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8 juillet 2009 3 08 /07 /juillet /2009 19:19

C’était l’hiver, le train allait vers l’est et longeait un bord de mer déchiqueté par les bombes. La guerre avait divisé le monde en de multiples tranches d’inhumanité. Il pleuvait. Assis près de la fenêtre, il regardait les traînées d’eau boueuse s’agglomérer sur la vitre et il grimaçait quand elles arrivaient à maturation. Les croûtes noires lui donnaient la nausée. Les hommes taillés dans la pierre aussi.

Il n’aimait pas ses deux proches compagnons de voyage et ceux-ci le lui rendaient bien. Engoncés dans leurs consignes, ils n’échangeaient que de petits bouts de phrases réglementaires sans aucune considération pour sa personne. Ils n’avaient pas choisi d’être là et se fichaient pas mal de l’animosité qu’inspirait leurs uniformes. Leurs lunettes noires, rangers et armes de poing suffisaient à marquer les esprits. Ils escortaient leur homme jusqu’à la fin des rails et à moins d’une erreur d’aiguillage ou d’un blocage de la voie par des réfugiés, rien ne semblait pouvoir les ébranler.

La femme était entrée presque par effraction dans le compartiment. Belle dame au bout de l’âge, elle avait adressé à chacun un bonsoir, une excuse et un merci en clignant de l’œil ou pas selon la manière dont on lui rendait son sourire. Très vite elle s’était mise à parler de la discorde. Du sang qui avait boursouflé les âmes et rétréci les consciences. On avait mis le feu à sa maison et chassée de son village, et là, face à ces combattants asséchés, elle offrait les quelques larmes qui l'habitaient encore. On pouvait presque entendre le bruit des bottes et les cris des suppliciés à chaque fois qu’elle interrompait son récit.  Il y avait dans sa voix une gravité capable de refroidir toute la braise des hommes. De temps en temps elle pointait du doigt un papillon qui voletait sous une ampoule jaune. Le plafonnier ressemblait à un champ de bataille et l’insecte s’épuisait à braver le faisceau de lumière. L’un après l’autre les voyageurs étaient captés par la scène. La dame elle-même avait fini par être saisie d’une curieuse excitation.

Avant même qu’elle n’ouvre son sac à main il avait compris. Il connaissait la règle. Un jour un ordre arrivait. On ne savait pas comment ni par qui il serait exécuté. L’éclair avait jailli au moment où le papillon se brûlait définitivement les ailes. Jamais personne n’en sortait indemne.

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5 juillet 2009 7 05 /07 /juillet /2009 19:10

Faiseuse d’histoires, nouvelliste inspirée, romancière en herbe, chroniqueuse sur mot Compte Double, Valérie Allam aime mettre des mots sur les images. De passage au café, elle nous a proposé d’en partager quelques uns…

 

Le chemin

par Valérie Allam

 

 

L’homme était aveugle depuis l’enfance. Vieux seulement depuis quelques années. Et usé surtout depuis jeudi dernier. Depuis son rendez-vous à l’hôpital, quand ils lui ont dit que la vue ne suffisait pas. Que sa tête aussi maintenant s’évadait. Par petits bouts, chemin faisant.

Ensuite, justement, il a refait le chemin de l’hôpital à chez lui. La main contre le mur, toujours. Briques, pierres, crépis. Lézardes, chewing-gums, affiches. Portes, vitrines, fenêtres. Tous ses chemins sont faits de murs.

L’homme est entré dans le magasin. Etagères, rayonnages, comptoir. Ils n’avaient jamais vendu d’appareil photo à un aveugle. Enclencher, zoomer, photographier tout le long du parcours, le guide, le compagnon fidèle. Rentrer et sortir les polaroïds un peu froissés de la grande poche de son manteau. Et les coller là, avec des milliers de bouts d’adhésif arrachés entre les dents.

L’homme s’est reculé. Il a laissé ses yeux morts errer loin devant. Frôler et caresser le mur de chez lui, celui du fond. Le mur couvert de murs.

Et puis il a pris une photo. L’a mise dans la poche de sa chemise, contre son cœur. Comme une carte infaillible pour conduire ses pas. Quoi qu’il arrive, toujours retrouver son chemin. Routes, trajets, voies.

Impasse.

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2 juillet 2009 4 02 /07 /juillet /2009 21:43

L’édition 2009 du concours de nouvelles Calipso vient d’achever au 30 juin sa première phase. Le thème " Si proche, si lointain " a ouvert l’appétit à de nombreux auteurs puisque nous avons reçu 177 contributions. La compétition pour les dix premières places sera très certainement serrée. Les membres du jury ont deux mois pour se laisser aller à découvrir et à apprécier, en toute subjectivité, des textes aux styles et orientations fort diverses. Les premiers résultats de leurs attentions seront dévoilés début septembre.

Nous pouvons d’ores et déjà vous annoncer que la soirée " Nouvelles en fête " se tiendra le samedi 17 octobre 2009 au Fontanil.

Avant d’en arriver là, nous avons une proposition à faire aux concouristes. Il s’agit d’argent. Ce concours est doté de 600€ de prix pour les lauréats du podium (250€ pour le 1er, 200€ pour le 2nd et 150€ pour le 3ème) mais comme les frais de participation ont bien dépassé ce montant, nous avons décidé de rajouter 200€ de prix ou autres à ce concours. Et c’est là que vous intervenez. Préférez-vous :

1 - que l’on augmente le montant des trois premiers prix

2 - que soit crée un quatrième et un cinquième prix de 100€ chacun

3 - que cette somme contribue aux frais de déplacements des lauréats qui se rendront à la remise des prix

4 - que trois ou quatre auteurs supplémentaires soient sélectionnés pour le recueil (qui comprend les dix sélectionnés)

5 - un mélange de ces différentes propositions

 

Merci pour votre concours. Toute l’équipe du café vous souhaite un bon été.

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1 juillet 2009 3 01 /07 /juillet /2009 17:30

Ernest J. Brooms ne viendra plus au café. Heureusement qu’il a eu la bonne idée de nous laisser quelques textes au fil de ses visites. En hommage à son appétit de vie voici La tristesse danse qui était au menu du café il n’y a pas si longtemps. Au revoir l’ami…

 

 


 

Ton tango tangue mes mots chagrin, cambre leurs reins. Mes sons tragiques gainés de soie tremblent ta musique. Et la tristesse danse.

C'est Buenos Aires, le Rio de la Plata, quand sur tes airs, ondule la fille de joie ; costume rayé, cheveux noirs et gomina. Regard de velours, l'homme joue la femme, front contre front, jambe entre jambes... et le corps chante le désir, le respire, s'unit à l'autre, au grand écart du bandonéon. Au grand désespoir des dévots et des faux pudiques. Danse la tristesse, danse !

Tu quittes Medellin, retour au pays, ton avion explose ! Une larme dans la gorge, tu chantais hier encore l’impossible retour !

Mais chaque jour et toutes les nuits, tu chantes mieux. Tu vis ici, hantes nos espoirs et nos amours. Au cimetière de Chacarita, tu fais sourire la douleur des femmes. Elles fleurissent ta boutonnière, fredonnent " Silencio " et, entre tes doigts de bronze, glissent une cigarette allumée qui fumera toujours entre mes mots, Gardel, Carlos Gardel.

                                Retrouvez les écrits d'Ernest J. Brooms sur son site
                                Pour le plaisir d'écrire
http://www.broomse.com/

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29 juin 2009 1 29 /06 /juin /2009 18:05

Si la discussion sur " la maladie " se poursuit entre Gilbert Marquès et Ysiad dans les commentaires, Yvonne Oter de son côté, revient sur le propos par le biais d’une attachante histoire…

 

 

Une maille à l’envers, une maille à l’endroit

 

 

Quatre rangs de point mousse sur quatre-vingt deux mailles puis dix-neuf centimètres en jersey endroit. Je n’aime pas le point mousse ; c’est monotone, il faut tordre la maille du rang précédent puisqu’elle ne se présente pas naturellement, le travail avance lentement, on ne voit pas grandir l’ouvrage. Puisqu’il en faut quatre rangs, allons-y, ce sera vite fini. Après, le jersey. Ca, j’aime bien, le jersey. On utilise des aiguilles plus grosses, le tricot monte plus rapidement, on voit mieux le résultat. Ce que je préfère, ce sont les rangs envers. Les mailles de l’aiguille gauche semblent se présenter toutes seules sur l’aiguille droite qui n’a plus qu’à accueillir le fil comme il se présente, sans réfléchir, sans effort apparent. Les rangs envers sont reposants pour les mains comme pour l’esprit.

 

Il fait doux, ce matin. Pas encore le plein beau temps mais un petit air de printemps qui fait chaud au cœur. Mon moral remonte en flèche avec la colonne de mercure.

Déjà le fait de pouvoir enfin recommencer à tricoter m’a fait un bien fou. Après avoir cru que c’en était fini, j’éprouve une immense joie à manier les fils et les aiguilles. Pour celles qui connaissent le plaisir de manipuler les matières un peu sensuelles qui s’enroulent et prennent vie autour de deux aiguilles dociles entre des mains passionnées, le tricot devient un art de vivre, de penser, de se réaliser. C’est un bonheur solitaire que l’on ne peut partager qu’à la fin de la réalisation, quand on peut le faire admirer par les non initiés.

 

Attention ! Je dois compter mes diminutions car j’arrive aux emmanchures. Rabattre trois mailles tous les deux rangs. Puis deux fois deux mailles. Puis trois fois une maille. Continuer tout droit sur les soixante-six mailles restantes.

 

Juliette sera jolie dans ce pull. Cela m’a étonnée qu’elle choisisse une couleur de laine aussi foncée. Bordeaux sombre, pour une petite fille de trois ans, cela peut surprendre. Mais, venant d’elle, j’aurais dû m’y attendre. Je sais que je ne suis pas neutre dans mes jugements puisque je suis sa grand-mère, mais je crois ne pas me tromper en pensant que c’est une gamine assez exceptionnelle pour son âge. Elle manifeste une personnalité très précoce et des goûts déjà très tranchés à tous propos. Elle n’est pas en avance au niveau langage, ce qui ne l’empêche pas de faire comprendre véhémentement à son entourage qu’elle a des avis sur beaucoup de choses et qu’on a intérêt à en tenir compte. J’espère vivre assez longtemps pour la voir avancer dans la vie et savoir comment ce fichu caractère va évoluer au fil des années. Parce qu’elle n’est pas facile à vivre, la Juliette. Elle est câline, elle est tendre, elle est affectueuse, attachante, amusante. Elle me fait souvent fondre lorsqu’elle me regarde avec ses grands yeux pleins de chaleur et qu’elle murmure " Mamy, on s’aime ? ". Mais Juliette peut aussi devenir quelquefois orage, colère, tempête, furie, déchaînement, noirceur, enragement, quand elle se sent contrariée de manière injuste. Gare alors aux dégâts !

 

Aïe… Il y a un nœud dans ma laine. Les fabricants n’arrivent jamais à boucler la fin d’une grosse bobine en dehors des pelotes qu’ils nous vendent. C’est le genre de choses qui m’agacent ! Maintenant, je dois défaire un demi rang pour pouvoir couper le fil et faire un raccord discret. C’est d’autant plus énervant que j’approche de l’encolure où je devrai de toute façon couper et raccorder mes morceaux de laine. Et puis rentrer les brins de manière la plus invisible possible. Bon, c’est dit, c’est fait, c’est oublié. Je râle surtout parce qu’un incident pourtant anodin m’a sortie de mon ronron intime et bienfaisant.

 

Juliette n’avait que quelques mois quand j’ai appris que je souffrais d’un cancer du sein. J’étais encore à la joie d’être grand-mère d’une petite fille, la première fille de la famille puisque je n’ai eu que des garçons et que le premier de mes petits-enfants était aussi un garçon. L’annonce de la maladie m’a prise par surprise en plein bonheur. L’image tellement éculée du coup de bâton sur la tête a pris pour moi une réalité et une consistance bien peu réjouissantes. Le coup de poing dans l’estomac aussi. On le reçoit pour de bon. On le sent dans toute sa violence physique. La preuve, c’est que je suis restée plusieurs jours sans pouvoir rien avaler. Même pas le verdict médical qui fut très dur à digérer. Allez savoir pourquoi, je me croyais très forte et je me suis retrouvée plus faible moralement qu’un bébé de trois mois qui gazouillait dans son berceau en m’envoyant des risettes à travers des bulles de salive.

Pendant le lent purgatoire des traitements pénibles et variés, les sourires de Juliette m’ont guidée vers la guérison. C’est que je voulais la voir grandir, moi, cette gamine. On ne m’avait pas fait un si merveilleux cadeau pour m’empêcher d’en jouir ! J’avais le droit de profiter pleinement de cette enfant pendant de longues années encore sans menace suspendue au-dessus de ma santé.

Quand je rentrais nauséeuse, épuisée, découragée, d’une triste séance de chimiothérapie, je contemplais la petite et les nausées s’atténuaient. Après la chirurgie, heureusement non mutilante mais pourtant douloureuse, les exercices de kinésithérapie me semblaient moins pénibles si l’enfant me souriait et me parlait ses premiers areuhs à ce moment. La radiothérapie, insidieuse, pleine d’un poison invisible qui me brûlait la peau et le corps, dont j’avais si peur parce que je ne pouvais pas la toucher, ni la voir, ni la sentir, je l’ai supportée, je l’ai subie, je l’ai tolérée avec le soutien de Juliette.

Et quand tous les traitements ont été terminés, quand les résultats des examens sont redevenus normaux, quand la menace s’est enfin éloignée, que je me suis retrouvée dite guérie, ou en rémission, suivant le degré d’optimisme des différents médecins, j’ai regardé Juliette. Elle marchait maintenant, elle commençait à articuler quelques mots, elle avait sorti de merveilleuses petites dents, elle mangeait de la soupe, des panades, des aliments solides, elle s’occupait avec ses premiers jouets éducatifs, ses cheveux s’étoffaient, ses membres s’affinaient, elle était passée de l’état de " bébé " au stade de " petite fille ", je l’ai regardée et j’ai pu me dire que je n’avais rien perdu de ces mois où un enfant connaît tant de transformations, de ces mois où tout évolue si vite, de ces mois, surtout, qui ne reviennent jamais. Et j’ai été pleinement heureuse.

 

Ca y est. Le dos est fini. Je ne sais pas encore si je vais en faire un pull ou un gilet. Dans le doute, je vais d’abord tricoter les manches. J’aime bien, les manches. On fait les augmentations, ce qui paraît fastidieux au départ puisque plus on va, plus on a de mailles, mais quel bonheur lorsqu’on arrive aux diminutions de voir s’arrondir l’ouvrage prêt à s’ajuster au corps de l’ouvrage. Pull ? Gilet ? Avant de tricoter le devant en un ou deux morceaux, je crois que je ferais bien de demander l’avis de ma petite-fille. Au cas où elle aurait une opinion sur la question.

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26 juin 2009 5 26 /06 /juin /2009 18:16

La maladie serait-elle toujours malvenue ? Quelle part de nous-même entame-t-elle parfois au point de n’en vouloir rien savoir ? Est-il possible d’en parler autrement que de l’intérieur ? De quoi la maladie nous instruit-elle ? Comment en arrive-t-on à laisser faire, à s’installer tranquillement dans ce monde à part ? Que se passe-t-il avec l’autre ? Avec ses cris, ses pleurs, ses attentes, ses conseils, son absence ? Gilbert Marquès évoque aujourd’hui cette question du rapport de l’humain à la maladie. Gageons que la discussion sera passionnante.

 

 

 

En ces premiers jours d'été synonymes de vacances sinon d'insouciance, j'avais pensé aborder un sujet plus léger que d'ordinaire. L'euphorie consécutive à la Fête des Pères et à celle de la Musique y était-elle sans doute pour beaucoup mais l'idée souvent vagabonde à son gré pour imposer autre chose.

La projection du film d'Amanda STHERS, "Je vais te manquer", à laquelle j'ai assisté, en me renvoyant à ma condition de… malade, m'a inspiré ce propos. Non que le thème du scénario traite particulièrement de cette question mais il l'effleure parmi d'autres.

Au travers de vies qui se croisent dans un aéroport, lieu de tous les possibles, des destins se font et se défont au gré des rencontres de hasard, jalonnant les parcours de points d'interrogation qui sont aussi les nôtres mais dont nous finissons par perdre conscience parce qu'ensevelis sous l'ordinaire du quotidien. Dans ce film, pas de héros, seulement des personnages qui nous ressemblent. Comme nous, ils échangent avec humour, tendresse, colère. Ils s'éloignent ou s'unissent presque comme par accident, sans prétention à vouloir délivrer des leçons. Ainsi le spectateur peut-il retenir ce qui le séduit, l'interpelle ou l'agace.

Pour ma part, je suis sorti de l'obscurité à la fois songeur et avec des souvenirs plein la tête à cause de la situation de la femme incarnée par Carole BOUQUET. Elle campe une malade du cancer qui décide d'effectuer un ultime voyage afin de mourir loin des siens. Ainsi peut-on supposer qu'elle s'éloigne afin de ne pas imposer à ses filles notamment, la déchéance physique dont elle sait devoir être atteinte au stade final. Peut-être recherche-t-elle aussi une sorte de paix afin de partir en toute sérénité. Peu importe au fond les raisons qui la poussent puisque l'important, pour moi, réside dans le fait qu'elle m'a en quelque sorte rafraîchi la mémoire en me rappelant ce que j'ai vécu et ce qui a changé depuis dans mon existence.

Au-delà de ce constat, les deux filles du personnage vont se lancer dans des interrogations qui, à un moment donné, ont aussi été les miennes. La plus jeune, célibataire, ne discute pas la décision de la mère dont elle sait qu'elle va mourir. Elle regrette seulement de ne pas l'accompagner. Sa sœur, son aînée, mariée et déjà mère elle aussi, est en colère après cette femme qui a pris sa destinée en main. Elle prétend que c'est pure lâcheté de fuir et de refuser de se soigner. La jeune femme estime, sans doute égoïstement, que cette vie qui va disparaître, n'appartient pas entièrement à cette mère qui s'en va. Elle a la sensation d'être abandonnée.

Ces deux points de vue opposés des deux sœurs, ne se confrontent pas. Ils sont seulement dressés comme un constat qui m'a entraîné à me demander :

- Que penserions-nous à leur place, quelles seraient nos impressions et si nous étions à la place de leur mère, que leur répondrions-nous ?

Dans le film, les réponses apportées me semblent trop empreintes de manichéisme et incomplètes. La réalité est rarement aussi tranchée et s'avère bien plus complexe.

Demandons-nous simplement si nous devons respecter la décision d'un malade de ne pas se soigner ou bien si nous devons l'obliger, malgré lui, à suivre une thérapie. Ce cas de figure s'entend lorsque la personne concernée est consciente de ses actes et agit en toute connaissance de cause, en dehors même de toute considération médicale relevant du serment d'Hippocrate.

En premier lieu, il y a la réponse possible des gens bien portants ne sachant rien de la maladie parce qu'ils ne l'ont jamais éprouvée dans leur corps. Ils n'en ont, le plus souvent, qu'une connaissance théorique au travers d'informations qu'ils reçoivent ou une approche par procuration au travers de ce qu'ils observent chez des proches. Je ne suis donc pas du tout convaincu que quoique ces personnes prétendent, elles puissent comprendre la décision d'un malade de se soigner ou pas. N'étant pas physiquement concernées par la maladie, elles ne peuvent apporter que des réponses toutes faites qu'un malade s'entend répéter à longueur de temps sans que soient pour autant résolus les problèmes qu'il rencontre. Selon les patients, cette aide peut être bénéfique. Pour d'autres, elle devient insupportable même si elle part de bons sentiments.

En second lieu, le malade peut, dans certains cas, apporter ses propres réponses aux questions qu'il se pose afin de prendre sa décision. Cette démarche nécessite d'une part d'assumer la maladie et d'autre part, de requérir des avis que je qualifie de techniques. Pour décider de son avenir, le malade prend alors en considération que c'est sa vie qui est en jeu et il se coupe ainsi, d'une certaine manière, de tout environnement émotionnel parce qu'il est le seul concerné d'un point de vue vital et que la décision finale lui appartient. Peu importe ce que pensent les autres au fond. Le malade ne vit plus dans le même monde qu'eux et le sien devient une nécessaire bulle d'égoïsme.

Alors, refuser de se soigner est-ce ou non lâcheté ? A cette question, je répondrai par une autre : n'est-il pas tout aussi lâche d'accepter de se soigner simplement par peur de la mort plutôt que par réelle envie de vivre ?

Refuser des soins susceptibles de prolonger la vie n'est pas nécessairement courir au suicide par inconscience ou vouloir passer pour un martyre surtout s'il s'agit d'une récidive. Le malade sait pour l'avoir déjà vécu, le parcours du combattant qu'il va devoir accomplir. Lui seul et en fonction de l'état qui est le sien, peut décider ce qui lui semble le meilleur pour lui. A mon avis, la décision prise est dès lors respectable, pas discutable même si elle est émotionnellement inacceptable de la part des proches, qu'ils aient ou non été consultés.

Savoir par expérience implique une réalité bien différente de celle que le malade suppose lorsqu'il s'entend dire pour la première fois être atteint d'un cancer. Je me demande ainsi souvent si j'accepterais de revivre ce que j'ai déjà vécu dans ce cadre-là de sorte que l'hypothèse du refus de me soigner reste plausible. Le dilemme, à ce stade, ne se pose plus en terme de courage ou de lâcheté. Le malade sait par où il est passé mais il sait aussi ce qu'a subi son entourage et il ne veut pas nécessairement s'infliger et lui imposer les mêmes contraintes.

Toutefois, entre ces deux extrêmes du pour et du contre, du courage et de l'éventuelle lâcheté, il peut s'ouvrir une troisième voie. Je ne prétendrai pas qu'elle est la seule issue, ni qu'elle est la meilleure et infaillible. Je l'évoque seulement parce que je l'ai empruntée.

Lorsque j'ai décidé de la prendre, j'ignorai totalement si elle serait bonne ou mauvaise. J'ai seulement tenté ce qui m'a semblé le mieux me convenir. Compromis entre le tout soin et le refus de me soigner, j'ai choisi de me soigner seulement partiellement à la fois pour des questions de risques médicaux inconsidérés par rapport à mon état et pour des considérations d'ordre personnel dont je n'ai jamais laissé au corps médical le loisir de débattre.

Entrer en maladie ressemble à s'y méprendre, à toute autre intronisation sauf que l'impétrant ne choisit pas mais se voit imposé une situation lui donnant un autre statut social. Néanmoins, ce monde comme tous les autres, a ses règles du jeu. Le néophyte les accepte, les refuse ou choisit d'obéir à certaines, pas à d'autres et essaie, parfois en trichant, d'en imposer de nouvelles. Dès lors, il s'ouvre entre le patient et le corps médical, à condition que ce dernier accepte de jouer le jeu de la franchise et de la transparence, une négociation au cours de laquelle chaque parti pose ses conditions et qui débouche sur un compromis de soins. Ainsi ai-je accepté d'en subir certains et refusé d'autres.

 

A côté de moi, j'ai vu des patients soumis acceptant tout sans discuter et allant même jusqu'à nier leur maladie. Ils la considéraient comme une injustice. D'autres y voyaient une fatalité, une punition. Personnellement, je n'y ai jamais vu que la maladie en tant que telle et comme une sorte de défi à relever pour tromper la mort tout en étant conscient que si je gagnais cette bataille, je finirai tout de même vaincu. Je n'ai accusé personne ni rien de ce qu'il m'arrivait. Peu importait si j'étais responsable de mon état ! Peu importait les causes ou le pourquoi du comment ! J'étais placé face à une situation qu'il me fallait en grande partie résoudre seul. Le corps médical représentait une partie des moyens à mettre en œuvre pour y parvenir, les autres m'appartenaient et tous mis ensembles, nous pouvions déboucher sur ma survie. Les médecins m'expliquaient ce qu'ils prévoyaient, m'avertissaient des risques potentiels des traitements et me détaillaient les avantages que je pouvais en retirer. C'est leur rôle. De mon côté, après parfois des questions pour préciser certains détails, je prenais en considération mes propres exigences puis nous décidions en commun de la marche à suivre pour la suite des événements.

Cette troisième voie consiste seulement dans le refus de la passivité non seulement face à la maladie mais aussi face au corps médical. Ce sont des techniciens dont le rôle ne consiste pas à prendre en mains psychologiquement le patient mais à l'aider à assumer physiquement la maladie pour tenter de le conduire vers la guérison, à en être conscient et à l'impliquer dans le protocole des soins afin qu'il puisse se prendre en charge sur tous les autres points ne concernant pas la thérapeutique. Lutter contre la maladie est un travail d'équipe dans lequel le rôle du patient n'est pas seulement de subir mais de savoir pourquoi il subit et s'il l'accepte. Et surtout, surtout, ne jamais oublier qu'au final, c'est lui qui détient le pouvoir de décision, s'il le veut ! C'est lui seul qui décide s'il veut vivre ou mourir même si, malheureusement, il est parfois trop tard et que rien ne lui permette de poursuivre sa route. Sa volonté est respectable et doit, dans tous les cas, être respectée.

Aussonne, le 22 Juin 2009

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23 juin 2009 2 23 /06 /juin /2009 18:09

Peut-être ne l’avez-vous pas remarqué mais tous les linos ont été refaits au château. Le maître des lieux y est même allé de sa poche pour offrir à ses sujets un pot de cire qualité bio et quelques belles lingettes brodées à la main pour qu’ils puissent gracieusement les lustrer entre deux révérences.

Eh bien figurez-vous que nous autres au café nous avons pris exemple. La salle est à présent toute pimpante et en entrant les visiteurs n’en finissent plus de s’esbaudir. Seulement voilà, cette audacieuse rénovation implique un changement radical du mode de circulation à l’intérieur de l’établissement et comme nous l’a suggéré un fidèle lecteur, il conviendra désormais de se patiner les semelles…

 

 

Les patins

Clin d’œil à Alphonse Allais

par Jean Calbrix

 

 

 

- Nous ne sommes pas des boeufs !

Cette exclamation fuse par la fenêtre ouverte d'un café tout ce qu'il y a d'ordinaire mis à part le sol revêtu d'un beau parquet ciré, nickel. C'est un petit homme maigre qui l'a poussée. Il côtoie au bar un grand gros, et fait écho aux pleurnicheries de ce dernier.

- Quelle vie ! poursuit le gros, son verre de pastis à la main. Déjà mes parents étaient toujours sur mon dos. "T'as rangé ta chambre ?", "T'as ramené le pain ?", "T'as fait pisser le chien ?" Le calvaire !

- Ah ! les parents ! fait le petit en lorgnant le fond de son verre.

- Au régiment, continue de soliloquer le gros, ma tronche ne leur revenait pas. C'étaient des revues de casernement, des gardes, des marches forcées. Qu'est-ce que j'ai pu me taper comme corvées de peluches, sans compter les W-C à récurer ! La galère !

- Ah ! l'armée !

- En revenant du régiment, je croyais être un peu tranquille. Je trouve du travail sur un chantier, un petit boulot pépère. Je n'avais qu'à surveiller une équipe de Nord-Africains qui creusaient des tranchées. Fallait que je veille à ce qu'ils aillent droit. C'était dans mes cordes, j'ai toujours eu le compas dans l'oeil. Bang ! voilà un camion plein de sacs de ciment qui arrive. Le contremaître me dit qu'il faut que je m'y mette, des sacs de cinquante kilos avec mes reins fragiles ! Toute la matinée à crapahuter avec les sacs sur le dos. Ouille, ouille, ouille !

- Ben vrai ! On n'est pas des boeufs tout de même !

- Les maçons ont protesté. Ils ont obtenu des sacs de vingt-cinq kilos. Je me suis dit chouette, mais quand le nouveau camion est arrivé, le contremaître m'a dit qu'il fallait en porter deux à la fois. Les vingt-cinq kilos, c'était pas pour nous, c'était pour les maçons, pour leur facilité la manutention, les feignants !

- Des feignants, oui !

- Je me sentais bien seul, alors j'ai cherché une femme pour me soulager ma misère. Manque de bol, j'ai épousé une harpie, oui. En rentrant il faut que je me déchausse et que je mette les patins. Madame n'aime pas la poussière et la boue, mais moi sur le chantier, il faut bien que je patauge dans la boue. Quand je rentre complètement vanné, je n'ai plus la force de me baisser et v'la qu'il faut que j'enlève mes godillots. Ah ! la teigne !

- T'as raison, on n'est pas de boeufs.

- Elle me dit qu'il y a une ampoule à changer dans la salle. Avec les patins, c'est d'un pratique. Après, elle me dit qu'il faut que je pousse le buffet pour qu'elle balaye derrière. Je m'arc-boute et vlan ! je me casse la figure. Forcément, avec des patins ! Et après, il faut que je descende à la cave...

- Avec les patins ?

- Bah oui. Elle a mis du scratch sous mes chaussettes, ça tient rudement bien. Où est-ce que j'en étais là ? Tu me coupes tout le temps !

- La cave.

- Ah oui, elle me demande de lui remonter un seau de charbon. Elle exagère quand même, elle a toute la journée pour faire ça.

- Pour sûr, on n'est pas de boeufs !

- Le pire, c'est le soir. Dans le lit, elle veut toujours mais moi...

- Elle veut quoi ?

- Dis donc, t'as jamais forniqué ?

- Moi ? Heu non, pas fort, un tout petit peu seulement.

- Ah ! ah !. ah !... Bouh ! mais bon sang, il faut que dorme. Avec les journées que je me paye sur les chantiers, je suis crevé. Un lit c'est fait pour dormir, non ? Déjà quand on s'est mariés, vingt fois elle me réveillait.

- Vingt fois !

- Alors comme ça, paf ! on a eu six gosses.

- Ah oui da ! on n'est pas de boeufs !

- Mais arrête de lui dire ça, intervient le patron tout en essuyant un verre. Si c'était un boeuf, il n'aurait pas eu six gosses, forcément ! Bon, je vous remets ça ?

Le gros lève la main en signe de refus, s'arrache du bar et se dirige vers la sortie en traînant des pieds, pendant que le patron lui lance :

- S'il te plaît, n'oublie pas de laisser les patins à la porte.

Et le petit de lui souffler :

- Ne vous faites pas de bile, patron. J'ai bien repéré, il n'a pas de scratch sous ses godillots.

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20 juin 2009 6 20 /06 /juin /2009 19:05

Cette année encore, quelques heures avant la fête officielle nous avons célébré à Calipso la musique et la littérature avec un concert lecture réunissant le jazz et Françoise Sagan.

 

 

 


(extrait de Sagan à toute allure)
A new York je n’avais qu’une obsession : rencontrer Billie Holiday, la Diva du jazz à la voix voluptueuse et rauque. Il me fallut attendre trois jours pour savoir que Billie ne chantait pas à New York - ayant pris quelques stupéfiants en scène, elle était interdite de représentations pour quelques mois - mais qu’elle chantait dans le Connecticut dans un endroit extravagant. C’était une boîte de nuit immense, noyée dans l’obscurité. Seul se détachait le blanc des nappes et seuls étincelaient sur la scène le piano noir, la basse et les cuivres des trompettes.

Billie chantait en duo avec Gerry Mulligan à travers des flots d’alcool, des éclats de rire et des colères. Elle disait tout un passé tragique, tout un destin terrifiant, toute une vie tumultueuse simplement en fermant les yeux et en laissant jaillir de sa gorge cette sorte de gémissement cynique et si profondément vulnérable.

C’est à Paris, deux ans plus tard, dans une boîte de nuit, le Mars Club où là il y avait un vrai public. Vers minuit, quelqu’un pousse la porte suivi d’un groupe bruyant. C’était Billie et ce n’était pas elle. Elle avait maigri, elle avait vieilli et sur ses bras se rapprochaient de plus en plus des traces de piqûres. Elle n’avait plus cette aisance naturelle qui la laissait marmoréenne au milieu des tempêtes et des vertiges de la vie. Nous tombâmes dans les bras l’une de l’autre. Elle se mit à rire, et à l’instant je retrouvai l’exaltation enfantine et romanesque d’un New York déjà lointain, uniquement voué à la musique et à la nuit.

C’est à ce moment là que je me rendis compte des millions d’années obscures qui nous séparaient. Tout ce qui était le problème de sa race, de sa lutte à mort contre la misère, les préjugés, les blancs, l’alcool, Harlem, contre une couleur de peau. Elle était accompagnée de deux ou trois jeunes gens aux petits soins pour elle mais, chose extravagante, il n'y avait pas de micro sur le piano noir où déjà elle s’appuyait, l’air insensible aux applaudissements. Alors elle vint s’asseoir à ma table, se mit à boire distraitement, s’adressant à moi parfois de sa voix rauque et enfumée. Finalement, avec ou sans micro, je ne sais plus, elle chanta quelques airs accompagnée par un quartet incertain. Elle chantait les yeux baissés, se tenait au piano comme à un bastingage par une mer démontée. Je la trouvai admirable malgré l’imperfection terrible et dérisoire de ce maigre récital. Quand les applaudissements retentirent, elle jeta vers le public un regard apitoyé, cynique, féroce. Le lendemain elle partait pour Londres. Ce n’est que quelques mois plus tard que j’appris par les journaux qu’elle était morte, seule dans un hôpital, entre deux flics.

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17 juin 2009 3 17 /06 /juin /2009 17:05

De passage au café, Jean-Pierre Michel nous propose un moment de détente poétique et drolatique…

   

 

Les rêves les plus fous traversent le sommeil

Ainsi, j’ai pu voir Dieu, dans ces moments fortuits

Je lui ai dit " Seigneur, créez la femme en kit

Et faites un paquet, sans qu’elle ne s’éveille.

 

Ma demande exaucée, escorté par les anges

Le visage en extase, en cet instant divin

Je traverse les cieux, le colis à la main

Et quitte l’Eternel en chantant ses louanges.

 

A la maison, mes mains, dans le carton se glissent

Et rassemblent du corps les parties séparées

Pour, sur mon établi, choisir mes préférées

En suivant les conseils donnés par la notice.

 

La belle, sur mon choix me fit des remontrances

Et réclama des gag’s pour faveurs accordées

Mais le mont de Venus n’est pas Mont de piété

Je l’ai remise en boîte, avec ses exigences.

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14 juin 2009 7 14 /06 /juin /2009 13:22

On s’est dit des mots ces derniers temps au café, beaucoup, des gros, des petits, des doux, amers, sarcastiques, des tas de mots qui veulent séduire ou convaincre, alerter ou éclairer, des mots qui aiment se disputer le haut de l’affiche, des mots qui agitent les esprits, ouvrent des perspectives, condamnent sans appel, des mots entre guillemets ou entre parenthèses, des mots provocants, catégoriques, intransigeants, des mots tranquilles aussi…
Jean-Paul Lamy a eu envie de revenir sur l’un d’entre eux, un mot de trois lettres qui à lui seul a fait couler beaucoup d’encre et quantité d’octets : non. Un mot qui recouvre une réalité complexe et multiple, une négation qui ne s’exprime pas uniquement dans son rapport à une affirmation…

 

 

 

Je pédalais sur les routes des Corbières. Les vignes avaient des couleurs éclatantes : des rouges et des jaunes cirés avaient définitivement chassé les verts fatigués de la fin de l’été. Quelques grappes subsistaient ici et là. Oubliées par les vendangeurs ? Pas mûres le jour où le sécateur était passé ? Laissées de côté en vue de n’être cueillies qu’après les premières gelées lorsqu’elles seraient gorgées de davantage de sucre encore ? Abandonnées aux pauvres, aux oiseaux, aux pauvres oiseaux ? Je ne saurais le dire…

Je tentais de déchiffrer le graphisme compliqué des ceps convulsifs noyés dans cette débauche de couleurs quand un autre message d’une lisibilité plus limpide s’imposa à ma vue sur toute la largeur d’un mur : " Les A.O.C., oui ; l’uranium, non." Comment ne pas souscrire à une telle préférence ? Entre un bon verre de vin d’appellation d’origine contrôlée et un verre d’uranium dont l’origine, pourtant, aurait été tout aussi scrupuleusement contrôlée, je ne balancerais pas longtemps. J’ai, à l’égard de l’énergie nucléaire, des préventions engendrées par la crainte des conséquences qu’il y aurait à trop vouloir jouer les apprentis sorciers. J’imagine l’atome à l’image du microbe : malfaisant, invisible, se glissant partout à notre insu, capable d’infinies mutations et jamais totalement anéanti...

Franchissant une crête, je découvris un horizon barré d’étranges échassiers blancs perchés sur une patte et qui agitaient leurs ailes sans jamais prendre leur envol : des éoliennes.

Les propos de Maître Cornille tempêtant contre les minotiers qui utilisaient la vapeur, invention du Diable, alors que les ailes de son moulin tournaient grâce au vent qui n’était rien d’autre que le souffle du Bon Dieu me revinrent en mémoire et je voyais comme une ironie de l’Histoire dans ce retournement qui rendait l’atome ringard et l’éolienne moderne : et si l’Homme se réconciliait avec la Nature ? Et si, cette fois, c’était le vent qui était vraiment vecteur de progrès ?

J’en étais là de mes espoirs et de mes interrogations lorsqu’un nouveau message écrit sur la chaussée m’apparut : " Non aux éoliennes. "

Ces collines étaient décidément le théâtre d’un nouvel affrontement entre les meuniers et les minotiers. Le choix qui serait fait entre la peste des uns et le choléra des autres, quel qu’il fût, mécontenterait bien des gens… Poursuivant ma route, j’allais peut-être bientôt lire sur le tablier d’un pont jeté sur l’Aude qu’il était hors de question que l’on construisît là un barrage qui inonderait une vallée consacrée, depuis la plus haute Antiquité, au dieu Bacchus.

Mais si je faisais totalement fausse route en imaginant ce combat romantique opposant Anciens et Modernes ? Si les deux graffiti dont le graphisme semblait identique étaient l’œuvre des mêmes grincheux ?

Sans doute les éoliennes sont-elles bruyantes, peut-être même sont-elles inesthétiques, encore que cela soit discutable... Cependant, de temps à autre, sur ces routes qui serpentaient entre les vignes, j’avais croisé des autochtones. Ils tenaient bien en mains le volant de voitures ou de tracteurs et n’avaient pas l’air de doux rêveurs ou de nostalgiques. Ils semblaient apprécier qu’un moteur leur permît d’économiser leurs jarrets et leurs bras, peut-être même éclairaient-ils leurs maisons grâce à l’électricité mais, sans doute, préféraient-ils que les énergies fussent produites très loin de leurs paysages familiers.

On accueille le progrès avec enthousiasme, à condition que les nuisances qu’il entraîne soient pour les autres. Et je pensais à ces Hindous que le souci de leur propre pureté obsède. On les voit se soulager tout naturellement au milieu de la salle des pas perdus d’une gare ou sur le trottoir : ils se purifient, peu leur importe qu’à cause d’eux, d’autres se souillent ou soient incommodés…

Cet égoïsme-là est naïf et même pas efficace : on a grandi dans sa tête en acceptant les technologies nouvelles mais on est resté de son quartier, de sa vallée ou de son village sans même remarquer que tout circule et tourbillonne et que nous ne cessons de manier des boomerangs. Il ne servirait à rien de construire nos centrales nucléaires chez des peuples avides de les accueillir contre des espèces sonnantes car les vents sont espiègles. Nous avons aussi appris à nos dépens que la Terre est bien petite, que les frontières n’existent que sur les atlas et que la mondialisation des nuisances fonctionne merveilleusement bien.

Le refus est certes souvent salutaire mais un amoncellement de " non " a plus de chances de ressembler à un champ de ruines qu’à un palais. Dire " non ", c’est refuser d’aller plus loin dans la mauvaise direction, c’est stopper le mouvement. Cela signifie d’abord l’immobilisme. Pour reprendre sa progression dans la bonne direction, il faut savoir ensuite dire " oui " à autre chose. La salutaire démarche qui consiste à faire table rase trouve le début de sa justification dans les mots nouveaux tracés sur une nouvelle feuille blanche et dans la maquette des édifices de demain…

Alors, j’ai ramassé un morceau de pierre crayeuse et, - j’espère vivement que des gens du cru se regardent maintenant d’un œil soupçonneux - j’ai écrit sur toute la largeur de la route : " Oui à la construction de la fabrique de bougies ".
                                                            Jean-Paul Lamy

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