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29 août 2009 6 29 /08 /août /2009 11:40

Le menu du jour nous a été préparé par Claude BACHELIER. Vous pouvez passer à table quand bon vous semble. Bon appétit.

 

 

Ah non Madame, ah non !!

 

 

Tout avait commencé un dimanche midi. Pierre et Chantal avaient invité un couple d’amis, lequel couple devait amener un autre couple dont il disait le plus grand bien. La journée était printanière, avec juste ce qu’il faut de chaleur pour déjeuner sur la terrasse de leur maison de campagne, avec vue exceptionnelle sur le Gleyzin encore enneigé. La longue vue était prête et avec un peu de chance, les invités pourraient apercevoir quelques chamois.

Pierre et Chantal avaient bien fait les choses, mais sans exagération. Tout devait être dans la simplicité et la bonne humeur. Même si simplicité ne veut pas dire rusticité et bonne humeur laisser aller.

Pour le repas, Chantal s’était inspirée d’un film, " le festin de Babette ". En entrée, des galettes Demidof, délicieux mélange de truffes et de salade croquante ; puis des pigeons en sarcophage : imaginez : pigeon, foie gras, poires… Pour le dessert, un sorbet au thé vert avec des fruits exotiques. Chantal n’étant pas ce que l’on pourrait appeler un cordon bleu, elle avait demandé à l’une de ses connaissances de venir préparer le repas. De plus, cela lui permettrait de rester à table avec ses invités.

Pierre, lui, avait sorti de sa cave quelques-unes une de ses meilleures bouteilles : pour l’apéritif, un Roédérer millésimé ; pour les galettes un Nuit Saint Georges 78 ; pour les pigeons un Cos d’Estournel 86, un deuxième cru classé de Saint Estèphe qu’il avait acheté lui-même à la propriété et dont la seule évocation le faisait saliver d’avance. Pour terminer, un cognac particulièrement fruité qui accompagnerait à la perfection les Quais d’Orsay, des Havanes dont il était très fier.

Chantal avait revêtu pour la circonstance ce petit ensemble de chez Jean Paul Gauthier qui lui va si bien et Pierre un ensemble en lin de la meilleure tenue et dans lequel– toute modestie mise à part- il se trouvait plutôt bien.

La journée se présentait donc sous les meilleurs auspices, d’autant que les invités étaient arrivés avec quelques minutes de retard, signe extérieur d’une bonne éducation. Les épouses de ces messieurs avaient amené à Chantal de superbes roses, tandis que Pierre se voyait offrir un vin californien, vin qu’il avait découvert et apprécié lors de son dernier voyage aux Etats Unis.

L’ambiance était plutôt chaleureuse, décontractée même. Le champagne, parfaitement frais, se laissait boire avec gourmandise. Chacun des invités complimenta la maîtresse de maison sur la façon exquise avec laquelle elle avait dressé la table. Il est vrai que les trois verres en cristal de Bohème de chaque convive devant des assiettes en véritable porcelaine de Limoges, tout comme les couverts en argent, en imposaient.

Comme il est d’usage en début de repas, la conversation était gaie, de bon aloi, ce qui laissait toute sa place pour apprécier le croquant des truffes et la légèreté du Nuit Saint Georges.

Le petit vent qui se mit à souffler délicatement apporta à chaque convive un surplus de bien être, comme une sensation que le temps s’était arrêté et que plus rien ne pouvait arriver.

Après que Pierre eut servi le Cos d’Estournel en donnant quelques détails sur ce fabuleux vin, chaque convive eut un mot aimable mais néanmoins sincère sur les talents de la cuisinière. Tout en écoutant sans vraiment l’entendre un des invités raconter son dernier voyage, Pierre savourait le pigeon en sarcophage. Il y avait bien longtemps qu’il n’avait mangé quelque chose d’aussi bon. Soudain, sa voisine de droite prit délicatement la carafe et au lieu de verser l’eau dans le verre prévu pour cela, elle s’apprêtait à là verser dans le verre rempli aux trois quarts de ce Cos d’Estournel béni des dieux !

 

Ah non, Madame, ah non !!!!!

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23 août 2009 7 23 /08 /août /2009 19:20

Elle était en retard et sa poitrine battait encore la chamade lorsqu’elle entra dans le compartiment. Après un rapide coup d’œil sur les voyageurs, elle avait pris place en face de lui, côté fenêtre, en sens inverse de la marche. La course l’avait mise en chaleur et pour échapper aux regards, elle ferma presque immédiatement les yeux. C’était un de ces jours heureux où l’on s’imagine être au premier matin du monde. L’air était doux, encore pailleté des étoiles de la nuit. Il lui semblait que le train ne transportait que des gens occupés à parvenir à bon port et il remercia le ciel de lui avoir accordé une compagne de voyage aussi lunaire que lui. Il aimait les femmes qui voyageaient seules en train. Il se disait qu’elles y montraient volontiers le meilleur d’elles-mêmes. Jamais il n’avait forcé un regard. Il se contentait de laisser aller le flot de vœux qui coulaient du cœur et sans faire de bruit attendre que les prunelles se mettent au beau. 

Peut-être s’était-il assoupi quelques instants, ébloui par la seule attente. Une légère rosée avait enveloppé ses paupières. On avait quitté le pays pour un autre et en chemin le paysage s’était altéré. Le ciel charriait des tourbillons de nuages enfermant la lumière dans des grelots d’argent. Une multitude de petites étincelles, portées par le vent, venaient pleurer sur les vitres du compartiment. Le train tout entier tanguait, ébranlé par le relâchement des rails.

Elle ne s’était pas réveillée, enfouie dans la touffeur épaisse d’un rêve. Sur ses lèvres bruissait une horde de personnages aux contours bourgeonnants. De sa chevelure parfumée à l’encre bleue il voyait s’ouvrir les perles de la féminité. Sa peau, devenue perméable à l’eau, entamait une troublante métamorphose. Son corps tout entier ne tarda pas à baigner dans une mousse finement duvetée. Dehors, le ciel avait basculé et le train était parti en oblique à la suite d’une nuée de papillons géants. A son tour, il avait senti ses poumons se gonfler d’eau et alors que le train s’éloignait rapidement de la terre, elle avait pris congé, le laissant seul à la lisière des astres, dans une étroite courbure du temps.

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18 août 2009 2 18 /08 /août /2009 20:04

Une église, un homme en uniforme, un casque miroitant, des passants. Ne pas se focaliser sur l’objet à photographier. Souvent le photographe voudrait avoir l’air de ne pas y être et se laisser surprendre par l’objectif. On sait comment cet objet intervient à merveille pour confondre la réalité. Dans un impeccable jeu de miroirs l’objectif voit tout sans rien regarder, il opère de main de maître pour fixer une image vraie mais ce qu’il nous rend n’est rien de plus qu’une expression vraisemblable du monde. L’œil, quant à lui, est capable de toutes les contorsions et de tous les arrangements sauf celui de rester immobile et donc d’éterniser, autrement qu’en désordre, l’objet regardé. L’objectif retient-il un point dans la profondeur que celui-ci emplit après-coup le regard du photographe. Rien d’étonnant à ce que parfois l’image révèle ce que nous voulons cacher, surexpose le masque que nous affichons pour régler une scène naturelle et vienne pointer un détail outrageusement criant de vérité. C’est toujours un autre qui sort de la chambre noire, un autre qui impressionne par sa ressemblance et qui à l’occasion provoque un trouble insupportable du côté du moi. Authentique et palpable, illusoire et fantasmée, la photographie reste une chose sensible qui nous met à l’épreuve et quand bien même elle ne nous dit rien de ce que nous aimons vraiment, sa présence continue au cours de la vie à en faire autre chose qu’un cliché.

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16 août 2009 7 16 /08 /août /2009 22:20

Vacances ou pas, à la radio on continue à nous informer sur la marche du monde et à nous éclairer sur sa dégradation. La nouvelle du jour vaut son pesant d’hosties et comme vous n’y avez sans doute pas prêté attention Ysiad, qui officie ici-bas même le dimanche nous en propose un bref résumé enrichi de pieux commentaires.


Sondage IFLOP

  

Dimanche 16 août, beau temps sur la ville. En prenant, encore somnolente, mon petit-déjeuner ce matin en compagnie de France Inter, voilà t-y pas qu’un type de l’institut de sondage IFLOP me tire de mon brouillard en m’annonçant qu’en France, le " stock de catholiques subit une baisse tendancielle ". Argh. Gloup. Réveillée net. Par un stock de catholiques, qui subit une baisse tendancielle.

Ça se corse.

Analysons. Baisse tendancielle. Pour la baisse, c’est normal. Même si on nous dit que ça va mieux, que ça repart un peu dans notre beau pays, on doit rester sur nos gardes. On est en temps de crise, ne l’oublions pas. On ne s’attendait pas à ce que le stock de catholiques parte en flèche un 16 août 2009. Boum ! Gisement de catholiques ! Il en vient de partout ! Faut écouler ! Donne moi un litre d’huile, j’ te file deux catholiques… Et puis quoi encore ? La baisse, c’est pour TOUS les stocks. Et puis c’est tendanciel. Attention. C’est l’IFLOP qui le dit. Ecoutez donc ! Même le stock de catholiques y passe ! Ouais. Tous les stocks baissent, alors pourquoi le stock de catholiques, y résisterait mieux que les autres ? Hein ? A la trappe aussi, le stock des catholiques ! Zou ! Pour tout le monde pareil.

Stock de catholiques, stock de catholiques... C’est vrai, ça. On a bien un stock de patates, dans la réserve. Un stock de nouilles aussi. De chocolat au lait. Gourmands, va. Et un stock de pots de confiture en pagaille sur l’étagère du dessus. L’hiver, c’est long, faut faire des provisions. Pourquoi qu’on aurait pas un stock de catholiques en réserve aussi ? T’en es où, toi, Patrick, avec ton stock de catholiques ? – Ben… Faut qu’je compte. Ça baisse. – T’in ! Moi pareil. Que des vieux au fond de l’église. Des croulants. Passeront pas l’hiver, j’te dis ! Ah la la. Paraît que c’est tendanciel…

Dites voir, vous en êtes où, vous, avec votre stock de catholiques ? Savez pas ? Z’êtes pas allé voir ? Ben quoi ? Vous attendez qu’y en ait plus du tout, des catholiques ? Et vous faites pareil, avec votre réservoir d’essence ? Faut vérifier des fois. Si vous vérifiez pas, si vous avez pas regonflé vot’ stock de catholiques pour l’année prochaine, la procession du 15 août en 2010, vous pouvez tout de suite l’oublier ! N’allez pas vous plaindre après. Le sondeur de l’IFLOP vous avait pourtant mis en garde.

Faudrait écrire à l’IFLOP. Lancer une pétition pour refaire le stock de catholiques, malgré la baisse tendancielle.

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11 août 2009 2 11 /08 /août /2009 18:32

Allez savoir pourquoi durant les grandes migrations de l’été on raconte autant d’histoires de chats dans les cafés et salons ? Tenez, chez Françoise, notre charmante voisine qui tient un comptoir où les mots comptent doubles, eh bien en ce mois d’août c’est un véritable défilé de minets et de matous qui nous est proposé. Chacun peut y aller de son coup de patte à condition de le décliner en mille caractères, pas plus, pas moins. Un format carte postale en quelque sorte. A propos de carte, Ysiad nous en a envoyée une bien belle qui ne manquera pas de surprendre le lecteur.

 

 

Mon chéri


Je vous présente aujourd'hui mon chéri, celui qui n'oublie pas ses clés dans la serrure ni de quoi écrire le jour du contrôle de rédac', ne m'envoie pas de SMS à 3h17 le matin pour me dire que tout baigne, ne décapite pas l'orchidée d'un violent lancer d'éponge sale dans l'évier, ne m'oblige pas à m'égosiller pour sonner le rappel du dîner, ne se maquille ni ne se parfume outrageusement pour attirer le sexe opposé, ne me fait pas croire qu'il a pris son bain en me faisant respirer ses avant-bras qu'il vient de plonger dans une bassine d'eau à la lavande, ne laisse pas sa clé USB avec un an de travail traîner dans sa poche de chemise avant le lavage à 40°, ne me donne pas de bourrades dans le dos ni ne me traite de "p'tite Mé", ne me dit pas que mes patates sont cramées ou que ma tambouille est fade ou qu'il/elle en a marre des spaghettis "alla Mama", ne me taxe pas 10 euros dès que j'ai le dos tourné pour s'acheter de la crème de coco à 14°, ne me demande pas de lui rédiger un mot d'excuse pour le/la dispenser de gym, ne me glisse jamais à l'oreille qu'il/elle a eu 2 en physique mais qu'il faut absolument attendre avant de l'annoncer au père, ne fume ni ne boit en cachette, ne laisse pas les emballages vides des tablettes de chocolat et des paquets de gâteaux comme de fausses promesses dans le garde-manger, ne planque pas en tapons son linge sale sous le meuble de la salle de bain ni ne sème ses chaussettes trouées dans l'appartement, ne jette pas mon paquet de cigarettes dans un brusque élan pour me sauver la vie ni ne défenestre aucun de ses slips, CD, agenda, mouchoirs sales, ne prend pas un air consterné quand je découvre l'existence d'un groupe de rock "incontournable", ne racle pas la poële avec les dents de la fourchette en sifflotant, ne commence pas la bouteille de Smoothie en buvant à même le goulot, ne se fait pas cuire un steak à dix-sept heures parce qu'il est parti le ventre vide à son épreuve de bac, mais fait sa toilette tous les jours, mange sans éructer ni grogner, lentement, méthodiquement, ronronne quand il le faut, se meut avec grâce, miaule à bon escient, me traite avec égard et vient me tenir compagnie quand, après une journée d'ennui absolu, je m'allonge sur le canapé pour regarder une comédie avec Peter Sellers.

Patou.
Si ça continue comme ça, je crois que je vais l'épouser.

Ysiad



Supplément d’été : le coup de griffe de chez Reuters

 

Ghana - Une jeune femme a épousé son chien lors d’une cérémonie traditionnelle après avoir reconnu en l'animal toutes les qualités de son défunt père.

Emily M, 29 ans, s’est mariée avec son chien de 18 mois lors d’une cérémonie présidée par un prêtre traditionnel et des villageois curieux. Le prêtre a interdit aux personnes présentes de rire de la situation, mais leur a demandé de se réjouir plutôt du bonheur de la jeune femme. Le frère de la jeune mariée a déclaré que la famille avait boycotté le mariage car elle le considérait comme "un acte stupide pour lutter contre la solitude". Mais Emily M. s’est justifiée en expliquant qu’elle avait longtemps prié pour trouver un partenaire de vie à l’image de son père : fidèle, respectueux et qui n’a jamais abandonné sa femme et qu'elle avait reconnu ces qualités en son animal de compagnie.

De plus, elle a raconté avoir fréquenté beaucoup d'hommes qui se sont tous révélés menteurs et infidèles. Tout le contraire de son chien, qui la respecterait et lui porterait de l'attention. Et quand la question des enfants est posée, elle répond : "Nous allons adopter".

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5 août 2009 3 05 /08 /août /2009 21:17

A la proposition d’écrire un " A propos de…théâtre ", Gilbert Marquès qui a été metteur en scène et comédien, a préféré nous concocter une nouvelle ou plutôt un carnet de voyage qui décrit, d'une certaine manière, l'interprétation d'un spectacle vu de l'intérieur par le comédien sur scène.

  

 

Un rond rouge avec, pour fond, un tableau uniformément jaune. Peint dessus, une sorte de virgule au vert incertain traverse le rond rouge. Dans ce rond, une tête à reflets violacés dodeline. Des éclats de lumière s’attachent à la barbe hirsute, aux cheveux tombant dans les yeux. Des éclairs de vérités poétiques s’illuminent sous ce soleil fixe.

Une main se tend pour traverser le rond rouge, œil cyclopéen, décor de sang figé. Autour, du noir bardé de mille oreilles qui écoutent en rêvant des sons, des images, des Bonjours, des Bonsoirs, des adieux ou… rien !

Dans l’ombre diffuse, un corps d’homme se contorsionne sous les caresses d’un bonheur indiscernable. La tête, dans le rond rouge symbolisant l’anonyme, laisse couler des larmes, reflets d’une rosée rose et rouge des lendemains attendus.

A la maison, une femme avec dans son ventre, un enfant…

Dans la ville, des pas perdus pour rien et des illusions piétinées. Dans le crâne, du savoir inutile émettant des idées pour salir le papier.

La tête reste là, dans le rond rouge. Les cheveux dégoulinent dans le cou. Les yeux cherchent un regard. La bouche se tord, imprécation fatidique demeurant un moment suspendue au-dessus des têtes perdues dans le noir puis s’envolant pour déserter l’oubli d’un esprit malheureux.

Un air de blues accompagne tristement les paroles lâchées vers des oreilles perfides et indiscrètes. Des tremblements frémissent au bord des lèvres rouges de l’homme sang qui parle et pleure, qui a chaud et froid.

Quelques notes de piano s’égrènent, solitaires. Le rond rouge se vide. Un roulement de batterie caracole en trombes de douleurs puis, lentement, une main torturée s’épanouit sur l'étrange trait vert. De la main aux reflets carmins, un doigt accusateur se détache pour se polariser sur un point indéfini.

La mort ?

La vie ?

Peut-être…

La voix reprend son long solo monotone. Le piano, au loin, chantonne de froid en claquant ses dents d’ivoire. Une note s’accroche au doigt qui frissonne. Une moitié de visage réinvestit le rond rouge, laide et grimaçante.

Un hurlement d’amour vibre un moment puis l’écho s’éteint. Le piano se tait. La batterie éructe un glas grave et lourd.

Le rond rouge est vide, de nouveau.

Un faible gémissement réveille alors les oreilles qui se tendent encore puis se résignent aux cris perçants des cymbales. La voix reprend, crescendo, son chant d’amertume. Des yeux observent, démesurément agrandis, cette représentation sanguinaire du monde. Les spectateurs, les sons, les autres voix n’existent plus hormis ces paroles crachées sur un clavier de piano claquant ses notes fatiguées. Le texte se déroule comme un film orphelin d’image, comme un livre mutilé de page, comme une vie privée d’homme.

L’acteur s’en fout, il récite son texte mais… son texte est fini !

Un silence de musique riche en émotions joue l’intermède. L’acteur revient, irréel dans le rond rouge, noir comme un Stendhal réincarné. Il improvise sa douleur avec des gestes absents et des paroles sourdes. Son corps se tend, emplit puis efface le rond rouge. Alors, le rond rouge hurle, souffre et gémit, s’emballe dans un spasme de désir inassouvi. Et le piano, oui, le piano…

Le rond rouge réapparaît, envahit le visage, s’approprie les yeux, s’empare des mains puis tord les membres en une courbure d’ombres vermillons. Le piano se noie dans son tempo nauséeux. Le corps se liquéfie sous le feu du soleil rouge. Le cœur batterie tape, bat, cogne… tape, bat, cogne… tape… bat…cogne… ta… pe… bat… co…gne...

Impossibilité d’aimer ! ! !

La clameur s’échappe et meurt.

L’acteur renaît sous le projecteur, rond rouge illuminant le spectacle humain. Son visage s’estompe sous le fond de teint blafard, sensations du texte vécu.

 

L’acteur est tout seul, bête impuissante, taureau immortel face au public toréador qui le juge et l’accuse d’un unique regard, le pardonne et l’acquitte d’un applaudissement, le comprend et l’aime ou le hait selon les vérités acquises.

Pourtant, l’acteur donne toujours un moment de sa vie à ces inconnus, à ces gens rustres ou raffinés qui… Il ne sait plus. Artiste, il se contente de donner, pour lui sans doute, pour les autres peut-être. Il donne mais pas de façon désintéressée. Il prend aussi, sans demander. Il focalise sa présence scénique sur le petit rond rouge alors que sa voix se perd en se mariant avec les notes du piano, avec les heurts de la batterie, avec les chuchotements silencieux des esprits attentifs et en effervescence. Il existe au soleil d’un simple rond rouge pour des tas de gens, dans l’instant, mais tout à l’heure, après, il vivra peut-être pour lui, quand le rond rouge disparaîtra et qu’il quittera la scène pour aller ailleurs, là où il sera seul avec la possibilité de s’épanouir autrement, sans cette orgie de musique et de lumière, sans tous ces quidams le bouffant des yeux et des oreilles pour mieux lui narguer le cœur.

Des yeux, l’acteur cherche un regard ami, voire complice mais il voit seulement une myriade de petits ronds rouges lumineux qui tournent et s’entrechoquent en un festival de feux d’artifice. Partout des ronds rouges, des ronds rouges, ronds rouges, rongent, ragent, rangent… Rouges ronds, rondes, rondeaux, rendent…

Obsession !

Le visage se brouille derrière l’écran de fumée d’une cigarette. Un brouillard rougi envahit la scène tandis que le rond rouge se suspend à une main décharnée par les affres de l’amour… fatidique.

La brume enfin dissipée, plus de rond, plus de rouge, plus d’acteur. Disparition d’une vie certainement artificielle. Le piano s’est tu. La batterie ne résonne plus de son énorme cœur. L’acteur n’est plus. L’idée s’est transformée. Seule l’absence cadence le souvenir. La mémoire se civilise et la civilisation se réclame poète.

Le poète ?

Le poète a foutu le camp avec le rond rouge, dans un dernier accord de piano et dans une ultime vibration de tambour. Il a vécu…

 

Gilbert Marquès

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29 juillet 2009 3 29 /07 /juillet /2009 15:21

Avignon. On se dit que le festival est une expérience hors du commun, que l’humanité toute entière s’y concentre, que la mémoire du monde s’y déverse, que l’on y échafaude sans retenue, que l’on combine le silence et à la fureur, que l’on acclame et siffle en tout honneur dans les rues, jardins, garages, casernes et cloîtres, que l’on réinvente la vie, sa vie, que l’on s’attache indéfectiblement aux remparts… On se demande comment il est possible de traverser tant d’histoires, tant d’interrogations, de valser dans les ténèbres, de continuer à s’affairer dans la nuit étoilée en ignorant ce qui se trame encore et toujours ailleurs. On se figure être au cœur de la barbarie, on s’imagine être témoin alors que l’on reste simple spectateur…

On croise les auteurs, les créateurs, les passeurs de mots, tous nous rappellent la violence au quotidien, avec la guerre, l’exil, l’exclusion comme trait d’union entre les hommes, Wadji Mouawad, Pipo Del Bono, Christophl Marthaler et bien d’autres encore gueulent dans la nuit d’Avignon… Sur le matin on se dit qu’il y a le soleil et la mer pas loin et que peut-être on pourrait s’embarquer vers d’autres cieux, totalement éblouissants… et puis Mouawad est encore là, il lit, écoute, questionne, écrit…

 

"Le scarabée est un insecte qui se nourrit des excréments d’animaux autrement plus gros que lui. Les intestins de ces animaux ont cru tirer tout ce qu’il y avait à tirer de la nourriture ingurgitée par l’animal. Pourtant, le scarabée trouve, à l’intérieur même de ce qui a été rejeté, la nourriture nécessaire à sa survie grâce à un système intestinal dont la précision, la finesse et une incroyable sensibilité surpassent celles de n’importe quel mammifère. De ces excréments dont il se nourrit, le scarabée tire la substance appropriée à la production de cette carapace si magnifique qu’on lui connaît et qui émeut notre regard : le vert jade du scarabée de Chine, le rouge pourpre du scarabée d’Afrique, le noir de jais du scarabée d’Europe, et le trésor du scarabée d’or, mythique entre tous, introuvable, mystère des mystères. Un artiste est un scarabée qui trouve, dans les excréments mêmes de la société, les aliments nécessaires pour produire les œuvres qui fascinent et bouleversent ses semblables. L’artiste, tel un scarabée, se nourrit de la merde du monde pour lequel il œuvre, et de cette nourriture abjecte il parvient, parfois, à faire jaillir la beauté."

Voyage pour le festival d’Avignon 2009, Wadji Mouawad, éditions P.O.L

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17 juillet 2009 5 17 /07 /juillet /2009 19:39

Dans le précédent billet il s'agissait naturellement d'une photo d'un acteur prise quelques minutes avant la représentation.
Mais au fait de quelle pièce s'agit-il ?
Pour vous aider voici quelques complices de ce spectacle donné lors du festival d'Avignon en 2007.

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16 juillet 2009 4 16 /07 /juillet /2009 21:57

en Avignon

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12 juillet 2009 7 12 /07 /juillet /2009 16:23

Parfois la nuit vient tout inonder et le marin n’a plus que son imagination pour éclairer sa route. Au réveil il ne voit plus que le dos bleu de l’océan et il se souvient à peine avoir navigué contre le vent, défié les brisants et résisté aux voix des abysses. La mémoire sait nous faire avancer dans la brume et longtemps après, au décours d’une rencontre, elle s’amuse encore à faire miroiter d'invraisemblables souvenirs…


                                                                       Perdu de vue

par Suzanne Alvarez

 

Aux coups insistants frappés contre la coque de son ketch*, il tressaillit. Il n’aimait pas à ce qu’on vînt le déranger. L’instinct animal qui lui faisait rechercher la solitude était devenu si puissant, qu’il éprouva un soulagement quand, après leur passage, il entendit repartir le canot à moteur.



Au Suriname.
Lorsque Carole et sa mère s’engagent dans les rues aux trottoirs défoncés de Paramaribo, et passent devant ce qui avait dû être de magnifiques bâtisses coloniales hollandaises en bois vernis de blanc, ornées de balcons et de colonnes, et toutes trouées de balles, et qu’elles reviennent sans avoir réussi à faire les formalités obligatoires d’entrée, elles sont fatiguées et déçues.

- Je me demande bien ce qu’on est venus faire ici ! fit la moussaillonne.

- Tu as raison. Cet endroit est inquiétant et ne ressemble en rien à ce qu’on nous en avait dit ! renchérit Anna.

Quand elles arrivèrent au ponton où Pythagore était amarré, l’endroit était pratiquement désert et calme en cette matinée de début de semaine. Et à part un porte-conteneurs ou un cargo qui passaient au large de temps en temps, il n’y avait que ce voilier un peu en retrait qu’elles avaient bien failli ne pas voir.

- Uranus ! Uranus !

Il est apparu là, gêné et enveloppé dans la chaleur déjà cuisante du jour. Il avait un drôle de regard, gris et doré à la fois, presque dur, à moins qu’il ne fût simplement triste et qu’il s’en défendît. Il leur a fait un petit signe de la tête qui voulait dire, sans doute : Oui ?

- Bonjour ! Nous c’est Pythagore, le voilier là-bas. On est arrivés des Iles du Salut* cette nuit. Vous savez où on peut faire les formalités ?

- Pas la peine ! Il y a eu un coup d’état ces jours-ci… Ils ont bien autre chose à penser vous savez !

- Mais…Oooh ! On se connaît, non ? Tanger ? Madère ? Recife… au Brésil… Cayenne alors ? demanda Anna.

- Non, moi je crois bien que c’est en Espagne ! hasarda la jeune fille.

Il les a regardées fixement comme s’il n’avait pas saisi le sens de leurs paroles, et son visage s’est assombri un peu plus. Puis il leur a tourné le dos sans un au revoir, et a disparu à l’intérieur de son bateau, leur signifiant pas là qu’il n’avait plus rien à leur dire.

- Il n’est pas causant ce type tu ne trouves pas Maman ?

- Oui… c’est bizarre ! fit la mère qui n’avait rien d’autre, à propos de l’homme, qu’un tourbillon d’images confuses dans son esprit.

Pendant le déjeuner, les deux femmes ne cessèrent d’y penser. Tout à coup, Carole interrogea son père :

- Tu l’as vu toi, Papa, le type du bateau Uranus ?

- Oui, je l’ai vu aux jumelles… le bateau seulement. Je crois bien qu’on l’a croisé à Port-de-Bouc, peu de temps après notre départ de l’Estaque. Mais c’est vieux tout ça !

Au souvenir du regard du capitaine d’Uranus, Anna se souvint tout à coup :

- Ça y est. J’ai trouvé ! L’émission " Perdu de vue "… Mais oui, le jour où on est passés voir " Tam Tam "... devant l’île Royale. Sa télé était en marche et Gilou regardait cette histoire où il était question de recherches…Mais oui, vous savez bien… cet appel à témoin qui parlait de ce type qui avait disparu depuis sept ans. Signe particulier : yeux vairons… avait dit le présentateur. Et justement le gars d’Uranus…

 

Peut-on arrêter les souvenirs qui reviennent et les bouffées de passé qui vous assaillent à l’improviste, celles des années perdues surtout. Mais aussi, avait-on idée, d’avoir attendu plus de vingt-cinq ans, pour dire adieu à son ancienne existence et même changer de nom, après avoir été aux ordres d’une belle-mère plus dure que la pierre, d’une épouse qui vous méprisait et vous humiliait constamment, et de trois enfants qui vous détestaient plus que tout. Oui, à quoi cela avait-il servi de s’être démené autant pour qu’ils ne manquent jamais de rien ?

 

Après avoir hissé les voiles aux premières lueurs du jour, il promena une dernière fois ses regards au fleuve sans fin, sur lequel des monstres d’acier surgissant de nulle part, perçaient de leur étrave* gigantesque le rideau de brume qui enveloppait l’horizon. Il devrait encore longtemps, dans sa fuite éperdue, se faire humble, petit, modeste, et renoncer à parler.

 

 

*Suriname ou Surinam. cf." Le nègre du Surinam de Voltaire " : ancienne Guyane hollandaise à la frontière de la Guyane française, traversée par les fleuves Maroni, Surinam, Saramacca et Coppename. Capitale : Paramaribo.

*Iles du Salut : îles au large de la Guyane française (île Royale, île de St Joseph, île du Diable), marquées par l’histoire du bagne.

*Perdu de vue : émission télévisée française d’appel à témoin, lancée en octobre 1990 et animée par Jacques Pradel. 

*Ketch : cf. " histoire d’eau 10 "

*Etrave  : partie avant de la quille d’un navire

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Histoires d'eau
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