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26 octobre 2009 1 26 /10 /octobre /2009 21:35

Vous le savez, le café n’est pas seulement un débit de boissons, ni une auberge ou un bastringue, le café est une espèce de théâtre imaginaire où les acteurs ont envie d’aller et venir, de danser, de voler dans les airs, d’être dans l’éternité d’un poème, d’être un livre singulier avec son odeur propre, secrète et bouleversante, d’avoir l’esprit chargé des histoires des uns et des autres.
Danielle Hymbert- Zenaïdi est venue au café, a humé quelques bouffées de musique et s’est lancée…

 

La fonderie de caractères

 

Au 8 rue de l’Abbaye, derrière la cathédrale Notre-Dame à Paris, se trouve une fonderie de caractères pour l’imprimerie et la reliure.

L’écusson en cuivre et en laiton orne la porte depuis sa création en 1871. Les ouvriers spécialisés qui y travaillent sont les dépositaires d’un savoir-faire ancien, ancré dans la tradition et le bon goût. Ils ont su évoluer avec les techniques nouvelles.

Les derniers descendants des fondateurs, les trois frères Bertrand se sont séparés à la suite d’une querelle d’intérêts. Louis voulait ses parts pour s’installer en Patagonie y élever des chevaux, Georges, dit Jojo, parcourait toute l’Europe et brûlait sa vie dans les endroits les plus louches. Le dernier, Pierre, un homme très austère, tenait à bout de bras les rênes de l’entreprise.

Après le partage, les temps furent difficiles pour la fonderie, malgré les nombreuses commandes pour l’édition de livres rares destinés à des bibliophiles.

A Anvers, Jojo rencontra Mademoiselle Irma. Ce fut tout de suite entre eux l’amour fou ; elle tenait dans une ruelle sombre près des docks une maison de tolérance au nom poétique " Au Carrosse doré " ; ils se mirent en ménage et… en affaires ; l’entreprise fut florissante ; ils vécurent riches et heureux pendant de nombreuses années ; 5 enfants vinrent égayer leur doux foyer.

Pourtant, un jour Jojo et Irma durent rentrer en France ; l’affaire familiale périclitait ; c’était en raison d’une mauvaise gestion, de placements hasardeux, de désaccords entre les actionnaires.

Le frère qui menait la société depuis la mort du père n’avait pas un grand sens du commerce et il était ennuyeux : jamais il ne riait, il ne se distrayait point, travaillait sans cesse ; d’ailleurs il n’a jamais pris le temps de se marier, trop occupé disait-il.

Avec quel argent renflouer l’entreprise familiale léguée par les anciens ? Faire appel au crédit bancaire ? Impossible ; c’était la crise ; on venait d’entrer en récession, les plus optimistes parlaient de croissance négative. Qui et que croire ? Jojo et Irma, consultés par écrit, firent une proposition... Ils pouvaient apporter des capitaux.

Ce fut pour Pierre un dilemme ; comment accepter l’argent malhonnêtement gagné ; c’était contraire à son éthique personnelle et à tous ses principes moraux. A quoi bon avoir vécu et travaillé honnêtement toute sa vie pour en arriver à un tel choix ?

Lorsque sa belle-sœur anversoise fit son apparition, là devant lui, il eut un choc émotionnel, le premier de sa vie; elle était  si belle, grande, rousse, les cheveux bouclés, court vêtue et elle portait des escarpins rouge et doré. Jamais il n’avait vu une telle créature. Et elle en avait du caractère ! Une maîtresse femme ! Sa seule apparition mit fin à tous ses scrupules. Il fondit.

D’un commun accord tous les trois changèrent le nom de l’entreprise et l’appelèrent " Au Carrosse doré Bertrand Frères et belle-soeur " 

 

 

Danielle Hymbert-Zenaïdi a une cinquantaine d’années, deux fils, une formation en gestion. Elle a vécu longtemps à l’étranger. Lotoise de cœur et d’adoption mais originaire de Paris.

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24 octobre 2009 6 24 /10 /octobre /2009 10:03

Entre deux verres, deux pas de deux ou bien deux bises, Franck Garot jette un œil sur l’actualité et nous en rapporte en deux mots la quintessence…

 

 

Ventre

 

- Maman, pourquoi j’ai si mal au ventre ?

- Parce que tu deviens une femme, ma chérie. Tous les mois, comme moi, cette douleur te le rappellera.

 

- Maman, pourquoi j’ai si mal au ventre ?

- C’était pareil quand je t’attendais : comme j’ai souffert aussi ! Tu n’y penseras plus quand le petit sera là. Savoure cette chance, c’est fini pour moi.

 

- Maman, pourquoi j’ai si mal au ventre ?

- Je ne sais pas, ma chérie. Ce mal qui te ronge, c’est à cause de cette saloperie de médicament que j’ai pris pour pouvoir t’avoir.

 

 

Pour info, " Ventre " a été écrit cet été 2009, il est diablement d’actualité avec le jugement tombé fin septembre. (voir ici)

 

Franck Garot écrit des nouvelles et des textes courts. Il est aussi le taulier du blog les807, petite fantaisie collective et chevillardienne. On peut le retrouver sur son blog Vers minuit. Il promet qu'un jour il arrêtera de disperser son énergie et qu'il proposera un livre à des éditeurs : l'Arlésienne, quoi.

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23 octobre 2009 5 23 /10 /octobre /2009 16:43

Au bal des 500 les poètes sont à la noce. Avec Arlette Homs, les mots se dressent, les rimes s’envolent et la langue vibre allègrement dans un monde où s'entrechoquent l’amertume et la désillusion…

 

 

Colombe de paix

 

O montagne si belle dans l’aube de lumière,

Je cours près d’un ruisseau du pays occitan,

Nul souffle dans l’air bleu ne repousse le temps,

Juste la croix de bois pour faire une prière.


Et tout en cheminant, mon âme s’abandonne,

Au sort qui a marqué mon suprême destin,

Devant cet infini, dans le petit matin,

J’entends comme un écho, la cloche qui résonne.


Je pense au Pèlerin qui emprunte la sente,

Vêtu d’un long manteau, le bourdon à la main,

Il ne sait pas toujours ce qu’est le genre humain,

Et son abnégation m’interpelle et me hante.


La Colombe de Paix est-elle encor présente,

Ou symbole oublié ? et viendra-t-elle un jour,

Nous frôler doucement de son aile d’amour,

Pour que l’Humanité devienne plus clémente ?

 

 Arlette Homs, passionnée d'Histoire locale, elle fouille les Archives, recueille des souvenirs puis, consigne par écrit le fruit de ses recherches sous forme de livres-documents dont elle est le maître d'œuvre de A à Z.
Elle est titulaire de nombreuses distinctions honorifiques et a obtenu de nombreux prix dans différents concours littéraires et poétiques. Elle est membre de la Société Culturelle du Pays Castrais où elle présente des conférences sur l'Histoire locale. Elle a le titre d'Académicienne à l'Académie du Languedoc de Toulouse.

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21 octobre 2009 3 21 /10 /octobre /2009 14:36

Grâce à Suzanne Alvarez et ses invités le café bat son plein pour le bal des 500. Figurez-vous que Claude Romashov a eu l’idée de venir nous saluer accompagnée de quelques personnalités qui seraient à l’origine de tout ce qui existe et in fine de l’organisation même de ces réjouissances… jugez-en par vous même…

 

 

 

La première fois

 

La première fois que Dieu le Fils créa le poisson, il oublia d’en construire la structure. Les chairs se désagrégèrent immédiatement dans l’eau bien que modelées avec beaucoup de savoir-faire. Dieu le Fils mortifié, trépigna et secoua les nuages drôlement bien accrochés au ciel. Il faut dire que son Père était un architecte de génie puisqu’il avait déjà imaginé les plans de la Terre. Mers, montagnes et volcans, routes (ratures sur un calque), fleuves et plaines. Le décor était mis en place. La soufflerie du système solaire posait un problème car le vent trop jeune, ne voulait pas arrondir les angles ni s’époumoner tel un Zéphyr joufflu. Les nuages se télescopaient et jouaient à l’auto-tempo. Pour les néophytes qui n’en connaissent pas les règles, c’est un jeu très rigolo et assez dangereux qui consiste à s’entrechoquer sous la poussée électrique de la foudre et des éclairs. Le malheureux perdant se voit noircir et s’écouler en pluie diluvienne par la mauvaise grâce du Foudre de guerre, le grand artificier du jeu. Quant au soleil, il préférait tirer la queue des comètes bonnes filles chevelues, plutôt que réchauffer la terre.

Dieu le Fils tout contrit tira la manche du Père.

" Père, je n’arrive pas à composer la partition de ce poisson qui commence à me pomper l’air avec ses branchies qui ne m’inspirent pas. "

Le Père fronça ses sourcils blancs car il n’aimait pas les gros mots. " Il faut petit de la patience et la main plus légère ". Le vieux sage examina plus attentivement les restes de ce qui aurait dû être un poisson.

Pour la peau, le gamin avait vu juste. Il avait recouvert son chef d’œuvre d’écailles de couleurs rouge, noires et blanches du plus bel effet. Quant le Père dépouilla la créature sans âme, il ne lui resta qu’un amas rosâtre qui lui glissa entre les doigts. Pas très bon tout ça. Les chairs bien que pleines ne tenaient à aucune vertèbre. Dieu le Père ébahi, vit que son fils en voulant l’imiter avait construit un poisson qui ne reposait sur aucune épine dorsale. On enseigne pourtant dès la maternelle dans la famille Dieu que la nature a horreur du vide.

Il ne gronda pas son fils, le gamin était encore jeune dans la profession et manquait d’Esprit Saint. Le vieux bonhomme Dieu savait combien il est difficile à partir d’une fichue pomme de construire du solide, du vivant. Surtout quand une créature perfide appelée serpent lui gobait les pommes de l’arbre fécond. Et encore, une fois achevée, elle risque de vous échapper bizarrement happée par le pouvoir attractif de la Terre. Une planète subversive qui n’obéissait pas au doigt et à l’œil de son Créateur. Dieu le Père expliqua posément à son fils les étapes de la Construction Divine.

" Même s’il s’agit d’un poisson " s’étonna le Fils.

" Toute créature même la plus infime est une créature de Dieu. "

L’argument imparable laissa le jeune Dieu sans voix. Il s’appliqua à la tâche et sortit une maquette un peu rigide qui ressemblait à un poisson. Après des jours et des nuits d’efforts, le Divin Fiston présenta à son Père une magnifique carpe japonaise. Très belle, quoique un peu figée, dénuée de nageoires et de bouche.

Devant tant de négligence, Dieu le père se fâcha. Les nuages frissonnèrent et se resserrèrent en cumulus avant de jouer à saute-mouton. Même devant le déluge, les nuages ont l’humeur primesautière.

A quoi bon prêter ses meilleurs outils à un apprenti s’il ne sait pas correctement les utiliser ? Dieu le Père était vraiment fâché.

Tout penaud, le Fils reprit son chantier en commençant par fabriquer ses propres outils et sortit de la presse le poisson pensant. Un poisson où soufflait l’esprit divin. Un modèle unique et fort beau ma foi.

Quand le Père vit le résultat nageant dans le fleuve des Délices, il félicita chaudement son Fils et, lui confia à l’oreille un secret de la plus haute importance.

" Fais attention petit, ne multiplie pas trop les poissons car il faut éviter toute revendication chez les créatures moins élaborées. Mais tu vas encore t’amuser car nous allons façonner l’homme à notre image maintenant. "

" Qui prétend que la Création n’a pris à Dieu que sept jours n’a jamais mis les mains dans la glaise ! "




Claude Romashov : je suis née dans le gris. Mais je me suis vite rapprochée de la lumière de la Méditerranée. Lumière qui flatte mon œil de peintre, et puis, j’ai découvert l’écriture en 2003.

J’ai 2 nouvelles publiées par l’ACLA en 2007 et 2008 et deux nouvelles policières primées au concours de la MEL à Marseille en 2008. J’ai aussi des parutions dans les revues " Pr’Ose ", " Les Hésitations d’une Mouche " et " Locomotif " On peut lire deux de mes textes sur le blog de l’Antre lire et deux autres sur celui de Magali Duru, ainsi que quatre de mes nouvelles sur le site " Bonnes nouvelles ".

Email :  romashov.claude@free.fr

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19 octobre 2009 1 19 /10 /octobre /2009 19:48

Yvette Bonnaric reprend le flambeau de la poésie pour le bal des 500 et nous entraîne dans une valse de mots où tout devient possible…



Il est des mots


Il est des mots d'airain, brisant toutes contraintes,
Comme un cri de mépris libéré du bâillon,
Il est des mots de sang, séchés sous le haillon,
Dont la misère aboie en inutiles plaintes.
 
Il est des mots sacrés aux brûlantes empreintes ;
Il en est de subtils comme un chant de grillon.
Il en est de légers, gaze de papillons,
Que la brise soulève en suaves étreintes.
 
Mots qui vivez encor quand la pensée est morte,
Mots qu'un souffle infini vient cueillir et emporte
Comme un grain de pollen aux lointains firmaments.
 
Verbe divin, reflet d'amour, charmant délire
,
Dans l'orbe échevelé de vos enchaînements
,
Il en est d'immortels que j'eusse voulu dire.

 

Yvette Bonnaric, qui habite dans l’Hérault, est une ancienne directrice d’école. Sa poésie, purement classique, a obtenu les plus hautes distinctions dans les académies de poésie classique de France et de l’étranger.

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18 octobre 2009 7 18 /10 /octobre /2009 16:08

Nouvelliste de talent, chroniqueuse rompue à toutes les propositions, c’est une voyageuse. Elle est à l’écoute du monde et aime ouvrir grands les yeux sur l’extérieur, parler des autres, parler aux autres. Aucun lieu n’est clos, l’inspiration lui vient de cette constellation de rencontres, de confrontations, de respirations qui font la vie. Elle écrit avec une sorte de jubilation qui réveille notre imaginaire et fait fructifier notre mémoire. Au café, elle nous surprend toujours avec son art de peindre le bonheur, de croquer le noir ou de caricaturer les mauvais esprits.

Aujourd’hui, c’est son anniversaire. Un grand anniversaire. Nous le lui souhaitons très coloré.

 

 
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17 octobre 2009 6 17 /10 /octobre /2009 17:50

Le café se prépare pour les agapes partagées à l’occasion de " Nouvelles en fête " au Fontanil. Au même moment Sylvie Wesley est à l’affiche du bal des 500 avec un poème qui devrait en ravir plus d’un … Serez-vous de ceux qui iront de l’un à l’autre ?

Au secret 

 

Au secret de la nuit mon âme ourdit sa toile,

Tresse au fil des aveux l’écheveau de satin

A l’ombre des toujours où s’égare l’étoile ;

A la nuit de saphir j’ai livré mon destin.

 

Au secret du miroir où sombrent face à face

Tous mes rêves d’amour jetés au mascaret,

Sous un voile de sang qui jamais ne s’efface ;

Au miroir de cristal j’ai livré mon regret.

 

Au secret du silence altéré de tendresse,

Résonne à l’infini, mariée à ton respir,

Ma voix dont les accents s’habillent de caresse ;

Au silence des jours j’ai livré mon soupir.

 

Au secret de ton cœur une rose est éclose,

Calice de vermeil tissé d’un doux serment,

Au sein de ses replis la tendresse est enclose ;

A ton cœur langoureux j’ai livré mon tourment.

 

 

Sylvie Wesley est née le 6 octobre 1956 à Salon de Provence et commence très tôt à écrire. Après avoir poursuivi des études secondaires menant au bac de Lettres, obtenu un diplôme de sténo-dactylo-aide-comptable, mariée, demeurant à Orange depuis 1977, elle cesse toute activité littéraire afin de se consacrer à ses 3 enfants.

En 1998, hospitalisée d'urgence à la suite d'une embolie pulmonaire, elle réalise soudain que la vie ne tient qu'à un seul fil, et en 2000 décide de concrétiser son rêve en adhérant à l'Association poétique "La Pléiade", créée par Pascaline Dapvril-Andréaz, sise à Cambrai dont elle est membre administratif.

En 2001, elle obtient le 2éme Prix de poésie de la ville de Cambrai.

Depuis, sociétaire aux Poètes Français, (SPF) membre actif de l’Académie De La Poésie Française, (ADLPF) membre agrégé de la Société des Poètes et Artistes Français. (SPAF), elle publie dans diverses revues poétiques en France et à l’étranger et a obtenu entre autres :

Le Grand Prix de la Ville d’Angers 2004. Le Grand Prix de la Ville d’Orléans 2005. Le Grand Prix de la Ville d’Auriol 2005. Le Grand Prix de la Ville de Perpignan 2006. Le Grand Prix de la Ville de Nice 2006. Le Grand Prix de la Ville de Vaison La Romaine 2006. Le grand Prix du Manuscrit des Jeunes floraux de Vendée 2007 pour Côté Cœur. Le grand Prix de la Ville de Saint Rémy de Provence 2008. Le grand Prix de la Ville de Bollène 2009.

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15 octobre 2009 4 15 /10 /octobre /2009 16:32






 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 


C’est au tour d’Yvonne Oter d’entrer dans la danse avec une nouvelle en forme de pied de nez aux mauvaises langues…

 

 

Le pied de mon père

 

Mon père n’avait pas dû prendre son pied le jour où je fus conçu. Vu le résultat, ça avait même sûrement été le fiasco le plus total. Mon père ne m’en a jamais parlé, évidemment, ça ne se dit pas dans les bonnes familles : ça se fait, ça ne se raconte pas.

Bref, mes parents connurent un coït laborieux pendant lequel mon père s’appliquait et ma mère comptait les mouches au plafond. Neuf mois après, je suis venu au monde, sans grosses fatigues ni douleurs pour ma génitrice puisqu’en deux heures j’étais là.

- Comme il a de beaux yeux ! dirent les voisines lorsqu’elles vinrent rendre visite au poupon.

Qu’auraient-elles pu dire d’autre ? Il n’y avait pas grand-chose à admirer en moi à ce stade de ma vie débutante. Cinquante centimètres pour quatre kilos huit cents, rouge, ballonné, plein de bourrelets mollasses répartis sans discrimination sur mon corps, mon visage et mes membres courts et boudinés, de grandes oreilles nettement décollées d’un crâne plissé hérissé de quelques poils rétifs déjà à tout effort pour les discipliner, une bouche à la lippe pendante. Qu’y avait-il d’autre que mes yeux dont on puisse décemment parler ? Et encore, je les tenais fermés puisque je dormais pour ne pas entendre leurs commentaires gênés et ne pas voir leurs mines apitoyées.

Ce n’était donc pas le pied, pour mon père, de contempler le rejeton que le sort lui avait attribué.

 

Parlons-en un peu, du pied de mon père, qui allait jouer un si grand rôle dans ma vie. Ce n’est pas qu’il n’en avait qu’un, bien sûr ; il en avait deux comme tout le monde ! Mais il ne s’occupait que d’un seul, comme si l’autre n’avait qu’une importance mineure, qu’il n’était là que pour mettre l’autre en valeur. Son pied gauche était l’objet de tous ses soins. Il le lavait, le massait, l’oignait de crèmes raffinées, étirait ses longs orteils bien déliés suivant un rituel précis et mystérieux, taillait, limait, dégageait les petites peaux nuisibles de chacun des ongles de ses doigts de pied, brossait soigneusement son talon avec une râpe au manche de corne qui le laissait lisse comme une peau de bébé, s’occupait ainsi de son pied gauche durant un bon quart d’heure, chaque matin et chaque soir. Cependant que l’entretien de son pied droit ne lui prenait qu’une trentaine de secondes.

Pourquoi ? Pourquoi cette préférence marquée pour un pied plutôt qu’un autre ? Pourquoi le gauche et pas le droit ? Pourquoi un pied d’ailleurs, et pas une main, ou le visage, ou quelqu’autre partie de son anatomie ? Comme dit le curé au catéchisme quand on lui pose une question embarrassante, c’est un mystère ! C’était un mystère pendant mon enfance et c’est resté un mystère que je n’ai jamais pu élucider.

 

Bébé sans beaucoup de pleurs ni de manifestations exubérantes, puis enfantelet sans velléités de découvrir le monde et ses risques sournois, petit garçon silencieux et calme, j’arrivai à me faire accepter au sein de l’entité familiale et, sinon à gagner l’affection de mes parents, à trouver ma place entre eux deux. Ma mère s’occupait de l’intendance, de mes repas, de mon linge, de mon confort, de mes vêtements, et mon père entreprit de régner sur mon éducation. Il fallait donner au gamin des principes moraux qui le guideraient tout au long de sa vie, c’est lui qui s’en chargerait.

Ainsi, pendant tout mon jeune âge, j’eus droit régulièrement à des discours pieusement moralisateurs.

- L’important, mon fils, n’est pas de se lever du bon pied. Ce qui compte, c’est de se lever d’un bon pied. Un pied bien soigné est le signe d’un homme honnête, juste, consciencieux. Il dénote un souci de droiture et de fierté. Soigne ton pied et tu feras ton chemin dans la vie avec courage et détermination.

- Ne te laisse pas tenter par les facilités qu’offre le progrès aux âmes molles de tes contemporains. Ainsi, ne profite pas de la commodité d’une voiture. Autant que possible, déplace-toi à pied. Fais accomplir à ce noble organe sa gymnastique quotidienne et tu t’en trouveras bien. Mens sana in corpore sano, c’est bien connu.

- Crois en toi, toujours, lorsque tu entreprends quelque chose. Il est trop facile de faire le matamore en public et de déclarer que l’on va manger une difficulté toute crue, puis de se retrouver faible et déficient lorsqu’on se retrouve au pied du mur.

Retiens bien ceci, que c’est au pied du mur que l’on voit le maçon qui a pris la peine de réfléchir et de définir les difficultés futures de son travail.

- Ne t’afflige pas et ne gémis pas sur les contrariétés de la vie de tous les jours. Subis-les en silence, ne te plains pas à tout bout de champ, ne pleurniche pas bêtement. Fais-leur plutôt un pied de nez silencieux et passe à autre chose.

 

Ces sages préceptes me furent d’un grand secours lorsque je rejoignis les enfants de mon âge à l’école du bourg.

En effet, il ne fallut pas une semaine pour que je devienne le centre des quolibets de mes condisciples.

- Eh, Bouboule, t’as de la graisse en trop pour cuire les frites de la cantine ?

- Et les feuilles de chou qui te servent d’oreilles, elles ne te freinent pas trop à vélo ?

- Oh, qu’est-ce que t’as picolé, ce matin, pour être aussi rouge ? Regarde ton pif : il est déjà tout gonflé et raviné comme un vieil ivrogne !

Parce qu’en grandissant, mon nez s’était mis à grandir aussi, mais de manière désordonnée, anarchique, délirante. Cet appendice gros, long et mou, n’était pas dans les normes d’une esthétique classique. Mais, bon ! Il allait bien avec le reste et je m’en accommodais assez facilement.

Comme je ne répondais jamais aux moqueries des galopins, d’autres rires fusaient.

- Manquerait plus qu’il soit sourd ! Avec les oreilles qu’il a, ce serait malheureux.

Et de pouffer à qui mieux-mieux, même les filles, surtout les filles…

 

C’est de ce temps de l’école primaire que m’est venue ma méfiance des filles. En grandissant, elle ne fit que se renforcer.

 

Afin d’échapper du mieux possible aux regards de mes condisciples, je me suis installé au fond de la classe, à la dernière rangée de bancs traditionnellement réservée aux cancres. Cancre ? Pas vraiment. Nul en gymnastique ou en natation, je n’étais guère plus brillant dans les matières dites plus nobles. Je n’étais pas plus bête qu’un autre mais ça ne m’intéressait pas, tout simplement. Silencieux sur mon banc isolé, je n’ouvrais la bouche que pour répondre à une question directe du maître. Souvent juste, parfois erronée, ma réponse suscitait toujours les ricanements du reste de la classe et quelques petits rires aigus provenant du côté droit réservé aux filles. Alors, je me taisais.

Je m’arrangeai cependant pour obtenir une moyenne décente pour pouvoir accéder à la classe supérieure en fin d’année.

Une seule fois, par distraction plutôt que par ignorance, J’obtins un 9/20 en rédaction. Mon père piqua une colère noire et, pour la première et dernière fois de sa vie, me botta les fesses. Du pied droit. Le gauche n’allant pas s’abaisser à toucher le derrière d’un pareil crétin !

- Il n’y a jamais eu de cancres dans la famille, mon fils, tiens-toi-le pour dit. Ce n’est pas mon propre enfant qui viendra faire mentir la tradition.

Aussi, pour la rédaction française qui suivit, je m’appliquai et pus ramener un 18/20 qui contenta mon père. Et j’y eus bien du mérite avec un sujet qui en aurait découragé d’autres : " Décrivez le trajet d’une feuille morte emportée par une tempête d’automne ".

 

Ainsi, tant bien que mal, je grandis. Je poursuivis des études sans relief. Je fréquentai des établissements scolaires de plus en plus supérieurs. Mes résultats continuaient à être moyens, sans éclats. " Peut mieux faire " revenait d’une manière récurrente sur mes bulletins d’évaluation. Je savais pourtant que pour obtenir une situation décente dans la vie, il fallait obtenir des diplômes. Aussi, je m’appliquais à maintenir des résultats moyens mais suffisants pour avancer vers ce but : une bonne situation.

- L’important, c’est de vivre sur un grand pied. Les gens ne te jugeront pas sur ta valeur réelle mais sur l’image que tu leur présenteras. Retiens bien ceci, gamin : il ne faut pas être intelligent mais paraître plus malin que les autres pour être estimé en société.

Ainsi, à vingt-quatre ans, j’arrêtai ma période de scolarité avec un diplôme de pharmacien en poche. Ce n’était pas que j’avais choisi cette option par goût, mais pour faire plaisir à mon père et lui succéder dans l’officine familiale. Par facilité, aussi, comme cela, je n’aurais pas à chercher du travail, rédiger des curriculum vitae, faire des pieds et des mains devant d’éventuels employeurs qui risqueraient de me juger sur un aspect extérieur peu flatteur.

Pour ne pas décourager la clientèle et surtout ne pas subir des regards parfois apitoyés mais souvent franchement moqueurs, je me spécialisai dans les préparations magistrales, ce qui me permettait de m’isoler dans une petite pièce derrière le magasin. Ce qui malheureusement ne m’empêchait pas d’entendre certains anciens condisciples demander effrontément : " Il n’est pas là, Bouboule ? ".

Mon père pinçait les lèvres puis, les clients faisant loi, répondait avec onction : " Mon fils travaille sur une prescription du Docteur M. ".

Mais je voyais bien qu’il m’en voulait de le soumettre par personne interposée à des moqueries désobligeantes. Ses mines sombres et désapprobatrices étaient comme un appel du pied à plus de considération. Comme si j’y étais pour quelque chose !

 

Ma vie sentimentale était plate, morne comme la plaine de Waterloo. J’avais bien eu quelques aventures, d’abord par curiosité, puis par hygiène. Je n’avais rencontré que des partenaires un peu vicieuses ou curieuses ou ivres ou vieilles qui ne m’avaient apporté que peu de satisfactions. Du soulagement, plutôt. Que ce soit enfin fini. Que je puisse m’en aller. Que je sois surtout sûr de ne plus les revoir. Car évidemment, l’expérience ne se répétait jamais deux fois. Elles n’étaient pas folles, tout de même.

Puis je me suis marié. J’ai épousé la fille du cantonnier qui me tournait autour depuis quelques mois. Avec elle, au moins, je savais où j’allais. Ce n’étaient ni mon physique, ni ma conversation, ni mon esprit, ni mes qualités au lit, ni ma prestance, qui l’intéressaient. C’était ma situation de fortune due à ma " brillante  profession " qui motivait son intérêt. Comme j’étais en âge de fonder un foyer et que mes parents m’y encourageaient vivement, je l’ai donc épousée sans illusion ni passion malvenue.

Je ne m’attendais pourtant pas à être cocu aussi vite. Folle de basket, mon épouse poussait son engouement pour le sport local jusqu’à s’envoyer en l’air avec

la moitié de l’équipe première. Ils n’ont beau être que cinq sur le parquet, avec les remplaçants, les réserves et les aspirants, cela faisait pas mal de monde !

Alors, je l’ai renvoyée chez son cantonnier de père, avec une pension alimentaire conséquente et digne de ma " bonne situation ". Nous n’avons pas divorcé, bien sûr, car, dans ma famille, ça ne se fait pas. Cela m’arrangeait aussi, car, étant toujours officiellement marié, plus aucune fille ne viendrait guigner la place de " femme du pharmacien " qui passait pour valorisante socialement.

 

Mes parents sont morts, l’un après l’autre, en moins d’un an. Ma mère d’abord, mon père après. Lorsque la société de pompes funèbres est venue ensevelir mon père, j’ai insisté pour assister à sa toilette funèbre.

Tout le monde sait d’où vient le mot " croque mort ". Aux temps où la médecine était encore assez ignorante, la grande peur de nos ancêtres était d’être enterrés vivants. Alors, avant la mise en bière, les hommes de l’art funéraire prirent l’habitude de mordre férocement le présumé défunt dans le gros orteil. S’il ne se manifestait pas, c’est qu’il était bien mort.

Je fus donc très vigilant. Il n’était pas question qu’un quelconque individu soit venu mordre dans le pied de feu mon père. Il aurait risqué de se retourner dans sa tombe avant d’y être enterré !

Alors, je le lui ai mordu moi-même, son gros orteil gauche. Et mon père n’a pas bronché car je l’ai fait avec le plus grand respect, une énorme tendresse posthume. Sans honte ni répugnance, car il était très propre, le pied de mon père.

 

J’ai repris la pharmacie familiale avec l’aide d’une assistante pour accueillir les clients. Fidèle aux sages principes de mon père, j’ai poursuivi ma petite vie sans heurts ni grands éclats. Peu à peu, les moqueries dont j’avais à pâtir se sont atténuées, puis éteintes. En effet, les méfaits de l’âge n’ont pas épargné mes anciens tourmenteurs : certains ont pris du ventre, d’autres ont perdu leurs cheveux, des dents sont tombées, des rides sont apparues.

Et puis, surtout, les plus virulents de ces acharnés ont souffert d’affections bizarres après une grippe bénigne ou une crise de lumbago ou une piqûre d’insecte. Il leur a fallu beaucoup plus de temps que prévu pour se rétablir, pâtissant de langueurs étranges, d’effets secondaires inattendus, de douleurs intempestives.

Je m’occupe toujours des préparations magistrales dans l’arrière boutique.

Moche, con, cocu, d’accord ! Mais faudra voir dorénavant à ne plus me marcher sur le pied…

 

 




Yvonne Oter
, née à Liège, en Belgique, je partage dorénavant ma vie entre mon pays d'origine et le Lot, mon pays "coup de cœur". Épouse, mère et grand-mère, je trouve toujours un peu de temps pour m'adonner à mon passe-temps de prédilection depuis toujours : l'écriture. "Le Galopant" est mon premier ouvrage long.

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14 octobre 2009 3 14 /10 /octobre /2009 10:45















Une ode à la poésie pour ce deuxième mouvement du bal des 500 avec Irène Devaux en chef d’orchestre.

C’est ici qu’est la rose, c’est ici qu’il faut danser…

 



POESIE

 

Toi qui poses ta Muse au cœur du grand silence

Pour accrocher sans bruit l'harmonie et les mots

Tous les reflets du ciel dans tes Vers sont enclos

Lorsque tu fais danser tes rimes en cadence.

 

Tu chantes la nature avec plus d'éloquence

Que mille violons qui pleurent en sanglots...

Ton âme à la fraîcheur de l'onde sur les flots

Et tu peins tes matins avec sa transparence.

 

Un élan, un frisson, bâtissent le printemps

Une larme, une fleur, font la couleur du temps,

Et sur ma page blanche éclot ton aquarelle.

 

Alors, dans le soir blême où va mourir le jour

Tu t'habilles de feu, comme une "demoiselle"

Qui pour griser les cœurs...met sa robe d'amour.

  


Irène Devaux est présidente de l'Essor Poétique à la Roche-sur-Yon et a obtenu de nombreuses distinctions. Elle participe à l'édition de nombreuses Anthologies de la Poésie Nationale et Internationale.
Elle organise un concours annuel de Poésie appelé Jeux Floraux et des expositions de Poèmes illustrés.

Elle a écrit deux pièces de théâtre : " La perle rare " en 1 acte jouée dans 186 villes de France et "Une soif de liberté" en 3 actes et tableaux, jouée en Vendée.

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12 octobre 2009 1 12 /10 /octobre /2009 17:08


Suite à l'annonce faite par Patrick, le barman du café "Calipso", j'offre une tournée générale et vous invite à déguster, sans modération aucune, les œuvres de quelques-uns de mes amis poètes, nouvellistes, peintres, sculpteurs, chansonniers...

Et que la fête commence ! Avec "Une histoire de cœurs" de Johanne Hauber-Bieth, poétesse connue et reconnue. Suzanne Alvarez








Histoire de cœurs…

Lorsque deux cœurs, enfin, dans un même langage

Se parlent à voix basse en mille tendres mots,

L’Amour sait leur donner, de sa foi qu’il engage,

Un bonheur transcendant que jalousent… les sots !


Quand deux cœurs, côte à côte, unis dans leur promesse,

Cheminent dans la vie où leur bonheur n’est qu’un,

L’Amour sait, idéal, tel servant de grand’messe,

Sacraliser leurs sens, glorifiant chacun.


Lorsque deux cœurs, encore, à la fin de la route

Se chuchotent en chœur l’hymne béni des dieux,

L’Amour, à bout de bras, les portant vers sa voûte,

Sait leur offrir l’extase, en sublimant leurs cieux


Quand ton cœur me regarde et me dit que l’on s’aime,

Tu sais qu’il me dit vrai, car vibre au fond de moi

Le doux chant de l’Amour qui dans mes yeux parsème

Les éclats d’une étoile embrasant ton émoi.

© Johanne Hauber-Bieth (14 février 2002)

Extrait du recueil "A fleur de Cœur" – Prix Maurice Rollinat 2003

Edition Nouvelle Pléiade - Paris – 2004 - épuisé.

 
 
 

Johanne HAUBER-BIETH, Poète au Féminin,
Grand Prix des Lettres 2006

Plume d’Or 2007

Médaille d’Argent Arts-Sciences-Lettres

Prix Pierre de Ronsard

Prix Maurice Rollinat

Ambassadrice Universelle de la Paix

Présidente-Fondatrice du Panthéon Universel de la Poésie

Ex-Attachée de Direction, Lauréate et Sociétaire, ou membre, des principales académies ou sociétés poétiques françaises, lauréate et membre de beaucoup d’associations littéraires et artistiques, en France et à l’étranger, Johanne Hauber-Bieth, poète par nature, est née le 14 septembre 1949 à Strasbourg.

Ce n’est qu’en 1996 qu’elle renoue avec la poésie (après trente années "d’autisme" poétique dû à l’incompréhension familiale lors de son adolescence) pour vivre pleinement sa passion retrouvée.

En effet, cette dernière lui permet aujourd’hui, grâce à l’écriture, de "tutoyer" le bonheur au quotidien.

 

 

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