy.

J'ai bien cru que le commissaire allait claquer d'apoplexie.

- Je vais leur parler, a dit le grand type tandis que le commissaire sortait une poire avec une fiole et s'envoyait une rasade de ventoline dans le gosier.

- Je suis éducateur psychothérapeute, qu'il nous a annoncé, et je vais m'occuper de vous. Je ressens ce que vous ressentez. Vous avez envie de sortir ce qui est en vous, c'est humain, mais vous ne pouvez pas le faire n'importe où et n'importe comment. Ce n'est pas bien de détériorer les affiches.

- Mais la meuf, elle ne pouvait pas rester comme ça, a dit Jimmy.

- Mais pourquoi ? Il y a un artiste qui a fait une belle photo et qui l'a livrée à tout le monde. Vous n'avez pas le droit de lui abîmer son travail et de priver le public du plaisir d'admirer son œuvre.

- N'empêche, si je me promène à poil en plein hiver, a rétorqué Jimmy, vous me mettrez une couverture sur le dos.

- Un peu de prison ne leur ferait pas de mal, a grogné le commissaire.

- Laissez-moi les raisonner, monsieur le commissaire, a fait l'éducateur. Mais, ce n'est pas pareil, ce n'est qu'une photo, qu'il a ajouté à notre encontre. Je vais contacter la mairie et vous aurez de jolis panneaux dans la rue sur lesquels vous pourrez extérioriser tout le potentiel créatif qui sourde en vous.

Je ne sais pas ce qui pouvait être sourd en nous, mais, comme par miracle, on nous a relâchés avec nos pots et nos pinceaux qu'on a couru planquer dans la cave de la grosse du premier - elle n'y va jamais, elle a peur des souris. Le lendemain, on a vu que l'éducateur psychomachinchouette avait tenu parole. Devant le chantier, il y avait une palissade avec des panneaux tout neufs. Jimmy et moi, on s'est tapés dans la main, puis il a dit :

- Vive le CRAC

- Le CRAC ? que j'ai fait.

- Oui, notre association. Le Comité Révolutionnaire des Amoureux du Chicos. C'est bien, non ? T'es d'accord ?

- D'accord, que je lui ai répondu.

Et on a couru chercher notre matériel. On a discuté un moment. On avait tant à créer qu'on ne savait pas par quoi commencer et puis Jimmy a eu une idée. Il y avait six panneaux, autant de lettres que dans le mot amour... Je vous vois venir. Non, lui aussi il sait compter et comme je l'ai déjà dit, il a du vocabulaire. Son gros péché, c'est les fautes d'orthographes. Je lui ai fait remarquer que dans amour, il n'y avait pas de e au bout. "Oui, il y a un ne au bout qu'il m'a soutenu, mordicus" On a failli en venir aux mains. Le CRAC à peine né risquait d'être dissous. Il m'a dit :

- Bon, on va l'écrire comme tu veux, et sur le dernier panneau, on mettra nos initiales, JR. C'est chouette, ça fait aussi Jeune Révolutionnaire.

Il a pris les voyelles et moi les consonnes. On a retroussé nos manches et on s'y est mis. Il a fait un A tout tarabiscoté, jaune sur fond bleu avec des oiseaux multicolores perchés sur sa barre transversale pendant que moi je me reculais pour le conseiller. A mon tour, j'ai fait un M violet sur fond mauve qui avait l'air de faire la génuflexion devant la lettre suivante. Ça tombait bien, ou mal, c’est comme on veut, car Jimmy a fait un O avec, à l'intérieur, des yeux, un nez, une bouche, qu'on aurait dit la tête du commissaire. Pour faire plus vrai, il l'a peinte en rouge coquelicot et il a fait pleuvoir sur elle une neige marron. Je lui ai dit que la neige, c'était blanc et il m'a répondu qu'en été, il ne neige pas. On s'est arrêtés là car on avait épuisé nos pots de peinture. L'éducateur qui passait par-là a admiré notre œuvre inachevée. Il nous a dit :

- C'est d'un réalisme surréaliste dantesquement apocalyptique.

On n'a rien pigé, mais on était fiers comme d'Artagnan. Il nous a promis de nous fournir de la peinture, et le lendemain, tout jouasses, on a constaté qu'il avait tenu parole. Il nous a apporté des pots tout neufs, mais quand on est arrivés auprès des panneaux pour poursuivre notre œuvre, des salopards nous avaient tout saboté. C'était écrit sur les trois derniers panneaux "R lé keuf" et ça faisait "AMOR lé keuf".

- Vous voyez que ce n'est pas plaisant de se faire détruire son œuvre, qu'il a dit l'éducateur, narquois. C'est une belle leçon pour vous apprendre qu'il faut respecter le travail d'autrui.

J'avais envie de lui balancer ses pots de peinture à la tronche, mais Jimmy m'a tiré par la manche. "Laisse béton" qu'il m'a dit. Et on est partis en gueulant "CRAC vaincra, CRAC vaincra, CRAC vaincrac, CRAC vaincrac..." et ça nous a fait rigoler.

On est arrivés sur la rocade. Une ribambelle d'affiches nous narguait : des bagnoles suant le fric par tous les enjoliveurs et que nos vieux n'auront jamais ; un gros - 50% sur des fringues à 299 euros 99 ; six pots de yaourt avec gratuit écrit sur le sixième ; un mec et sa meuf prenant des airs de joyeux déjantés devant un paquet de lessive miracle ; une énorme bouteille de pastis pour les petites soifs, le soir devant la télé, quand il y a un match de foot qui nous empêche de voir Buffy sur la 6.

- Fais-moi la courte, Robert. Les artistes se sont plantés.

Il a pris un pinceau, l'a plongé dans la peinture noire, est monté sur mes mains, puis sur mes épaules, et en équilibre, a écrit un 1 devant le 50. Ensuite, on a couru au supermarché en face, on a choisi chacun une veste en peau d'une bête dont je ne me souviens plus du nom. On les a essayées et on s'est regardés dans la glace. Qu'est-ce qu'on était beaux ! En plus, c'était doux et ça sentait rudement bon. Je me demandais où Jimmy voulait bien en venir. On est passés à la caisse. La nana nous a regardés d'un air bizarre mais elle a quand même tapé l'addition, 299 euros 98. Elle a attendu que l'on sorte notre pognon et mon pote a tendu sa main vide. Au bout d'un moment, elle a réclamé l'argent et Jimmy lui a dit que c'était elle qui nous devait 299 euros 99. Elle a appelé dans son micro et un gus avec des petites moustaches et un costard nickel s'est pointé. Jimmy lui a montré l'affiche qu'on pouvait voir d'où l'on était. L'autre s'est fâché tout rouge et mon pote l'a traité d'escroc parce que tout prix affiché doit être respecté. Moins 150 % sur 599 euros 98 ça faisait moins 299 euros 99. Il nous devait bien 299 euros 99. Il nous a poussés hors des caisses en reprenant les vestes et Jimmy lui a crié de retourner à l'école pour apprendre à compter. A la sortie, un vigile nous a pris par le col et nous a emmenés dans un bureau. Il nous a demandé de vider nos poches. Dedans, il y avait quatre yaourts. On a gueulé qu'ils étaient à nous car c'était les sixièmes de quatre paquets de six. Ils nous a emmenés au poste de police et là on a revu le gros commissaire avec la tête qui n'avait jamais connu le sourire. Il a rédigé le procès-verbal : les susnommés se sont emparés de quatre yaourts et sont sortis sans les payer. Il a voulu nous faire signer le papelard, mais Jimmy a rajouté gratuits au-dessus du mot yaourts. Colère, gorgée de ventoline et l'éducateur s'est pointé.

- Il est vrai qu'il y a une grave ambiguïté dans la publicité de ces yaourts et que ces enfants, non rompus aux finesses commerciales, ont pu être leurrés.

- Je maintiens qu'un peu de prison ne leur ferait pas de mal, qu'il a grogné le commissaire.

- Laissez-moi encore essayer de les ramener à la raison avant de les livrer au bras séculier. Ces enfants ont subi un réel traumatisme lorsqu'ils ont vu leur œuvre saccagée. Je vais faire remplacer les panneaux souillés et ils pourront reprendre leur activité créatrice.

Remiracle. On s'est retrouvés dehors et le lendemain, les nouveaux panneaux étaient installés. On s'est attelés, Jimmy et moi, à l'achèvement de notre œuvre. Mon pote a saisi le pinceau et a calligraphié un U bleu turquoise muni de deux mains tendues vers un soleil d'un orange lumineux. J'ai pris le pinceau et j'ai fait un R sublime enliané de lierre et shootant dans un beau ballon en forme de cœur s'envolant dans le ciel. Et puis, j'ai écrit nos initiales à la base du dernier panneau en les répétant plusieurs fois au-dessus mais avec des lettres de plus en plus petites si bien que ça faisait comme une envolée de colombes. On est restés un bon moment à contempler notre chef d’œuvre. La pimbêche du deuxième est passée en nous tirant la langue. Elle nous a dit qu'on était nuls et qu'on ne savait pas faire les lettres. Jimmy a fait mine d'aller lui tirer les tresses et elle s'est sauvée en courant. Les autres gens de l'immeuble sont venus et ont poussé des oh ! et des ah ! Le retraité du troisième nous a offert un pot de peinture, la grosse du premier nous a fait une méga bise peine de bave et le play-boy du cinquième nous a même serré la louche. On était super contents. On est restés tout l'après-midi à admirer nos tableaux et à retoucher quelques détails pour les améliorer, mais il s'est mis à pleuvoir des cordes. On a couru jusque dans le hall de l'immeuble et là on est tombés sur l'éducateur qui nous a suggéré d'aller dans la maison de quartier où il venait de créer un atelier de macramé. On lui a dit très peu pour nous ces trucs pour les moutards. Pour qui il nous prenait à la fin ! Et on est allés s'écraser devant la télé avec une cassette de Buffy.

Le lendemain, on a couru voir notre œuvre. Horreur, la flotte avait tout délavé. L'éducateur avait mégoté ; il nous avait refilé de la peinture à l'eau. Ecœurés, on est partis vers la rocade. Les affiches continuaient de nous narguer avec leurs couleurs criardes et leurs slogans débiles. On a filé au supermarché. Jimmy a fauché des bombes de peinture pendant que j'attirais l'attention des caméras de surveillance en mettant ostensiblement une dizaine de yaourts gratuits dans mes poches. Dans un angle mort, je me suis couché et j'ai glissé les yaourts sous un présentoir pendant que Jimmy se caltait. Je suis passé à travers les caisses en sifflotant et le vigile m'a empoigné.

Ils étaient quatre dans le bureau, l'air réjoui de fauves guettant une proie. Avant qu'ils ne parlassent, je leur ai demandé s'ils avaient vu la trompe de l'éléphant rose. Stupeur.

- Tu te fous de notre gueule, m'a hurlé le vigile qui m'avait alpagué.

J'ai alors retourné les poches de mon pantalon en lui disant "Voilà toujours les oreilles" Il a pris une tête d'ahuri, ce qui lui était facile, pendant que les trois autres se marraient comme des baleines.

Et puis, ils ont bien été obligés de me relâcher. J'ai rejoint Jimmy sous les affiches et là, on s'est défoulés un max. On a fait de l'acrobatie sur les portiques où étaient installés les panneaux publicitaires et on a bombé à mort : on a écrit menteur sur le sixième pot de yaourt ; on a écrit voleur sous le -150% ; on a écrit roulez bourrés sur la bouteille de pastis ; on a tagué CRAC sur le paquet de lessive et on a transformé en locomotive du Far West, une des supers bagnoles, celle qui était paumée dans le désert de l'Arizona. Les keufs ont déboulé, ils nous ont cueillis comme des fruits mûrs en bas des portiques. Au poste, le gros commissaire n'a pas voulu entendre l'éducateur. Il tenait dans ses mains le corps du délit comme il disait, une bombe qu'on n'avait pas eu le temps de jeter au loin avec les autres dans les broussailles bordant la rocade. Il avait un sourire au coin des lèvres. Non, pas un sourire sur sa bouille qui n'en avait jamais connu, un rictus plutôt, comme s'il avait une gêne du côté des hémorroïdes. Il a téléphoné et on l'a entendu dire... récidivistes... troisième incartade... flagrant délit... tout à fait, monsieur le juge... entendu, monsieur le juge. Il a appelé trois képis qui nous ont embarqués dans leur car. On s'est arrêtés au niveau de la palissade qui avait vu naître et mourir notre chef d’œuvre éphémère. Elle venait d’être enlevée. Derrière, il y avait un beau bloc de béton tout neuf avec des barreaux aux fenêtres, et au-dessus de la porte en bois massif, on a lu Maison d'éducation fermée.

Jean Calbrix

 

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1 avril 2009 3 01 /04 /avril /2009 19:17

Le poisson d’avril serait une plaisanterie dont tout un chacun peut être victime le premier avril. Il est en général basé sur une information approximative, concernant des faits imaginaires ou des discours fallacieux. L’artifice est d’autant plus apprécié qu’il est de nos jours mis en scène par de véritables imposteurs de l’information aussi bien écrite, que radiodiffusée, télédiffusée et Internetisée. On se gausse de toutes ces nouvelles fabriquées, tronquées, falsifiées, de ces annonces prodigieusement effarantes, de ces communiqués provocateurs, de ces dépêches subornées, de ces révélations enchanteresses … après-coup on se dit qu’on s’est bien fait avoir et que le spectacle est chaque année plus osé, et puis on se rassure en se disant que le pois(s)on n’est pas chaque jour au menu de l’actualité. Non ?

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30 mars 2009 1 30 /03 /mars /2009 17:10


Alain Emery nouvelliste de talent, est en train de s'affirmer comme auteur de polars bien implanté dans le terroir (en l'occurrence les Côtes d'Armor). Jean-Claude Touray qui navigue à ses heures dans le 22, nous présente son dernier opus.


 Emery : Polar breton n°3, moteur…Non, pas encore, j’anticipe un peu, le film n’est pas pour tout de suite…L’actualité, c’est la publication du troisième polar " costarmoricain " d’Alain Emery : " Le clan des ogres " aux éditions " Astoure ". " Erquy sous les cendres ", le tout premier, était un " isolé ", les deux suivants sont les premiers éléments d’une série : " Les secrets d’Erquy " qui révèle d’abominables assassinats perpétrés peu après la fin de la seconde guerre mondiale dans la tranquille capitale de la noix de Saint-Jacques et les enquêtes menées, à l’époque, par la gendarmerie

Ces deux romans, rapportent des évènements qui se sont déroulés fin 1950 et début 1951. Ils font référence au même contexte socio-politique, aux mêmes paysages, et aux mêmes gendarmes, dirigés par le capitaine Henri Fabre (à propos, pourquoi ce nom d’entomologiste ?) mais sont totalement indépendants : dans " Le bourreau des landes ", c’est Monnier, l’ordonnance du pitaine, qui joue le " je ", tandis que dans " Le clan des ogres ", c’est le brigadier Craspin, un Cévenol à la souplesse de sauvagine, l’homme à la moto, (une Magnat-Debon s’il vous plait) qui est à la fois le " Sancho Pança " du chevaleresque héros et son " Froissart " ou son " Joinville ".

L’histoire racontée dans " Le Clan… " est à multiples rebonds, sous le triple effet du hasard, de la nécessité et de l’intuition de Fabre qui ne s’en laisse pas conter, même par un juge d’instruction. On arrive cependant, de cadavre en révélation, à suivre sans trop de peine le scénario jusqu’à un final très enlevé où des politicards locaux en prennent pour leur grade.

Le héros, gendarme et cavalier, très " cadre noir ", tout en restant l’inflexible référence morale du roman, a un comportement nuancé : il fréquente, pour les besoins de l’histoire une franche canaille, interdit de séjour à Paris et replié sur Saint-Malo, mais c’est un ancien camarade de la Résistance.

La description des personnages est toujours une réussite. Exemple : " Il avait cet air sournois qu’ont les chiens maigres " puis une phrase pour les cheveux, trois lignes pour les yeux et le taulier d’un hôtel borgne est campé, avec sa tête d’assassin, derrière son comptoir. Quant à " La Grive ", avec son teint d’aubergine et son haleine de roussette, il avait de quoi en écœurer plus d’une. Le capitaine Bataille, lui, " avec son museau en pointe, ses dents en avant et ses petits yeux noirs, avait tout du ragondin "

Roman d’aventures plus que polar psychologique, " Le clan des ogres ", 192 pages, 8€, est un livre plaisant, aussi agréable à lire que les précédents " policiers bretons " d’Alain Emery.

Pour commander l’ouvrage, s’adresser à l’éditeur : http://www.astoure.fr/Emery.html

Ou à l’auteur si l’on souhaite une dédicace : alain.emery@tele2.fr 

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26 mars 2009 4 26 /03 /mars /2009 19:12

Sa valise était toujours prête depuis qu’un fonctionnaire lui avait rappelé qui elle était et d’où elle venait. Son père avait disparu lors du dernier recensement et elle s’était retrouvée seule à s’occuper des enfants. On disait que le monde était devenu plus assuré maintenant que chaque communauté était astreinte à porter un insigne. Comme son père elle n’en avait pas voulu, convaincue qu’un jour ou l’autre des hommes en costume noir viendraient de toute façon frapper à leur porte.

Ils avaient fait irruption pendant la célébration de l’expiation. Interpellés et conduits à la hâte au pôle de regroupement par des routes vides de toute présence humaine. Quelques minutes avant que le train entre en gare, on l’avait séparée des siens. Une main gantée avait saisi sa main et un bras galonné enserré sa taille. Des jambes s’étaient pressées contre les siennes. Des bottes l’avaient foulée et entraînée vers une voiture réservée. Sa langue était restée muette mais ses yeux avaient réussi à accrocher d’autres yeux, à interroger les lèvres des plus vieilles. Les vitres des wagons miroitaient sous le gel et derrière la réverbération on devinait les ailes déployées d’un aigle impérial et son énorme gorge, béante de cris humains.

Au milieu de la nuit le train s’était arrêté dans une gare périphérique, peu éclairée. Les contrôleurs faisaient cracher leurs sifflets et claquer les crocs de leurs chiens. Hommes, femmes, enfants étaient triés et classés dès leur descente. Avec une effarante absence de peur chaque groupe s’engouffrait dans d’obscurs passages souterrain. Avant qu’ils ne disparaissent à leur tour, elle avait eu le temps d’entrevoir les petits et de se laisser traverser par la lueur immortelle de leurs regards. Le pire n’est jamais sûr disaient les anciens, aussi n’avait-elle pas cherché à infléchir la course vers ce pire…

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24 mars 2009 2 24 /03 /mars /2009 19:33

                                                           Photo Monique Marquès

Gilbert Marquès nous emmène ce soir en voyage du côté de Venise, sur la scène du carnaval bien sûr mais aussi dans les coulisses d’un imaginaire qui a su résister autant à l’obscurantisme qu’à sa mise en spectacle…

 

 

 

La morosité ambiante nécessite, pour y faire face, de l'oublier parfois en se laissant entraîner par la magie et le rêve. La période des carnavals offre cette parenthèse bienfaitrice d'évasion indispensable. Ainsi me suis-je laissé envoûter par le dépaysement procuré par l'un des plus célèbres, le Carnaval de Venise.

 "Voir Venise et mourir" affirme une expression populaire détournée et aux origines controversées. Charles AZNAVOUR prétend pour sa part que "Venise est triste au temps des amours mortes".

Venise, la ville des amours au superlatif…

 Qui ne connaît pas des noms de lieux ou de monuments qui l'ont immortalisée ? Le Palais des Doges, la place et la basilique San Marco, les ponts du Rialto ou des Soupirs… Venise et sa riche histoire illustré par de somptueux palais ! Venise à l'image d'Epinal des gondoles légendaires ! Venise et sa lagune ! Venise…

 

Venise certes mais y séjourner ne m'enchantait guère. Architecture trop surchargée inspirée de l'école byzantine et symbole majeur de l'époque baroque que je n'apprécie pas spécialement. Venise où la religion, omniprésente avec ses quatre vingt églises, semble trop pesante au mécréant que je suis. Venise et sa magnificence héritée d'un passé chargé dont elle ne semble toujours pas sortie. Venise sentimentale et nostalgique ! Venise, cité bateau au brouillard nauséeux et aux odeurs fétides ! Venise, colosse aux pieds rongés la maintenant dans un équilibre instable !

 

Venise, pour être franc, ne m'attirait donc pas vraiment mais… Il a fallu le rêve entêté et la passion obstinée pour la peinture d'une femme, pour me convaincre de tenter l'aventure du Carnaval de Venise en ce mois de février 2009. La Dame avait deux objectifs majeurs à ce voyage qu'elle projetait depuis longtemps. D'abord, visiter églises, palais et musées et, en particulier, la prestigieuse Galerie dell'Academia qui abrite les œuvres des grands maîtres vénitiens classiques parmi lesquels BELLINI, LE TINTORET ou encore VERONESE, dont elle voulait découvrir les tableaux physiquement. Si les thèmes religieux couvrant la période du Moyen Age à la Renaissance dont se sont inspirés ces peintres ne m'émurent pas beaucoup, je dus sacrifier au pèlerinage pour servir d'interprète et j'eus droit, en prime, à une leçon de technique sur la peinture de cette époque. Je pus ainsi mieux comprendre de nombreux détails qui m'avaient échappé jusqu'ici.

 

Et toutes ces ballades ad pedibus, évidemment, puisque aucun véhicule ne circule dans les étroites venelles sauf, bien sûr, des bateaux sur les canaux, se déroulèrent dans l'étrange atmosphère du carnaval, seconde raison de notre venue. Elle trouvait sa justification majeure dans la nécessité de tirer des centaines de clichés des personnages plus apprêtés que déguisés, ces photos devant servir au retour, à la création d'une nouvelle série de tableaux.

 

Moins professionnel que Madame, j'étais seulement spectateur mais peu à peu, l'événement qui me parut presque banal sinon empreint d'un certain snobisme au début, transforma ma vision de Venise. Non pas que j'aie changé d'avis sur la ville elle-même, carte postale au décor trop clinquant cachant mal une certaine décrépitude, mais elle prenait néanmoins à mes yeux un autre aspect, à la fois plus mystérieux et étrange, dépaysant, au cœur duquel je dus pénétrer presque malgré moi.

 

Madame m'y contraint. Ignorant la langue de DANTE, elle m'utilisait comme intermédiaire pour demander aux personnes costumées de poser. J'eus ainsi la surprise de constater que la plupart des participants n'étaient pas Vénitiens ni même Italiens mais Allemands ou Français en majorité. Approchant donc les… comédiens de tout près, je pus admirer à loisir la beauté des costumes aux raffinements extrêmes tant au niveau des tissus souvent précieux que des broderies fines faisant immanquablement penser au patient travail des brodeuses de l'île de Burano toute proche. Sous un soleil complice malgré la froidure, les couleurs chatoyaient au point effectivement de pouvoir inspirer un peintre, même profane, par la palette des nuances variant selon la lumière. Il y avait matière à aiguillonner l'imagination pour transposer l'illusion sur une toile.

 

Plus encore que cette débauche de luxe suranné évoquant un glorieux passé d'or et de lumière, je suis resté totalement fasciné par les regards sous les masques, ceux des femmes plus particulièrement. Nombre de ces personnes, vêtues comme au Grand Siècle, restaient muettes lorsque je m'adressais à elles, acquiesçant à mes exigences de metteur en scène d'un geste gracieux ou d'un hochement de tête poli. Nous échangions cependant, dialoguions presque uniquement au moyen d'attitudes et plus encore, par nos yeux. Je découvris ainsi, sous les traits figés des masques dissimulant les visages, le seul moyen d'expression vivant : les yeux et ce qu'ils exprimaient. Je pus y lire, je crois, toutes les expressions possibles allant de la lassitude au rire, de la morgue hautaine à la complicité amusée. Je vis des yeux de toutes les couleurs imaginables et tous possédaient, magnifiés sous le fard à la teinte assortie au costume, ce petit détail qui change tout : ils étaient empreints… d'humanité. Certes, ces personnages déambulaient pour être vus, admirés, photographiés, immortalisés pour une gloire aussi éphémère qu'anonyme et peut-être entrait-il une part d'hypocrisie dans leur représentation mais dans aucun je n'ai constaté l'indifférence.

 

Je comprends mieux maintenant pourquoi Venise, au-delà de tous les clichés qui lui sont attachés, a acquis cette célébrité voulant que tout visiteur succombe à son charme. Par les mystères historiques d'une volonté acharnée à créer une ville sur l'eau, par une géographie complexe compliquant l'existence dans les gestes ordinaires, l'être humain atteint sa vraie dimension. Il a su s'adapter à cette configuration lacustre qui l'oblige à prendre le temps de vivre, le plaçant ainsi hors du temps. Cette tradition millénaire rend Venise unique en son genre dans le monde occidental, plus humaine peut-être pour les populations qui y vivent quotidiennement et qui n'ont pas d'autre choix sinon celui d'en partir. Pour ma part, j'ai seulement l'envie d'y retourner parce que comme beaucoup d'autres, j'en suis bêtement tombé… amoureux.

Aussonne, le 13 Mars 2009

 

Notons au passage que le dernier ouvrage de Gilbert Marquès, " La trilogie du pouvoir " recueil d'essais et de nouvelles de S-F traitant des sujets d'actualités que sont la mondialisation, la pensée unique et le sauvetage de la planète, paru en novembre 2008 aux éditions Du Masque d'Or vient d'être couronné d'un premier prix attribué conjointement par l'association culturelle L'Île des Poètes et la revue "Rencontres".

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22 mars 2009 7 22 /03 /mars /2009 13:04

Dernier épisode des Inattendus 2008 (sur Calipso, Mot Compte Double et chez Magali Duru) avec sur le podium Jean-Pierre Michel, poète émérite…

Encore merci aux auteurs et lecteurs qui ont participé à l’aventure. Rendez-vous en 2010 pour une nouvelle célébration…

 

 

Le train

 

Dans les matins mouillés par l’haleine de brume

A l’heure d’aborder le pénible parcours

Les ombres ont surgi des gigantesques tours

Pour longer d’un pas vif les chemins de bitume.

 

Sur le quai de la gare, à l’approche du train

Se prépare l’assaut, qui vous prend, vous soulève

Et vous porte aux instants d’un voyage sans rêve

Où l’élan du sourire a perdu son entrain.

 

Hissé dans le wagon sous la poussée brutale

Au son d’accordéon qui engendre l’ennui

Chacun, sur le trajet, vient poursuivre sa nuit

Quand se ferment les yeux jusqu’à l’ultime escale.

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21 mars 2009 6 21 /03 /mars /2009 11:14
 
Et si on ajoutait un peu de musique pour accompagner cette journée ?

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18 mars 2009 3 18 /03 /mars /2009 16:58

Consacrée aux Inattendus 2008 pour sa série " Histoires d’eau " Suzanne Alvarez qui fait escale du côté de Madère, nous envoie quelques baisers de remerciements…

                                             Madère, ou la perle de l'Atlantique

 

Dans la Marina de Funchal à Madère.
Amira était brune, frêle, pas très belle, mais charmante avec son air d’étourneau dépeigné tombé d’un nid des beaux quartiers marocains et qui, entre trois whiskys et quatre bières, se cramponnait à la plume de Balzac et Flaubert jusqu’à l’ivresse, mais n’hésitait pas à adopter, quand l’envie la prenait, un langage de charcutière. La veille au soir, Riyad son mari, avait convié tout le mouillage à une monstrueuse bamboula pour fêter, sur leur superbe yacht, les 35 ans de sa femme.  


8 heures du matin, le lendemain.
  Elle avait mis ses mains en porte-voix et hurlait du quai, m’exhortant à venir boire un café avec elle. Puis, comme je ne répondais pas à son invitation, elle avait lancé comme on lance un caillou avec une fronde :

- Mais réponds, espèce de garce… Je sais bien que tu m’entends… C’est parce que je suis Arabe… Hein ?... que je te fais honte ! Allez ! Dis-le !

- N’importe quoi ! Vas-y maman, sans ça, elle va ameuter tout le mouillage. Je terminerai la lessive sans toi. Surtout, ne t’en fais pas !

- Dis-donc ! Elle a l’air drôlement remontée ta copine. Vas-y mais traîne pas trop ! avait fait Marc qui, alerté par tout ce raffut, avait raccroché sa CB et avait fait irruption dans le cockpit où la moussaillonne et moi nous nous activions autour de nos baquets de linge.

- Ne vous inquiétez pas, je ne risque pas de m’éterniser. Je serai de retour dans moins d’un quart d’heure… C’est moi qui vous le dis !

- J’arrive ! avais-je fait d’une voix autoritaire en agitant la main en direction d’Amira et comme si je n’avais pas entendu sa grossière apostrophe.

Elle m’avait prise par le bras, sans l’ombre d’un scrupule et heureuse d’avoir gagné la partie, et elle m’avait entraînée dans un des bars de la marina où Riyad, déjà attablé devant trois tasses de café vides m’avait accueillie avec un large sourire. Ce type était vraiment sympa...

10 heures.
Ils avaient vidé cannettes sur cannettes comme d’autres prennent des somnifères, tandis que j’en étais à mon cinquième café. Je savais pourtant que ce breuvage était un poison pour moi et avait des effets dévastateurs. Me connaissant, je m’attendais donc au pire. Et c’est là qu’elle m’avait demandé à brûle-pourpoint :

- Tu me trouves jolie ?

- Bon… Non !

Je me souviens qu’elle avait ouvert la bouche puis l’avait refermée comme un poisson manquant d’air et que cela m’avait arraché un sourire. Puis elle m’avait fixée d’un air désespéré avec des yeux qui semblaient m’accuser. Après un petit rire silencieux elle avait fini par exploser sur un ton de rage froide :

- Alors comme ça, tu ne me trouves pas jolie ! Elle avait pris un couteau qui traînait sur la table d’à côté et l’avait piqué au milieu de la carte des menus qui s’y trouvait, comme si elle eût voulu me poignarder. Enfin elle avait fait un signe au garçon pour " remettre ça " et il lui avait apporté prestement une autre bière qu’elle avait sifflée d’un trait.

- Ah ! Bon… tu ne me trouves pas jolie. Ces mots semblaient tourner en boucle dans sa tête et la tarabuster. Et elle s’était mise à pleurer. L’alcool avait fait son effet. Je me souviens aussi qu’après, le manque d’égard que j’avais eu envers elle, m’avait pesé sur le cœur. Je ne sais plus pourquoi je lui avais répondu ça. Je crois bien qu’elle m’avait juste un peu énervée parce qu’elle m’avait taxée de racisme et aussi parce que je ne supportais pas de la voir dans cet état d’ébriété continuel. Malgré tout, j’appréciais sa compagnie car même si on sentait bien qu’elle avait parfois la légèreté des enfants de riches, elle n’enrobait jamais, même dans l’ivresse, ses phrases de formules creuses, de fioritures courtoises, de commentaires névrotiques. Elle était elle, tout simplement.

La nuit dernière, pourtant, pendant la fête sur son bateau, elle avait été lamentable. Son mari, dont chacun s’accordait à dire qu’il était d’une intelligence remarquable, buvait lui aussi comme un trou, mais lui au moins savait se tenir. Le vrai alcoolique, sans doute ! Quand je lui posais des questions à propos de tout cela, Amira me répondait que c’était impossible pour elle d’accepter la vie telle qu’elle était et qu’un besoin de se détruire la prenait parfois. Mais malgré la conscience qu’elle avait de sa déchéance, et culpabilisant sans cesse, elle ne faisait rien pour en changer.

Midi.
L’arrivée de ma fille allait me délivrer. Je n’avais pas vu filer l’heure et j’avais hâte de retourner sur mon voilier. Mais c’était sans compter sur la promptitude de Riyad qui, avec sa gentillesse habituelle, l’avait invitée à s’asseoir et à consulter la carte des menus.


13heures
. Marc, inquiet de la disparition de ses deux femmes s’était pointé dans l’encadrement de la porte du bar :

- Bon, je vois que vous vous êtes fait piéger ! Alors, on fait quoi, maintenant ? avait-il déclaré à notre adresse en se forçant à sourire. Puis, après avoir décliné une invitation à déjeuner avec nous quatre, il avait fini par accepter de s’attabler, lui aussi.

Entre-temps, dans l’après-midi, tout le mouillage avait fait son apparition petit à petit, par curiosité. Et Riyad avait offert de bon cœur une tournée générale.

Le soleil baissait sur la mer et commençait à fouiller de ses rayons obliques, d’un or plus doux et plus fané, la végétation du Parc de Santa Catarina, situé tout près, quand la calculette avait crépité et craché son verdict sur la bande enregistreuse. Le garçon stylé, en poste depuis le matin, n’avait pas bronché. Il s’était seulement contenté de sourire à la vue du déroulement du rouleau de papier. Et Amira qui ne se rappelait que confusément ce qui s’était passé, l’esprit tout baigné d’un douloureux brouillard et enfin délivrée de son chagrin solitaire après que je l’eus embrassée, m’avait souri aussi, derrière les traces de ses larmes qui s’étaient mêlées à la sueur, sur son visage bruni par ses origines, autant que par le soleil cuisant de Madère.

  

A chaque fois que je franchis la passerelle d’un avion, me vient une pensée douloureuse et tendre pour Amira, et je frémis en évoquant Riyad, le séduisant Commandant de bord d’une prestigieuse compagnie marocaine qui, ce soir-là, à Funchal, avait passé le seuil du " O Jango " au bras de sa femme - pour regagner son palace flottant qu’il avait quitté au petit matin- avec la majesté chancelante de l’ivresse, juste après avoir déposé une liasse de billets de banque sur le comptoir d’un bar à la mode.

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