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10 décembre 2009 4 10 /12 /décembre /2009 17:35
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En attendant la parution du recueil " Si proche, si lointain " prévue pour le 20 décembre, vous pouvez commencer à humer le parfum de ce concours avec au menu du café quelques unes des nouvelles qui avaient fait partie de la première sélection.

 

Premier jour

par Sylvette Heurtel

 

  

Marcher derrière toi sur le pont bombé, à l’angle du canal et des terrasses en appontement. Au-delà des maisons basses, la brume efface l’horizon de la lagune. Les îlots plantés d’arbres noirs semblent flotter sur du gris, informes silhouettes hérissées de balais levés. Murs trempés et briques rouges, la nouvelle année commence à la prison des femmes où le temps dure longtemps. Les traits de la pluie nous séparent comme un rideau de fils, nos pas côte à côte fondent sur le marbre orangé. Nous suivons l’arête du quai bordant l’eau verte, sur l’autre rive les coupoles roulent contre la verticale du campanile, la ligne des silhouettes grises sur le ciel gris comme une phrase familière à force d’être relue. Je cherche tes yeux. Tourné vers un mur aux volets clos, tu téléphones.

Les échoppes basses et fermées de la Giuddecca défient la splendeur, là bas, de l’autre côté des vagues. Sur la solitude de la chaussée, une onde joyeuse émane de la seule boutique ouverte, brouhaha de voix d’hommes d’où débordent des rires heureux. Le siège de la cellule du Parti, sans faucille ni marteau. Engoncés dans les blousons de leur jeunesse, serrés autour des tables dans peu de place, leur plaisir d’être ensemble irradie jusqu’au trottoir trempé. Debout devant la porte malgré l’humidité, l’épaisse chevelure grise encore rayée par le peigne, le chef en veste de cuir accueille les arrivants. Sa poignée de main sans sourire scelle le passage de la nouvelle année. La lutte continue, il importe de se le dire. Le rituel passé, les visages des vieux militants s’éclairent pour la plongée dans la chaude mêlée derrière la vitrine que la buée obscurcit. Envie furtive d’entendre leurs souvenirs entre certitudes et regrets, je me tourne vers toi. Le bord de ton chapeau cache ton visage, ta main en visière protège du crachin le Palm que tu programmes sans me voir. J’éteins mes yeux et mon sourire.

Marcher encore, fondre dans la douceur de la pluie, traverser le paysage quasi dissous dans la brume, longer les courtes vagues qui affleurent la chaussée, leur clapot incessant, leur fraîcheur. Je suis la ligne de tes épaules, ton allure trop rapide, ta silhouette que je reconnaîtrais entre mille. Mes pas dans les tiens depuis tout ce temps.

Luisante parmi les volets clos, encadrée par l’or d’une guirlande usée, l’étroite devanture noire et rouge du Milan Club. Vingt figures de contreplaqué peintes aux couleurs des équipes figurent le classement sur un minuscule podium, chaque petit footballeur lève au ciel des bras à angle droit. Qui les a sciés un à un dans le bois ? Qui a tracé d’un pinceau un peu tremblant les détails des shorts et des maillots, les traits aplatis des visages muets aux sourires identiques? Qui les déplace au gré des résultats du dimanche ? J’imagine le vieil enfant découpant le papier doré ; il colle les photos et range les joueurs chaque semaine, ses doigts un peu raidis ajustent les fanions de papier et enfilent les pieds des figurines dans la rainure poussiéreuse. Je le vois retirer ses lunettes et sortir examiner l’effet de son travail avant de revenir pour un dernier ajustement. Je me tourne pour te dire combien m’attendrissent ces dix mètres carrés. Face à ton dos j’avale mes mots. Tu te hâtes vers le quai en remontant ton col. Où est le bateau ?

Reprendre le vaporetto près de trois Vénitiennes debout, enveloppées de longues fourrures mordorées. Droites entre les sièges de bois remplis d’étrangers, les yeux noirs, les cheveux sans défaut, les sourcils suivant le même arc. La mère dissimule sa peine à compenser les mouvements du bateau, chacune des filles l’aide sans le montrer. Elles se parlent dans les yeux, ignorant le reste du monde, comme si un dais de velours grenat couronnait leur conciliabule hors du temps. Les deux gendres aux cheveux gris, en retrait sur le pont, attendent l’arrivée à l’île pour se tourner vers elles. Le long mur de briques claires sort de l’eau, élégance des colonnettes, arcades tendues sous la sombre perruque des cyprès. Les femmes vont au cimetière, les hommes leur prêtent la main pour débarquer à San Michele. Leur départ m’ abandonne au siècle des moteurs, seule au milieu de touristes absents. Tu es resté sur la coursive, je te regarde chercher la connexion de ton téléphone, les contours de ton chapeau et de ton bras levé découpés sur le reflet d’aluminium de la lagune.

Une heure du matin dans l’air froid, descendre les marches pâles du pont degli Scalzi vers la rue encore illuminée, déserte. Seul, le garçon du café Olympo en gilet grenat et pantalon noir, finit de balayer la mince terrasse. Les manches de sa chemise blanche impeccablement repliées, le coton contre la peau brune de ses avant-bras comme un présage du jour puis de l’été qui reviendront. Sans se baisser il guide les poussières dans la pelle à long manche, son dos voûté dit la fatigue de la journée, l’élégance de sa tenue résiste à l'épuisement. Le rideau à demi baissé laisse échapper une lumière paille à travers la vitrine. Il n’est plus l’heure d’entrer s’asseoir sur le velours rouge des banquettes, de s’appuyer à l’arrondi doré du bar vide. Tous ces cafés où nous nous sommes posés ensemble, avides de bribes de vie croisées ; nous aimions tant les rencontres de hasard, les conversations où les mains et les yeux suppléaient les mots. Nous avons parcouru le monde, toi et moi depuis tout ce temps. Venise est déjà couchée, les clients d’ Olympo sont partis, les serveurs finissent de ranger, la tête ailleurs. Le regard terni et la voix éteinte, ils laissent leurs mains jouer la routine quotidienne.

La froidure monte du grand canal, noir et silencieux contre les quais blanchis. Le courant sombre paraît enfler à mesure qu’on le regarde. Il faut revenir à l’hôtel, laisser l’humidité pour la chaleur, l’obscurité pour les miroirs et les lustres, la pierre pour l’épaisseur des tapis. Longer cent mètres de rue pavée pour te rejoindre, presser le pas vers la porte brillante et l’arbre de verre bleu du hall que tu as presque atteints. Tu as envie de dormir, rien n’existe plus sinon ta fatigue, le besoin de poser ton corps et de fermer tes yeux. Tu vas réaliser que tu es seul au moment de pousser le tambour luisant, tu prendras le temps de presser la touche qui me correspond. Le fil invisible qui nous relie partout va s’activer. Mon téléphone va crisser dans mon sac. Mes doigts reconnaissent la surface lisse de l’écran et la mollesse des touches, je sors l’insecte et le regarde dormir au creux de ma paume. J’attends son réveil. Il allume déjà ses interstices bleus. Ma main en cuiller pivote au-dessus de l’eau. Il coule après une légère hésitation, comme un regret, semblant envisager de flotter avant de s’éteindre et de disparaître. Noir dans l’eau noire.

Assise sur un degré de pierre blanche, immobile quand je devrais marcher, perdue sur une route tracée, je sens l’hésitation me paralyser.

A droite l’hôtel. Toi, que je peux rattraper en pressant le pas pour glisser ma main contre la tienne, plongée dans la poche de ton épais manteau. Pressé d’être au chaud, tu ne penses à rien, mon geste te freinera à peine. Ne te surprendra pas. Normal que je te rejoigne puisque nous sommes ensemble, partout, depuis toujours. Sous les lustres de cristal, foulant la laine épaisse, calinés par la chaleur, nous atteindrons rapidement l’ascenseur de verre. Entre les draperies des murs et les rideaux, nous marcherons vers la torpeur, à l’abri de la brume qui monte et du froid des murailles. Tu as un peu bu, tu es fatigué, tu ne parleras pas, n’entendras pas mes questions. Tu t’endormiras dans le lit rococo sitôt sorti de la salle de bain, devant le flot vulgaire vomi par la télévision.

Je n’ai pas sommeil.

A gauche la rue sombre qui mène à la gare, les marches luisantes, l’édifice sans style, les vitres obscures, les silhouettes furtives. Un train toutes les heures vers l’aéroport. Mon passeport dans mon sac. Des avions pour toutes les villes d’Europe. Attendre une place quelle qu’elle soit. Seule. Libre. Vivante. Prête pour le cadeau d’une nuit inattendue, la première de l’année.

Je pars à gauche.


Sylvette Heurtel
en bref : aime les livres, les voyages , les bateaux et les villes. S'émerveille toujours de la rencontre entre son bonheur d'écrire et l'émotion d'un lecteur. La nouvelle Premier Jour a été primée au concours CALVA 2008 à Varaville.

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2009
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8 décembre 2009 2 08 /12 /décembre /2009 11:35

En attendant la parution du recueil " Si proche, si lointain " prévue pour le 20 décembre, vous pouvez commencer à humer le parfum de ce concours avec au menu du café quelques unes des nouvelles qui avaient fait partie de la première sélection.

 

 

Montre moi tes cornes

par Laurence Marconi

 

 

Geneviève et Lucile m’observent à travers les gouttes de pluie qui serpentent sur les carreaux. Je le sais. J’imagine leur regard, affolé. J’imagine leur ton, larmoyant. J’aime la pluie, le ciel gris et bas, le vent qui fouette le visage. Allongé sur la pelouse, au milieu du jardin, j’offre mon visage aux rafales. Les gouttes de pluie rebondissent sur mon ciré et sur mes bottes en caoutchouc avec un bruit sec. Elles me martèlent le visage avec régularité. Je suis bien, les yeux fermés, la bouche ouverte, pour recueillir un peu de cette eau qui me purifie, me lave de toutes les souillures du quotidien. Les paroles vides de sens distribuées mécaniquement, les gestes absurdes accomplis pour rassurer mon entourage, les sourires fades, les baisers concédés sans chaleur. Je suis une marionnette. Ma femme et ma fille tirent les ficelles à leur guise, pour m’animer selon leur humeur. Mais lorsqu’il pleut, les fils s’emmêlent. Je ne suis plus un pantin inanimé. Impuissantes, elles me guettent de derrière les carreaux. Mon corps s’épanouit dans l’herbe boueuse, ruisselante.

Elles, elles aiment abandonner leur corps aux rayons du soleil brûlant, moi, je m’enivre de cette eau glaciale qui me libère de leur étreinte.

Seulement, voilà, aujourd’hui, tout est différent. L’orage tombe mal, très mal. Geneviève et Lucile ont observé avec angoisse les paquets de nuages noirs qui s’amoncelaient dans le ciel. La table était prête, les couverts à poisson gisaient sur la nappe blanche immaculée. Les couverts à fromage étincelaient à l’ombre des verres en cristal. Et le soleil avait été commandé de longue date, en même temps que le traiteur, le champagne.

Le traiteur avait livré, le champagne était au frais, mais voilà que le soleil faisait faux bond, le traître. " Papa, je t’en supplie ! Pas aujourd’hui, tu peux bien t’en passer, juste une fois ! " " Tu ne vas tout de même pas faire cet affront à ta fille ! Nous seules pouvons supporter tes manières de rustre ! Tu ne vas pas imposer ça à Luc et à sa famille ! Quelle honte pour nous ! " J’étais planté au milieu du salon, affublé d’un costume neuf, blanc, ridicule. Un sourire jusqu’aux oreilles, figé, grimaçant. On m’avait habillé, abreuvé de recommandations. Guignol rutilant, prêt pour la parade, pour la plus grande hypocrisie de l’année. Ma femme recevait pour la première fois le fiancé de Lucile, Luc, et ses parents. Déjeuner capital, où nous allions être jugés, jaugés, à la qualité des petits fours, l’éclat de l’argenterie et la vacuité de nos paroles. Mais le ciel n’en a fait qu’à sa tête. Il s’est mis à gronder, tempêter et s’est enfin libéré de toute cette eau, comme une outre trop pleine.

C’est l’affolement dans la cuisine ! Le mur des lamentations! Luc et sa famille vont bientôt arriver ! Et je suis vautré dans la boue, libre, affranchi. Pour rien au monde je n’abrègerais cet instant si délicieux. Je me ressource. Geneviève et Lucile le savent. Mais soudain la pluie cesse, les dernières gouttes glissent entre les poils de ma barbe fraîchement taillée. Je reste encore un long moment étendu, inerte, jusqu’à ce que le soleil chasse les nuages et me chasse par la même occasion. Je n’aime pas la caresse de ses rayons obséquieux. Je me relève.

C’est le moment, le moment que j’attends avec jubilation. Je me mets à arpenter mon jardin, en lisière de la haie touffue qui nous sépare des voisins, et je guette, fébrile. Je sais qu’ils vont venir à moi, majestueux, dans un glissement lent et élégant. Comme moi, ils sortent avec la pluie. Je les aperçois enfin qui pointent leurs cornes hors des taillis et mes gestes d’automate retrouvent souplesse et dextérité. Un à un, je cueille les escargots qui acceptent de me confier leur existence. Je les transporte avec délicatesse dans la remise au fond du jardin : ma coquille, mon bouclier contre la bêtise humaine. Geneviève et Lucille ne foulent jamais le sol de mon refuge. " Quelle horreur ! Des escargots ! Comment peux-tu te passionner pour des bestioles aussi répugnantes ! Gluantes ! Sans intérêt ! " Eh oui, Geneviève, ils sont ma vie, ma passion. Toi, tu ne l’as jamais été. Eux seuls donnent un sens à ma vie. Je me suis laissé caresser par tes rayons, il y a longtemps, très longtemps, alors que j’étais jeune, plein d’illusions. Tu m’as ébloui, un court instant, le temps de me passer la bague au doigt, ou plutôt la corde au cou. Mais j’ai rapidement senti le souffle froid, le vide, le gouffre. Même lorsque ton ventre était rebondi, tu étais creuse. Ta fille est comme toi, tu l’as façonnée à ton image. Je n’ai pas réagi, je suis rentré dans ma coquille. Je n’ai pas élevé ma fille, mais j’élève mes escargots. Je les aime, je les cajole. Je les respecte. Eux, prennent le temps d’être eux-mêmes. Toi, tu cours après ton apparence. Ils ont sans cesse leurs sens en éveil. Les tiens ne servent plus à rien depuis longtemps : tu ne sens plus, tu ne humes plus. Tu parades, tu fais la roue pour plaire, tu roucoules pour séduire. Mes escargots sont des bestioles répugnantes ? Tu es un paon vaniteux, une tourterelle stupide et coquette ! Grâce à leurs cornes, mes escargots captent tout. Toi, tu ne comprends plus rien, tu passes à côté de l’essentiel. Alors, accueille donc Luc Pomarolle et ses géniteurs, et laisse moi accueillir mes nouveaux Hélix Pomatia en toute tranquillité !

Depuis combien de temps suis-je accroupi, le visage collé contre le grillage, les mains enfouies dans le trèfle nain? Ici la vie est au ralenti. Les secondes s’égrènent au rythme de mes chers compagnons. Une à une, les gouttelettes s’échappent du tuyau d’irrigation, avec lenteur et régularité. Je suis fasciné par le glissement des centaines d’escargots qui rampent sur leur lit vert tendre. Je les laisse grimper sur mes mains. J’aime le contact de leurs corps gluants qui lentement traversent la paume de ma main, en suivant le sillon de ma ligne de vie, et laissent leur empreinte, trace luisante et collante, avant de glisser à nouveau sur le trèfle humide. Je ne suis pas un obstacle pour eux, je me fonds dans le décor, ils m’ont apprivoisé. J’aime la légère succion qu’ils exercent sur ma peau, lorsqu’ils s’agrippent à moi. Je contemple les dessins de leur coquille, tous différents. Seuls mes escargots me donnent la force de survivre, de subir. J’admire leur placidité, leur fierté. Lorsqu’ils sont en confiance, ils sortent de leur coquille et se redressent, fiers et conquérants, dardant leurs cornes comme le symbole de leur liberté. L’humidité constante plonge la remise dans une moiteur quasi tropicale et je somnole, les battements de mon cœur ralentissent, mes yeux se ferment, et je deviens l’un d’eux.

Des bruits de voix me parviennent et je refais surface. Les invités sont sans doute arrivés. Il va falloir que je les rejoigne, sinon, je n’ai pas fini d’entendre les jérémiades de ma fille et de sa mère. Je ne dois pas être responsable de l’échec de son mariage avec Luc. " C’est la chance de sa vie ! Luc est un garçon a-do-rable, qui a reçu une éducation re-mar-quable. Et n’oublie pas que son père est à la tête d’une des plus grosses conserveries de la région … l’avenir de notre fille est assuré ! … " Son avenir, sans doute, mais son bonheur, lui, n’est pas assuré du tout. Luc, un garçon re-mar-qua-blement coincé tu veux dire ! Un pur produit de sa classe, pétri de certitudes, toutes plus stupides les unes que les autres ! Un avenir en conserve, voilà ce qui attend ta fille, Geneviève ! Tu es un paon, une tourterelle, ta fille ne sera rien de plus qu’une vulgaire sardine à l’huile, rangée dans une boîte, marinant dans un monde étriqué, étiqueté…

Je me faufile hors de la remise et rentre dans ma coquille. Vite, je traverse le jardin, en longeant la haie. Surtout, ne pas être vu dans mon accoutrement. La terrasse donne sur le côté ensoleillé de la maison, je peux donc rejoindre le garage ni vu ni connu. Geneviève jacasse, s’esclaffe, le grand show a commencé. J’en ai la nausée. Mon costume blanc gît sur le dossier de la chaise en bois sur laquelle j’avais pris la peine de le déposer soigneusement, avant de commettre l’irréparable : me vautrer dans la boue, m’adonner à ma passion honteuse. Tu vois Geneviève, je ne suis pas un monstre, malgré le dégoût que vous m’inspirez, toi et ta fille, je vous respecte, je me plie à vos désirs. Si seulement vous pouviez accepter mes différences. Mon déguisement n’a pas un faux pli. Je l’enfile à la hâte. Guignol est prêt pour recevoir les coups de bâtons. Je me faufile dans la cuisine. Les plateaux de canapés multicolores sont exposés sur la table. En un clin d’œil, je suis sur la terrasse. Geneviève gesticule. Ses doigts, aux ongles vermillon, s’animent et s’envolent, comme des papillons ensanglantés. Elle m’aperçoit soudain et me perce du regard. Si elle avait un arc et des flèches, elle me transpercerait le cœur, tant le sien est gonflé de ressentiment à mon égard. Mais les Pomarolle n’y voient que du feu et m’accueillent avec un sourire crispé, mais bienveillant, tandis que Geneviève laisse échapper un chapelet de paroles mielleuses.

"  Ah, voici le Papa de Lucile ! Veuillez nous excuser pour ce léger contre-temps, nous sommes sincèrement navrés. J’ai expliqué à nos hôtes que la commande chez le pâtissier n’était pas prête et que tu as dû t’attarder en ville plus longtemps que prévu. Tout est arrangé à présent, n’est-ce pas Raymond ? " Geneviève tire sur les ficelles et mon visage se fend d’un large sourire tandis que mes jambes se mettent en mouvement et se dirigent vers Madame Pomarolle. Je courbe l’échine, sous le regard impérieux de ma femme, et je fais le baise main à la future belle-mère de ma fille. Sa main est poisseuse, je préfère le contact visqueux de mes escargots. La poigne virile du beau-père me laisse indifférent. Je m’écoute dire des amabilités sur un ton cordial, à défaut d’être chaleureux. Je laisse la chaleur au soleil, qui a eu pitié de Lucile et Geneviève, et à cette dernière qui brille de tout son éclat. Visiblement, rien n’est trop beau pour séduire les Pomarolle. Quant à Lucile, elle est éteinte. On dirait une petite fille, souriant niaisement, sa main perdue dans celle de son Luc. Elle est intimidée par la belle-famille. Elle a perdu sa belle assurance. Du coup, elle en est presque attachante. L’apéritif se prolonge. Lucile, en jeune fille de bonne famille, porte les plateaux de canapés et les offre à la ronde. Elle me donne le tournis. Sa mère aussi. Elle fait des moulinets avec les bras pour illustrer ses propos. La conversation me parvient comme un bruit de fond. J’affiche un sourire figé, ni trop mièvre ni trop forcé, sourire que je me suis composé au fil du temps et qui me permet d’être là, tout en étant ailleurs. Un masque. Pratique. Les coupes de champagne sont à présents vides, les plateaux aussi et nous passons à table, dans la salle à manger. Une odeur écœurante de beurre fondu s’échappe de la cuisine. Madame Pomarolle s’extasie sur la décoration de la table. Geneviève rosit de plaisir. Je fixe sa bouche, maquillée de rouge sang. Elle est parfaite, ou presque. Un peu de rouge à lèvre sanguinolent a dérapé sur ses dents. C’est la seule fausse note, même le saumon en Bellevue que Lucile dépose avec précaution au centre de la table est parfait. L’œil vitreux, la bouche ouverte, rose à souhait, sous son vernis de gelée luisante. Tout est en harmonie. Je suis le seul à ne pas être à ma place. Mon esprit s’échappe et traverse les cloisons. Je rejoins mes Helix Pomatia. J’aime leur coquille aux teintes d’automne, harmonie de gris et de brun. Autour de moi, les couleurs sont criardes, rouge vif, rose brillant, et les voix sont haut perchées. Je me sens agressé et je rentre dans ma coquille. J’avale avec peine ma tranche de saumon et les paroles sucrées de ma femme. Tout m’écœure. J’ai l’impression que je vais tourner de l’œil. Je suis happé par une spirale infernale, je tente de soutenir le regard des autres, mais en vain. Seul celui de ma femme me terrasse, un regard glacial, haineux tandis qu’elle dépose dans mon assiette une cassolette fumante. Au creux de chacune des alvéoles gît un escargot, ratatiné, ébouillanté, noyé dans du beurre fondu. Mon cœur se soulève, dans un ultime soubresaut, je soutiens un court instant le regard victorieux de ma femme et je m’effondre, foudroyé, sous le regard horrifié des Pomarolle.

 

 

Laurence Marconi en bref : j'écris des nouvelles depuis bientôt quatre ans. J'ai 47 ans, je vis en région parisienne où j'enseigne l'anglais dans un collège. J'aime participer aux concours de nouvelles et lorsque j'ai la joie d'être primée, j'aime me rendre aux remises de prix pour y rencontrer les organisateurs et les autres lauréats. Ce sont souvent des moments uniques, comme au Fontanil l'an passé ! J'ai trois enfants, un mari, pas de chat, ni de chien, ni de poisson rouge, encore moins d'escargot .... !

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Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2009
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6 décembre 2009 7 06 /12 /décembre /2009 14:15













En attendant la parution du recueil " Si proche, si lointain " prévue pour le 20 décembre, vous pouvez commencer à humer le parfum de ce concours avec au menu du café quelques unes des nouvelles qui avaient fait partie de la première sélection.


 

 

Le cordon et la main

par Chantal Blanc

 

 

Il y a plus de cinq ans que je suis né, que je ne vis pas.

Je me réfugie dans la mémoire de mon ancienne maison. C’est loin, cinq ans !

C’était le bonheur, j’étais bien dans mon nid, à l’abri du regard des autres, je ne connaissais pas la vue. Je n’ai pas oublié.

J’entendais des bruits, de la musique, des tohu-bohu heureusement assourdis. J’écoutais surtout la voix de ma mère, ronron tranquille, paroles atones ou énervées. Quand elle me parlait, j’étais aux anges, sa voix se faisait caressante, doux miel ou plume légère, elle exprimait son amour, sa hâte de me voir, j’étais son bébé inconnu, son mystère, son inquiétude déjà. J’entendais d’autres voix… celle de mon père, grave, agréable pour s’adresser à ma mère ou à son ventre, et tonitruante si mon grand frère était vilain, cela me faisait peur. Après ma naissance, je l’ai reconnu mon frère, mais je ne l’ai pas regardé.

Je ne connaissais pas la faim, pas le temps d’être en manque, j’étais nourri par le cordon ombilical. Lorsque ma mère mangeait, son sang offrait de quoi rassasier mon petit corps. Mais on a coupé ce cordon et depuis c’est compliqué de me nourrir, je n’aime pas tout, c’est ce qu’on appelle le goût. J’ai surtout horreur de goûter une nouvelle recette.

Je ne me souviens pas de l’odeur de ce cocon. Pour moi, c’était inodore : je ne respirais pas. Maintenant, je sens différemment selon les moments de la journée, et je retiens certains parfums plutôt que d’autres ; j’aime l’odeur de ma mère, je supporte celle de mon père, mais je préfère respirer mon oreiller ou mon lapin tout doux.

Ce que je regrette le plus, c’est ma mer, mon espace aux limites veloutées, je pouvais bouger, gigoter sans me faire mal, sans jamais tomber, même si j’étais un peu à l’étroit en dernier. Il n’y avait ni froid, ni chaud, ni dur. Les vêtements qui grattent étaient inutiles. Ce que je ne comprends pas, c’est que je ne me sentais pas mouillé dans tout ce liquide, maintenant l’eau du bain me trempe, inonde ma peau, et puis quelquefois, elle fait mal ou me refroidit! Je n’aime pas la douche et la pluie qui tombe du ciel mouille partout, même les chaussures ! Maman dit que les gouttes sont taquines…moi, je ne comprends pas.

Avant, ma mer faisait partie de moi, ou j’étais dedans plutôt, c’est pour cela que je ne la sentais pas, mais elle s’est échappée. J’étais dans ma mère, je la touchais tout le temps, elle est toujours là, très proche, moi j’ai l’impression d’en être loin.

J’étais si bien, pourquoi m’a-t-on fait sortir, "naître" comme ils disent ?

Ma bulle tiède s’est crevée, mon calme s’est envolé : de fortes vagues m’ont poussé, petit à petit, de plus en plus fort ; ensuite, je me suis retrouvé pressé, coincé dans un tunnel, et enfin, chassé. Alors, de grandes pinces froides ont tiré ma tête jusque dehors : une explosion m’attendait, une lumière aveuglante, un air froid, des mains qui se voulaient douces, mais des mains qui appuyaient sur mon corps, puis j’ai subi la coupure du cordon et j’ai détesté ce moment. J’ai senti qu’il fallait chercher, aspirer l’air, effort inouï ! Cet air entrant a gonflé mes poumons en défroissant le moindre petit recoin, alors j’ai hurlé, j’ai crié à la vie pendant que ma poitrine se vidait puis se remplissait…aujourd’hui je n’y fais même plus attention.

Pourquoi m’a-t-on séparé de ma mère ? Ce coup de ciseaux a rompu mon lien de vie au moment où il a été pratiqué. Ils disent que je suis né à cet instant précis, à sept heures et trente cinq minutes. Moi, je dis non, la preuve, c’est que chaque matin, je me rendors à cette heure-là. Je le sais car j’entends sonner la demie de sept heures grâce à l’horloge de pépé, puis je ne me souviens plus de rien jusqu’à ce que maman me réveille après huit heures. Mon frère est déjà parti pour l’école et mon père au travail…et je n’ai pas entendu la porte se refermer ni s’ouvrir d’ailleurs !

Le monde ne m’intéresse pas, le bruit non plus, sauf le chant du rossignol dans notre chêne, le clapotis des vagues sur mon disque et surtout le piano : j’aime faire courir et sauter mes doigts sur les touches blanches, sur les noires aussi. J’ai des airs dans ma tête et en faisant attention, je peux les faire chanter en jouant du piano. Mon père dit que j’ai de l’oreille, je dis non parce que ce n’est pas l’oreille qui joue ! Je parle, je dis les mots que je veux, et ils attendent toujours les réponses que je tais. Je marche aussi, je tape des pieds, des mains. Je sens des choses qui résonnent dans mon corps.

Je connais toutes les couleurs de mes Lego, j’adore le rouge, mais ma mère y mêle exprès d’autres teintes pour m’habituer, je m’en moque car un petit bout de noir ou de bleu et mon rouge se voit encore davantage ! J’ai deux mille trois cent cinquante pièces, je peux compter encore plus loin, ce qui surprend mon entourage, je récite l’alphabet à l’endroit et à l’envers…bientôt je saurai lire ; j’adore compter, répéter, j’aime dire les chiffres et les lettres du jeu de la télé, mais je refuse de dire bonjour, au revoir etc.

Un jour, maman a fait mine de donner à manger à mon lapin, puis elle m’a demandé de faire pareil en me tendant la cuiller ; je l’ai prise pour la passer d’une main dans l’autre. Je sais que mon doudou ne peut pas manger, je ne fais jamais semblant. Je n’aime pas jouer, sauf avec mes bonhommes et mes petits morceaux que je transforme, j’adore bouger mes doigts ou ma main et quand maman essaie de m’imiter, je souris du bout de mes yeux. Mais je détourne le regard et le corps quand quelqu’un d’autre s’approche de moi, je repousse les mains ou la bouche qui veut me faire la bise. Ils disent que je refuse tout contact. C’est vrai. Ils sont tout près, mais tellement différents…et si lointains ! Ils pensent que je ne comprends presque rien. C’est faux, mes oreilles et ma tête saisissent tout.

Cependant, hier il s’est passé une chose inhabituelle : ma mère était assise à mes côtés, la main tendue, comme souvent. Soudain elle a prononcé des mots très importants, des mots qui ont fait frémir mon cœur malgré le grillage de protection que j’avais tressé autour. D’habitude, je vois sa main, elle me demande de la toucher, je la regarde jusqu’à ce qu’elle la ramène à elle, mais cette fois-ci elle a parlé, elle a dit des mots importants. C’était :

─ " Je n’ai pas besoin d’être une fée parce que je t’aime tel que tu es… Tu m’ouvriras ta main quand tu le voudras ".

Elle ne m’avait pas regardé et s’était rapprochée de mon oreille pour chuchoter ces paroles. J’ai apprécié la reconnaissance de ma liberté.

 

J’ai entendu le vrai cri d’amour maternel, sans condition.

Sa souffrance tue a révélé ma douleur muette.

 

Dans mon circuit de Lego, les figurines peuvent prendre une passerelle pour visiter des copains qui habitent de l’autre côté des rails, ils sont en sécurité, au-dessus du train qui passe. S’il n’y avait pas ce chemin, ils ne pourraient plus rencontrer leurs amis et seraient tristes, mon frère me l’a raconté et montré, mais je ne l’ai ni écouté ni compris. J’ai toujours préféré les ranger par couleurs, ou faire des colonnes de garçons, des colonnes de filles, je les place debout ou couchés, il ne faut surtout pas qu’ils se touchent !

Aujourd’hui, j’ai envie de les amener de l’autre côté, mais ça m’effraie ! Comment faire un passage pour eux ? Et pour moi ? J’ai tellement peur du vide !

Je ne suis bien que dans l’habitude, la nouveauté me déséquilibre et ça m’agite, dedans et dehors.

 

Durant deux jours, Baptiste (c’est son nom) casse, reconstruit, recasse et reconstruit… tant qu’il y a un trou, une fissure, n’importe où, le bonhomme Lego chute avec la passerelle.

Il persiste, reprend méthodiquement les essais, il note dans sa tête chacune de ses erreurs pour ne pas les reproduire. Il repart de zéro jusqu’à la dernière imperfection, de plus en plus vite, hésite un peu, puis avance et va de plus en plus loin.

Enfin ! Il assemble la totalité des pièces du pont ainsi réhabilité et dispose tous les petits personnages se tenant en grande farandole, prêts à s’élancer dans la danse.

Le lendemain, il voit sa mère avancer vers lui, regarde la main tendue, approche tout doucement la sienne jusqu’à la blottir dans la paume ouverte. Les mains jointes ont effacé le vide, Baptiste se sent parcouru par un sentiment inconnu qui le conquiert si fortement que ses chaînes fondent en libérant son cœur.

─ " Maman… comme ça ".

Elle ne bouge pas, maman, elle craint de m’effrayer, je le sais, elle me laisse faire, elle l’a dit. Mais moi je vois une petite goutte nacrée couler le long de sa joue.

 

Comme elle est jolie ! Elle doit croire que je suis "re-né" !

Cordon Blues.


Chantal Blanc en bref : Que dire? Je crains "le trop" ou le "pas assez"... J'aime lire, écrire, peindre, rêver...je suis curieuse, j'ai besoin d'apprendre, mais j'oublie vite! J'ai horreur des jugements à l'emporte-pièce, de l'injustice. Je suis un papillon avec une aile incomplète et si je ne peux voleter n'importe où, je reste libre dans ma tête, alourdie par mes erreurs, mais pleine d'espoir. Et si le monde espérait en l'homme ? Selon les jours ou les textes, je me nomme "Couleur Blues" ou "Canari Bizarre" ou "Caprice.......".

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4 décembre 2009 5 04 /12 /décembre /2009 14:49







Le recueil des nouvelles primées au concours Calipso 2009 " Si proche, si lointain " devrait sortir de l’imprimerie autour du 20 décembre. Il fait tout juste 100 pages et comme les précédentes éditions il sera proposé à prix coûtant (6,70 € cette année + 1€ de participation aux frais de port) Vous pouvez bien sûr le commander auprès de Calipso avant sa parution et dans ce cas les frais de port vous seront offerts.

En attendant, vous pouvez commencer à humer le parfum de ce concours avec au menu du café quelques unes des nouvelles qui avaient fait partie de la première sélection.

 

 


Le facteur de Balzac

par Alain Lagrange

 


Jocelyne avait troqué son pantalon et son chandail habituel informe pour un tailleur bleu marine. C’était le jour où elle pouvait le porter sans risquer les moqueries de ses collègues. Un léger maquillage rosissait ses joues perlées de taches de rousseur. Elle n’était ni anxieuse, ni impressionnée par cette cérémonie qui rassemblait un parterre de collègues au sein duquel se trouvait le directeur de l’édition d’Angoulême de la Charente Libre. " L’heure d’un nouveau départ, d’une retraite consentie après une trentaine d’années au chevet de l’actualité locale et nationale ", entendait-elle au lointain. On devait parler d’elle mais son esprit était ailleurs. Elle apercevait derrière ses collègues réunis dans un silence poli, la table nappée d’où des bouteilles d’apéritif et des canapés émergeaient. Un serveur qu’elle ne connaissait pas se tenait derrière le buffet, les bras dans le dos, figé dans une attitude d’attente évidente. Le pauvre soupira-t-elle. " Passer ses journées à servir et desservir puis recommencer chaque soir à son domicile !!! ". Elle le regardait avec tendresse. Jocelyne n’avait pas préparé de discours, elle improviserait probablement. Quelques applaudissements la tirèrent de sa rêverie, elle n’avait pas écouté et c’était à elle de répondre.

 

…….La camionnette s’était encastrée contre un arbre au lieu dit la Vigerie sur la route Nationale cent soixante cinq, à treize kilomètres d’Angoulême. Le postier était décédé sur le coup. Le rapport de l’officier de gendarmerie l’attestait avec précision. " En pleine ligne droite, la camionnette s’était déportée sur le bas côté droit et avait frappé un bouleau centenaire. "

Je me rappelai avoir noté ce détail inutile et touchant. L’officier devait être amateur d’horticulture. Le procès-verbal suggérait que David Fleschmann avait dû s’endormir au volant ou faire un malaise car aucune trace de frein n’avait été relevée sur le goudron. Ce constat était corroboré par le conducteur de la voiture suivante qui avait pu donner l’alerte. Le témoin confirmait la rupture de trajectoire du véhicule, lente, mais irréversible. Il avait klaxonné pour tenter de l’alerter, mais sans succès. Le procès-verbal était daté d’août 1975.

J’avais rédigé la semaine précédente une double page consacrée à la réforme des collectivités locales qui prévoyait la probable dissolution de la Région Poitou-Charentes au profit de l’Aquitaine. Le rédacteur en chef de l’époque avait espéré un tirage conséquent avec cette réforme que le journal avait dramatisée à dessein, mais les ventes avaient stagné. Il m’avait vivement reproché l’angle purement économique de l’article qui n’incluait pas assez d’interviews et manquait de proximité.

Désœuvrée depuis quelques jours, je m’étais saisie de l’accident du postier avec avidité comme un enfant affamé d’un morceau de pain. Je n’avais pas assez de matière pour rédiger un article documenté et je décidais de partir, sur le terrain, comme on dit. La Direction Départementale des Postes m’avait appris que David Fleschmann officiait comme postier depuis vingt ans à Balzac, à quelques kilomètres au nord d’Angoulême. Mon rédacteur en chef croisé dans le couloir du journal m’avait recommandé avec condescendance :

" - Cette fois-ci, vous mettez du " pathos " dans votre article. C’est facile comme sujet. On se fiche de vos considérations d’aménagement du territoire sur les fermetures des bureaux de poste dans les villages isolés comme Balzac. Je veux de la proximité, du lien social. Partez à Balzac et revenez avec des interviews. Rencontrez les habitants, épluchez le passé de ce postier et préparez moi deux colonnes pour dix-sept heures.".

J’échafaudais mon article en roulant vers Balzac. De la proximité, de la proximité me répétais-je (j’étais docile à l’époque). Des renseignements obtenus par la Direction Départementale des Postes, le titre de mon article s’ébauchait " A un an de la retraite, le facteur de Balzac se tue en voiture ". Non, il fallait faire plus dramatique " A un an de la retraite, le facteur de Balzac s’écrase contre un arbre ". Ah, si j’avais pu travailler à Libération, j’aurais pu titrer " A un an de la retraite, le facteur se tue au bouleau ". Mais la Charente Libre ne s’apparentait pas à Libération et l’humour noir n’était pas la spécificité des lecteurs de ce quotidien. La presse quotidienne régionale est informative me répétait on ; elle se lit en quinze minutes en prenant son café du matin.

Je ne savais pas grand chose de ce David Fleschmann, sinon qu’il vivait seul et n’avait pas de famille connue. J’ai toujours eu un faible pour les vrais célibataires. A quarante ans passés, je faisais partie de cette caste, souvent difficile à vivre pour une femme. Nous sommes les " intouchables ", perçues avec méfiance par les hommes persuadés que notre ambition féroce ou un caractère déplorable sont les uniques causes de notre solitude. Je développais à l’époque une méfiance à l’égard des couples. Leur petit bonheur, leur marmaille, leur égocentrisme me hérissaient. Mes amies dont la plupart était mariée ou tout comme, s’étaient éloignées. Je le mesurais aisément car dans une petite ville comme Angoulême on parvient toujours à savoir, par les indiscrétions, que telle amie a organisé une fête où vous n’étiez pas conviée.

Quelques rencontres à Balzac m’apprirent peu d’informations significatives, du moins susceptibles d’intéresser mon lectorat. Le porte à porte m’était un exercice difficile. Je ne possédais pas cette disposition à susciter la confidence, je ne savais poser la question qui incline à l’épanchement, à révéler l’état d’âme. J’étais mal à l’aise avec ces observations destinées uniquement à faire ressortir un détail soit disant symptomatique.

La secrétaire de mairie interrogée de prime abord révéla que David, comme elle l’appelait simplement, était jovial mais réservé sur sa vie privée.

" - Trop réservé soupira-t-elle. On ne savait rien de lui et pourtant j’ai essayé, croyez moi. Non, il détournait la conversation en disant qu’il se déplaçait beaucoup le week-end pour visiter la région. Je n’ai plus insisté "

D’autres familles rencontrées me faisaient part de leur tristesse de perdre un fonctionnaire dévoué. Il ne semblait pas de la région, car pointait dans sa conversation un léger accent oriental. Il ne parlait jamais d’enfant ni de femme, ce qui suggérait un célibat prononcé.

Il était quatorze heures et ma moisson était faible. On louait la disponibilité, le dévouement de cet étranger. Les chiens même, d’habitude sourcilleux dès qu’un uniforme apparaissait s’abstenaient d’aboyer lorsque sa camionnette jaune stoppait devant les vastes maisons charentaises alanguies. Certains habitants avaient une anecdote, un souvenir à relater. Il avait dépanné des personnes âgées en chargeant leurs courses dans sa camionnette, il acceptait le café chez ceux qu’il estimait isolés affectivement. Il lisait les courriers des plus âgés et quelquefois, il écrivait à leur demande des lettres destinées aux enfants ou aux petits enfants.

Naturellement, ce saint homme, comme le qualifiait une des habitantes de Balzac, avait des tournées interminables. A force de proximité, il devenait le confident de beaucoup. Il s’inquiétait des maladies diagnostiquées, il consolait les habitants qui maugréaient de l’ingratitude des enfants. L’époque privilégiant le drame au bonheur, il était sans pareil dans l’art de l’empathie. L’administration des Postes lui laissait une certaine latitude dans l’organisation de ses tournées. Elle calculait que cette bonne image du service public véhiculée par ce facteur lui serait favorable quand il s’agirait de fermer le bureau de poste.

Mon étonnement de journaliste naissait de l’absence de curiosité des villageois. Leur proximité avec le facteur égalait leur inintérêt à l’égard de sa vie personnelle. Le facteur était transparent, inodore. Il apparaissait dans le village vers 10h et s’évaporait dans l’après-midi sans que quiconque ne soit surpris. Pour instruire mon article, je les interrogeais sur ce qu’ils pouvaient connaître de sa vie, les réponses étaient alors évasives, sans consistance.

" - Saviez-vous que le facteur était sans famille ? " Un silence gêné répondait et dans le meilleur des cas, une voix plaintive tentait un peu convaincant " Je me disais bien, il est trop discret ".

David Fleschman, le petit facteur de Balzac, était un ancien déporté du camp de Bolzdorff situé au Nord de la Bavière. Il ne portait jamais de chemisette comme plusieurs témoins me l’ont signalé car un numéro hideux avait imprégné sa chair, souvenir sinistre de ses premiers jours de déportation.

Charentais par sa mère, David Fleschmann s’était épris d’Elsa, une jeune fille de Libourne. Comme beaucoup de jeunes, ils s’étaient rencontrés lors de vacances. L’alchimie des sentiments avait alors œuvré et ils s’étaient promis l’un à l’autre comme on disait à cette époque. Une dénonciation les avait désignés aux Allemands et ils furent envoyés au camp de Bolzdorff après un passage par celui de Drancy. Par un de ces miracles dont on ne s’explique pas l’origine, ils survécurent tous deux aux privations, aux exécutions sommaires et au côtoiement permanent avec la mort. Ils étaient en bonne santé, sportifs mais surtout jeunes et amoureux. A tour de rôle, ils se sont soutenus et encouragés dans les moments de désespoir et de souffrance. C’est du moins ce que j’ai imaginé. Leur amour a dû demeurer clandestin afin de ne pas éveiller les soupçons des geôliers qui n’auraient pas manqué de les séparer dans des camps différents. Mais, à la fin des hostilités, la libération du camp a rendu une Elsa prostrée et emmurée dans un silence angoissant. La détérioration de l’état de santé d’Elsa avait été soudaine, même si, a postériori, David avait relevé quelques indices qui auguraient un choc traumatique. Alors qu'elle était placée successivement dans plusieurs établissements médicaux de Libourne, Bordeaux puis enfin Cognac tous spécialisés dans les pathologies psychiatriques, David a passé les quarante années suivantes à la visiter deux fois par semaine les samedi et dimanche. Réglé comme un métronome, David arrivait vers quatorze heures chaque samedi. Sa tournée du samedi matin achevée promptement, il accourait avec un bouquet qu’il avait lui même constitué. Elsa ne le reconnaissait jamais. Son regard se tournait vers l’entrant car elle identifiait le bruit de la porte, mais aucun sourire, aucun clignement ne traduisait une émotion ou la perception d’un souvenir. Elle lui apparaissait, immobile dans son fauteuil, la tête légèrement inclinée sur le coté droit du corps. S’en suivait un long monologue de David constitué tour à tour de lectures de journaux et de souvenirs funestes ou comiques vécus dans le camp de Bolzdorff et destinés à susciter un choc émotif, un déclic psychique comme disait son médecin traitant. Naturellement, David Fleschmann avait consulté de nombreuses autorités médicales mais elles s’accordaient pour émettre des pronostics réservés sur le recouvrement de la santé mentale d’Elsa.

David Fleschmann avait appris que ce type d’affection psychiatrique trouve son origine dans l’incapacité mentale à accepter successivement et dans une échelle de temps très courte un espoir de survie, en l’occurrence la libération du camp, et les confrontations quotidiennes à la mort. Des publications médicales qu’il avait compulsées avaient mis en évidence le développement de telles pathologies chez des patients qui, après avoir subi un simulacre d’exécution capitale, sont brutalement libérés.

Elsa est décédée en avril 1985 dans l’anonymat. David Fleschmann prit une journée de congé pour l’incinération et le lendemain, sans rien laisser paraître, la distribution du courrier reprenait. Affable mais toujours réservé, il tut ces évènements personnels.

J’avais plus de quarante ans lorsque cette histoire tragique m’a frappée de plein fouet comme l’accident automobile de David. Une déflagration dans ma vie mièvre de célibataire rangée dont je ne suis pas sortie indemne. Pour oublier, peut être pour me disculper de mon célibat prolongé, je m’asphyxiais dans des études économiques déshumanisées, lorsque ce facteur a sonné à ma porte. David m’aura rouvert les yeux sur de nouvelles perspectives personnelles, pourrais je dire avec pudeur. Apres avoir rêvé du prince charmant petite fille, j’avais rejeté violemment cette chimère par la suite. Au gré de quelques aventures sentimentales, le prince était devenu perfide, lâche, joueur, jouisseur avant que David n’en restitue une image plus positive.

L’autre dommage collatéral a touché naturellement la journaliste que j’étais. La recherche effrénée de la proximité m’est apparue dérisoire et souvent infructueuse. La quête obscène des " vrais gens " pour illustrer un événement ne nous donne accès qu’à la partie émergée de leur personnalité.

A dix sept heures, je rendis comme demandé par mon patron de l’époque, un article sur deux colonnes où je relatais la vie secrète et dramatique de David faite d’amour et d’abnégation. J’avais mis dans cet article une once de culpabilité chez le lecteur en pointant l’égoïsme de notre société dans ses rapports humains. Nous clamons faire de la proximité sans nous rendre compte que nos voisins les plus immédiats peuvent connaître des quotidiens dramatiques que nous ne soupçonnons pas ou que nous ne voulons pas voir. Je me rappelle également avoir consigné quelques lignes sur cette propension à nous dépasser dans l’amour.

Apres, les évènements se précipitèrent malgré moi. Le journal tripla ses ventes par le bouche à oreille des premiers lecteurs. Dans les jours qui suivirent, je reçus plusieurs centaines de lettres de femmes surtout, qui avaient été émues par cette vie à la fois dérisoire et humainement riche. Un lecteur avait même parlé de l’Etre et du Néant en considérant la vie de David et d’Elsa. Plusieurs d’entre eux se dédouanaient de leur froideur en faisant un panégyrique complet et chaleureux de ces héros. Mon directeur de la rédaction embaucha une puis deux secrétaires pour m’aider à répondre aux courriers des lecteurs charentais. Quelques semaines plus tard on me pressa de créer une association en souvenir de David et d’Elsa dont, par la force des choses, je fus contrainte de prendre la Présidence. L’Ecole de Balzac fut baptisée " David Fleschmann " et je devins naturellement la marraine de cet établissement. Mon emploi du temps fut allégé pour me permettre de vaquer aux obligations dues à ma nouvelle notoriété. Je n’étais plus en charge des actions de terrain puisque le Directeur m’avait promu rédacteur en chef adjoint trois semaines après la parution de l’article.

Le " soufflé " retomba quelques mois après. L’actualité régionale égrenait inexorablement un autre quotidien et le courrier personnel se tarissait. J’observais à mon soulagement que l’on me questionnait moins souvent ; des collègues partirent à la retraite, le directeur de la rédaction fut promu à Limoges et ma vie de journaliste reprit son cours paisiblement. Ma brève notoriété m’avait fait refuser quelques demandes en mariage de lecteurs émoustillés persuadés que la journaliste ne pouvait être qu’une aventurière libérée.

 

L’homme regardait avec application ses longues mains soignées, des mains de pianiste, lui avait-on dit souvent. Des taches apparaîtront d’abord, des rides creuseront des sillons, puis peut être les premiers rhumatismes déformeront les articulations. Un frisson l’envahit en regardant les mains de la femme probablement octogénaire qui était allongée à coté de lui.

- " Et après "

Jocelyne se redressa du divan.

- " J’ai brutalement craqué à la fin du discours. J’ai éclaté en sanglots. On me fit asseoir, on ouvrit la fenêtre puis ce fut la remise des cadeaux et le cocktail. On m’embrassa et on mit sur l’émotion du départ à la retraite ce moment de sensibilité.

- Et c’est la première fois que….

- Je révèle qu’Elsa n’a jamais existé. Oui c’est vrai, la journaliste d’investigation que j’étais a tout inventé.

Le facteur de Balzac s’est probablement tué sur la route en s’assoupissant. Célibataire, sans famille, ni descendance, (éléments biographiques dont je m’étais assurés), j’ai cru bon de broder, d’anoblir mon facteur d’un destin exceptionnel. La supercherie a fonctionné au delà de mes espérances. Je ne pouvais plus reculer, prisonnière de mon mensonge.

La vie amoureuse dont j’avais affublé David Fleschmann était l’image de ce que j’aurais aimé connaître ou vivre. Voilà on pourrait dire que j’ai voulu faire mon intéressante comme lorsqu’on gronde une enfant. Cela serait juste, bien que réducteur.

Comme adulte, j’ai menti, comme journaliste, j’ai dérogé à la déontologie en travestissant la réalité. Par contre, ce mensonge m’a révélée car mon cercle d’amis s’est agrandi rapidement, j’ai rencontré un nouveau milieu, j’ai enfin connu l’amour véritable et je me suis mariée, certes tardivement.

Chaque année, à la Toussaint, je vais me recueillir et fleurir la tombe de David. Ceux que je rencontre incidemment au cimetière, s’ils me reconnaissent, imaginent certainement un acte de piété à l’égard de cette vie de souffrance. Non, je vais simplement fleurir le bonheur que ce mensonge m’a procuré à jamais. "

L’homme toussota, l’entretien devait se clore. Un patient suivant attendait dans le salon attenant.

- " Vous verbalisez avec facilité. Je pense qu’il n’est pas utile que nous poursuivions ce temps d’écoute. Continuez à exprimer votre ressenti, chez vous, avec des tiers. Votre mari, qu’en pense-t-il par exemple ?

- Il est mort, il y a quelques mois et je n’ai pas osé lui révéler mon secret. Non je ne pouvais vraiment pas, car j’avais épousé l’ancien rédacteur en chef qui m’avait promu. "

 


Alain Lagrange
, Ingénieur à l’Ifremer partage son temps entre Paris et la Charente, département qu’il a découvert par son mariage. Le facteur de Balzac est sa dixième nouvelle.

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25 novembre 2009 3 25 /11 /novembre /2009 17:36

En l’absence du barman et compte tenu de la fragilité des mots, nous vous recommandons de prendre toutes les précautions utiles lors de vos lectures des textes figurant au menu du café …

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23 novembre 2009 1 23 /11 /novembre /2009 17:09



Ils avaient rendez-vous tous les dimanches. Le train arrivait en gare avec le soir. Ce train était la seule chose qui existait vraiment. Quand elle en descendait et qu’elle le voyait sur le quai, elle ressentait un brusque pincement au cœur qui la laissait pantoise. Il avait toujours un drôle d’air comme s’il n’était pas sûr de vouloir être là et de devoir la prendre dans ses bras. Bien sûr, c’était rassurant de le voir mais elle s’inquiétait des deux marques rouges qui de semaine en semaine lui creusaient affreusement le visage. Au fond, elle aurait préféré garder ses yeux clos et prolonger une de ses étourdissantes rêveries entamée durant le voyage.

Une berline aux vitres fumées les attendait sur le terre-plein. Le chauffeur ne disait mot. Il inclinait discrètement la tête à l’arrivée de ses passagers et n’essayait pas de s’approprier les bouts de phrases qui passaient entre eux. Sitôt réfugiés dans l’habitacle, des petites voix se croisaient et couraient tout autour des corps. Dans un même souffle les lèvres brûlaient ce qui n’était pas encore dit ou trop dit. Les bouches engloutissaient les soupirs et les sanglots tandis que les mains se pressaient pour contenir les images du passé.

La ville était grande et il était facile de s’y égarer. A chaque visite, il demandait au chauffeur de rouler dans des rues qu’ils ne connaissaient pas. Il écartait d’un revers de la main l’idée qu’ils circuleraient aux heures dangereuses. Pour lui, la vie n’était qu’une succession de zigzags qui échappaient à l’entendement. La voiture pouvait s’élancer au hasard tous feux éteints sans que la peur le saisisse. Tout juste esquissait-il un sourire à l’idée qu’un jour il pourrait ainsi se retrouver pris dans le tourbillon où son ange avait disparu.

Tard dans la nuit, il la déposait à l’hôtel de la gare et s’en allait faire les cent pas le long des voies ferrées. De sa chambre elle ne discernait que des néons qui dispensaient leurs ombres grises. Elle laissait la fenêtre ouverte et parfois il lui arrivait d’entendre une toute petite voix venue des rails Dodo… dodo…l’enfant do... Jamais, depuis l’accident de sa mère, elle ne s’était déshabillée ni même couchée sous les draps. Elle attendait le lever du jour en songeant aux cendres que son père avait dispersées un dimanche par la fenêtre de l’autorail qui faisait le tour de la ville.

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20 novembre 2009 5 20 /11 /novembre /2009 18:25









Le livre allait faire un malheur. Rien que des nouvelles et des bonnes. C’était une affaire de quelques heures avant que l’éditeur ne se précipite sur le téléphone. Quelques jours tout au plus. Elle avait joint un belle enveloppe timbrée au cas où il trouverait plus convenable de commencer leur collaboration par un échange de petits mots. T’en fait pas lui avait dit Georges, un vieux copain de blog, tu verras, c’est très chic de montrer sa collection de lettres signées des plus grands noms de l’édition.
C’est par la poste qu’elle l’avait envoyé son manuscrit Ysiad.

 

 

Crétins

 

Aujourd’hui, c’est dimanche et la Saint Crépin, martyr au 3ème siècle. Crépin fabriquait des chaussures gratuitement pour les pauvres, pour Crépinien même chose, tous deux étaient des cordonniers généreux, tous deux martyrs, tous deux exécutés par le bourreau Rictiovarus, rien que le nom, ça donne pas envie de le croiser au fond des bois, à tout prendre, on préférerait de loin aller aux champignons avec Treiber. Tout ça pour dire que de Crépin à Crétin, y a juste un glissement de consonne que je vous propose de faire avec moi pour parler de tous les crétins de la terre, zzzzip, après tout c’est dimanche, ça défoule. C’est fou ce qu’il y en a, des crétins, dès lors qu’on cherche à rouler sa petite pierre au sommet de la colline, faut toujours qu’il en y ait un pour vous la pousser d’un méchant coup de savate au bas de la pente. Alors voilà l’histoire, toute ressemblance avec un crétin que vous pourriez connaître serait purement fortuite, ça se passe au téléphone, entre un auteur et une crétine tendance mégère qu’a de temps à perdre avec personne, et qui décroche l’appareil chez un éditeur de renom, tout ce qu’il y a de plus germanopratin, que nous nommerons Grassouillard, (toute ressemblance, blablablabla, purement fortuite, of course).

- Allo, bonjour.

- …

En principe, quand une personne dit bonjour à une autre, cette autre est censée répondre bonjour aussi, mais là non, y a juste un gros raclement de gorge répugnant suivi d’une toux franchement grasse, c’est normal, on est chez Grassouillard.

- J’appelle pour avoir des nouvelles de notre manuscrit, on l’a envoyé au printemps dernier, et comme on est sans réponse, on vous a envoyé une enveloppe timbrée avec l’adresse au dos pour le retour, mais on n’a toujours rien reçu de votre part, ni mot accusant réception du premier envoi, ni retour de notre manuscrit, c’est un recueil de nouvelles écrit à trois...

- Ouais. C’est quoi, le nom ?

- Waterman, Parker, Mont-B…

- Nan. Pas les noms des auteurs. Le titre. Ça ira plus vite.

- Ah. " Tout est dans tout ".

Bruit de clavier tapoté. Tipitipitip, tip, tip. L’auteur se met à suer à l’autre bout de la ligne. Bruit de chaise, bruits divers non identifiés attestant d’une présence.

- Rien. On n’a rien reçu. Pas de manuscrit avec ce titre. Rien.

- Mais… Et l’enveloppe de retour envoyée en juillet ?

- J’en sais rien. Y avait des stagiaires cet été.

- Et alors ?

- Et alors, ceci explique cela.

- Enfin c’est pas possible… Vous êtes bien rue des Saints-Pères ?

- C’est ça, on n’a pas déménagé, je vous dis qu’on a rien, on a jamais rien reçu sous ce titre, rien, pas de manuscrit, pas d’enveloppe, point barre.

- Mais je…

Et là, c’est " clic ". Clic.

Couic, si vous préférez. Couic.

L’auteur ne pouvant rester ainsi sur un couic qui fait couac, elle rappelle, rappelle, - l’auteur est une femme -, mais ça sonne occupé. L’auteur est vraiment très énervée, elle va rappeler quatre fois. Quatre fois, ça sonnera toujours occupé, bip, bip, bip, bip (tralala, nananère). L’auteur attendra un quart d’heure, en ruminant, en se reprochant sa douceur, en se demandant pourquoi elle n’a pas dit ses quatre vérités à cette pimbêche qui lui a raccroché au nez. Elle recommencera à appeler. Mais ça sonnera occupé toute la matinée, ou alors ça ne répondra pas.

Ce qu’il faut retenir : Chez Grassouillard, non seulement on peut vous paumer votre manuscrit, - ça arrive cinq ou six fois par an, dira la directrice de Grassouillard après qu’on lui aura écrit pour lui demander des explications -, mais on peut aussi vous paumer l’enveloppe affranchie pour le retour, surtout si vous l’envoyez durant l’été. Il fait pas bon envoyer une enveloppe timbrée durant l’été, ajoutera la directrice, à cause des stagiaires, avec eux on sait jamais sur qui on tombe, méfiance, on sait pas du tout de quoi ils sont capables. Il faut le savoir. Il faut l’entendre pour le croire. Quant à la standardiste, la directrice s’excuse platement, elle sait que l’accueil laisse, comment dire, un petit peu à désirer.

Ça se passe comme ça, chez Grassouillard.

La morale de cette histoire ? Les éditeurs germanopratins ne sont pas des saints comme Crépin.

                                                                         Ysiad

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17 novembre 2009 2 17 /11 /novembre /2009 16:58











Après quelques mois d’absence Gilbert Marquès est de retour au café. Il nous questionne aujourd’hui sur un sujet tout à fait attrayant et qui ne manque jamais de provoquer une multitude de commentaires, parfois radicalement opposés, selon la façon dont on appréhende le calendrier.

 

 


Une expression populaire prétend que l’âge offre des privilèges parmi lesquels la sagesse ne serait pas la moindre. Jadis en effet, les jeunes générations écoutaient les aînés qui pondéraient leur fougue par des leçons nées le plus souvent davantage de l’expérience que du savoir.

Ces temps sont révolus depuis l’éclatement des familles qui formaient autrefois une sorte de clan où chacun était solidaire de l’autre parce qu’il avait son rôle au sein d’une forme de microcosme sociétaire. Les profonds bouleversements intervenus au moment de l’industrialisation, des guerres de 14/18 et 39/45 et de la désertification des campagnes en faveur des zones urbaines ont concouru à la propagation de ce phénomène. Il en a résulté l’indépendance des générations les unes par rapport aux autres sous l’effet de l’exode pour des raisons alimentaires essentiellement, des jeunes vers des zones plus propices à trouver du travail. De la sorte, l’ancêtre qui jouait le rôle du patriarche, a perdu de son autorité et de son prestige. Il n’est plus le tronc d’arbre aux multiples ramifications mais ressemble plutôt aujourd’hui à un rameau sec. Les siens éprouvent envers lui plus de compassion que d’admiration même si le respect demeure encore. A une époque où le progrès dépasse à la fois l’entendement et l’imagination, on est tenté de croire qu’il vit dans un autre monde déconnecté de la réalité présente.

Voilà bien le paradoxe de ce début du 21° siècle !

Les… " vieux " comme les plus jeunes nous appellent le plus souvent avec une connotation péjorative, parfois seulement apitoyée, quelquefois avec tendresse tout de même, ne sont a priori plus bons à grand-chose dès l’heure de la retraite sonnées et souvent, même avant pour les employeurs malgré le gouvernement qui voudrait voir les séniors travailler bien au-delà de 60 ans. Les anecdotes contées par Danielle AKAKPO l’illustrent avec humour :

- Vous avez soixante ans, votre avis ne nous intéresse pas !

Cette réflexion, pas aussi brutale mais chuchotée avec à peine plus de diplomatie, je l’entends moi aussi de plus en plus. Elle a quelque chose de vexant dans le sens où elle sous-entend que les sexagénaires ne seraient plus utile à la société à laquelle ils ne comprendraient plus rien.

Cela signifierait-il que parvenu à cet âge, nous n’avons plus de projet, que nous avons perdu toute curiosité, que nous n’avons plus le pouvoir de rêver et d’apprendre, que nous n’éprouvons plus désir ni passion ?

Répondre par l’affirmative serait oublier que grâce notamment aux progrès de la médecine et à une meilleure hygiène de vie, nous vivons plus longtemps en bonne santé. Ce serait également occulter toutes les avancées sociales et matérielles permettant au… 3° âge de vivre dans de bonnes conditions tout en sachant s’adapter aux progrès techniques. Combien d’entre nous utilisent ces outils devenus presque indispensables que sont les ordinateurs, les téléphones portables et autres appareils du même type qui équipent notre quotidien ?

J’ignore, pour n’avoir pas effectué de recherches dans ce sens, si nous sommes majoritaires ou non mais je pense que bien peu d’entre nous ont résisté à la facilité que nous procurent ces instruments, preuve que nous ne vivons pas dans un ghetto, coupés du monde et de ses préoccupations.

Les publicitaires l’ont bien compris. Depuis plusieurs années, ils savent que ce sont les retraités qui ont actuellement le meilleur pouvoir d’achat. Leur population croissante pose certes des problèmes sociaux mais pour quelques temps encore et tant que le système actuel n’est pas fondamentalement remis en cause, c’est elle qui détient le plus fort potentiel d’investissement aussi lui fait-on les yeux doux. Une assurance par-ci pour l’assistance à domicile, une autre par-là pour préparer les obsèques. Les banquiers ne sont pas en reste qui proposent des placements pour aider non plus les enfants mais les petits-enfants à s’établir. Les laboratoires cosmétiques tentent de nous fourguer crèmes et onguents afin que nous ne paraissions plus notre âge, comme si nous devions en avoir honte… Puis il y a les couches pour éviter les désagréments des petites fuites urinaires ou encore les escaliers automatiques pour soulager nos jambes percluses de rhumatismes. Puis il y a aussi les agences de voyages et jusqu’aux maisons de retraite qui font de la publicité en notre direction pour leurs établissements sans compter les promoteurs nous ventant les avantages des résidences sécurisées où il fait bon vieillir ensemble à l’abri des fauteurs de troubles que sont les enfants par exemple. Il y a enfin ces jeunes gens pris par leurs activités débordantes qui, ne pouvant plus assurer correctement l’éducation de leur progéniture, se souviennent avoir des parents.

- Vous avez le temps, vous êtes à la retraite…

Et le non-dit :

- Ça vous occupera

Comme si nous n’avions plus rien à faire alors que nos emplois du temps sont le plus souvent surbookés. Dame, faut rattraper le temps perdu à travailler pour satisfaire enfin nos envies en toute liberté, si possible !

Non contente donc de nous solliciter et d’en appeler aussi à notre porte-monnaie, la société nous impose une nouvelle charge qui n’est rien d’autre qu’un retour à un temps que nous croyions révolu. En caricaturant, la situation se résumerait presque à :

- Sexagénaires et plus, vous avez des devoirs mais presque plus de droits sinon celui de vous taire sinon de subir et surtout, de consommer !

Et nous voilà dans une position inversée où tout est calculé pour nous infantiliser tout en faisant en sorte de nous empêcher de vieillir et corollaire inévitable, de mourir. Vieillir est pressenti comme une pathologie aussi le jeunisme est-il prêché sentencieusement. De la même manière, mourir est abordé comme une anomalie quand ce n’est pas une maladie ou une punition méritée pour avoir vécu le plaisir sous toutes ses formes.

Devons-nous nous en offusquer ? Notre rôle évolue avec le temps et si les mentalités ne suivent pas toujours à la vitesse des progrès techniques, je reste persuadé que nous devons conserver un certain recul pour prendre les choses avec humour même si parfois la moutarde nous monte au nez.

Vieillir n’est pas une fatalité pas plus que mourir et quoique que nous fassions pour nous voiler éventuellement la face, nous n’y pouvons rien parce que ce sont des réalités intangibles inscrites dans notre destin dès notre naissant. Que nous vivions pleinement ou que nous écoutions les préceptes de tous les gourous bien intentionnés, nous mourrons inéluctablement. Plus tôt plus tard, quelle importance ? L’essentiel est pour moi de vivre bien dans ma peau en me faisant plaisir au risque parfois, d’écourter mon séjour ici-bas.

Se lamenter sur l’âge ne sert à rien pas plus qu’essayer de rester ce que nous avons été et que nous ne redeviendrons jamais. Personne n’a encore trouvé l’élixir de jouvence éternelle et je suis presque tenté de dire tant mieux. Chaque période de la vie apporte ses enseignements, ses plaisirs, ses déboires et ses emmerdes. C’est la règle du jeu et que nous le voulions ou non, quoique nous fassions, nous ne pouvons ni la changer ni la transgresser. Il nous est juste permis quelquefois de tricher mais le subterfuge ne trompe personne bien longtemps.

Vieillir, au fond, n’est pas très important pas plus que l’opinion des autres sur les vieux mais par contre vivre l’est et c’est peut-être là que se situe le véritable privilège que nous confère notre âge : en prendre conscience.

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15 novembre 2009 7 15 /11 /novembre /2009 11:03

Peut-être se sont-ils croisés au bal des 500 et peut-être se sont-ils dits que le plaisir ne dure qu’un temps et qu’il ne fallait point se laisser troubler par la poésie ou la musique et qu’il convenait de revenir au plus tôt sur les questions essentielles que tout un chacun se pose : Dieu serait-il tout et l’Autre rien qu’un usurpateur d’identité (nationale) ?

Après Claude Romashov c’est au tour de Claude Bachelier de venir nous en dire quelques mots…

 

 Jésus, créateur inspiré

 

En ce temps là, Dieu le Père dit à son fils, Dieu le Fils – mais qu’il appelait affectueusement Jésus : " mon fils, c’est très bien de prendre des initiatives. "

En entendant ces belles paroles, Jésus était tout fier : ce n’est pas souvent que son dieu de père le félicitait. Il faut dire qu’il n’en a pas souvent l’occasion, Jésus ne faisant strictement rien de son éternité. Pas par paresse, pas par fainéantise, mais plus simplement parce qu’il n’y a rien à faire. Rien de rien ! Pas la moindre bonne action, pas de mauvaises non plus. Tout au plus, aurait il pu lutiner quelques anges. Mais son père lui a dit que les anges n’avaient pas de sexe et qu’il n’était pas question d’envisager la moindre culbute. Il ne saurait être question de familiarités avec le personnel. Jésus a bien essayé d’en discuter avec son auguste géniteur mais ce dernier n’en démordait pas et restait ferme sur ses positions. La question du sexe des anges ne faisait que commencer…

Donc, Dieu le Père dit à Jésus : 

- mon fils, c’est très bien de prendre des initiatives. Mais as tu bien réfléchi ? As tu fait au moins une étude de marché ? As tu pensé aux conséquences géostratégiques ? Aux implications macro ou micro économiques ? Au fragile équilibre des budgets divins ? Aux….

- Mais oui, mon Père, mais oui, le coupa Jésus. D’ailleurs, je ne fais que cela. Et puis, si vous me félicitez, si vous m’encouragez même, pourquoi ce " mais " qui semble sous entendre que vous vous contredisez…

Là, le Jésus, il y allait un peu fort et Dieu le Père lui en aurait bien collé une. Mais Dieu le Père n’a rien d’un brutal ni d’un violent. Peut être un peu colérique, et encore. Même si ça n’arrive pas souvent, il est vrai que quand il pique une colère, ça fait des flammes. La dernière, ça a fait des trous noirs un peu partout. Non, Dieu le Père, il est bien plus du genre cool, voire baba cool, avec ses longs cheveux blancs et sa barbe fleurie. Sans parler de cette espèce de tunique blanche qu’il ne quitte jamais, tout comme ses sandales Méphisto, du nom d’un ange retors qui, voulant se faire bien voir, les lui avait offertes.

Dieu le Père encaisse donc avec stoïcisme la rebuffade de son rejeton et reprit de plus belle :

- mon fils, là n’est pas le problème. Que tu veuilles créer quelque chose qui n’existe pas, je ne peux que souscrire. Mais - parce qu’en toutes choses et pour toutes choses, il y a et il y aura toujours un mais - mais, disais je, fais bien attention à ce que tu vas faire. Et surtout méfie toi des conseilleurs méfies toi ! Ces conseilleurs ne sont jamais les payeurs, poursuivit-il en haussant le ton et en fixant sévèrement le voisin de Jésus, qui n’était autre que le fameux Méphisto, que chacun appelait familièrement Lucifer. Il faut dire que le Lucifer en question avait conseillé aux autres anges de le nommer prince. Ce qu’ils firent en toute confiance et ce qui leur vaut aujourd’hui d’être les bonniches de ce beau parleur…Dieu le Père n’avait alors rien dit, mais il n’en pensait pas moins. Comme quoi, il faut mieux toujours dire ce que l’on a sous l’auréole !…

Devant l’air excédé de son fiston, il reprit le chemin de ses appartements divins. Il ne comprenait pas pourquoi Jésus voulait se faire créateur. Il était fils de créateur, soit, mais était ce une raison pour en faire autant ? D’autant que n’est pas créateur qui veut. Il le sait bien lui, Dieu le Père, il le sait bien, lui dont sa propre création tient plus du big bang que d’autres choses.

On est pourtant bien ici, se dit il en lui même, on est peinard, on fait ce qu’on veut ; on ne fait pas la vaisselle, on boit un canon quand on en a envie, on fume, on chique…Bref, que veut il de plus ? Bien sûr, côté bagatelle, c’est pas terrible. Mais enfin, il n’y a pas que ça dans la vie !…J’aurais dû lui faire une frangine : le problème avec les enfants uniques, c’est l’ennui. Et en plus, je l’ai trop gâté.

 

Jésus, lui, a sa petite idée. En plus, il a la bénédiction paternelle et cela l’encourage. Si son père s’était opposé à ses projets, il n’aurait pas insisté : Jésus est du genre obéissant.

Donc il va créer deux choses : un mâle et une femelle. Pour ne pas se compliquer la vie, il va les créer à son image : une tête, deux bras, deux jambes, etc, etc…

Le mâle, il sera grand, il sera fort, il sera bête. Ce dernier point est indispensable, car s’il n’a que des qualités, ce couillon là va se croire arrivé. Quant à la femelle, elle sera belle, intelligente et soumise. Il ne sait pas pourquoi, mais il n’arrive pas à lui mettre de défauts à cette femelle…

- Jésus

- Oui, Lucifer ?

- Et où vas tu les mettre ces deux-là ? Je te conseille de leur créer un grand verger, avec des milliers de pommiers qui donneront des millions de pommes…

Jésus opine du chef, mais ne répond pas. Il se souvient de ce que lui a dit son père, " les conseilleurs ne sont pas les payeurs ". Et il va l’écouter, ça oui, il va l’écouter. Il n’a pas envie de se retrouver un jour ou l’autre cloué sur un morceau de bois…

Mais à quoi je pense, moi, tout à coup, se demanda Dieu le Fils. Je travaille trop, je suis crevé, crevé ; j’ai vraiment besoin de vacances.

Et, n’écoutant que son courage et son sens du devoir, Jésus se remet à l’ouvrage. Le mâle tout d’abord : pour ne pas le confondre avec la femelle, il va lui mettre des poils partout et lui coller une grosse voix. Pour faire viril. Et pour qu’il soit encore un peu plus viril, il va lui greffer un machin à géométrie variable et usages multiples. Ce machin en question, il ne sait pas trop comment l’appeler : de chibre à braquemard ; de zézette à zigounette ; de verge à pénis, il a le choix. Et puis, Lucifer sera là pour le conseiller au cas où… Et ce mâle, je vais l’appeler ADAM !

La femelle, je vais l’appeler EVE. Pour bien la différencier du mâle, je vais lui mettre des formes harmonieuses, là où il faut, juste ce qu’il faut. Pas de poils, on risquerait de ne pas voir les formes et ce serait du gâchis. Pas de machins non plus, ça déséquilibrerait l’ensemble. Une voix douce et caressante.

 

Ah, il est content, Dieu le Fils. Il est même fier de lui. Ses deux créatures seront parfaites : Adam, grand, fort et bête ; Eve, belle, intelligente, soumise. Parfaits ! Ils seront parfaits !

Bon, où vais je pouvoir les installer ? Je règle le problème vite fait bien fait et j’irai voir le Pater. Je lui parlerai de mes créatures et on boira un canon. Je suis sûr qu’il sera fier de moi !

L’idée de Lucifer n’est pas mauvaise. Mais si je ne leur mets que des pommiers, ils vont se gaver de pommes et je suis certain qu’après cela, Eve aura un gros ventre.

Ou alors, je ne mets pas d’arbres, mais de l’herbe. Oui, c’est cela, de l’herbe, uniquement de l’herbe !…Oui, sauf que ces deux-là, ils vont marcher à quatre pattes et ils se rouleront dans l’herbe et le foin. Et à force de se gaver, là encore, Eve risque le gros ventre !…

Ou alors, ils restent là, avec nous, Papa, moi, Lucifer et toute la smala céleste… Oui, mais alors, finie la tranquillité, finie la petite mousse avant la sieste, fini le pastis du midi sous les oliviers, finie la dolce vita…Et bonjour les cris, bonjour les engueulades et les batailles ; bonjour les coups de fusil, les coups de canon ; bonjour les champignons….

 

Alors, pris d’une sainte colère, Dieu le Fils prit tous ses plans, tous ses projets, tous ses rêves et ses fantasmes et les jeta dans un trou noir, afin qu’ils disparaissent à jamais !

Conscient d’être passé à deux doigts d’une catastrophe, Jésus prit deux mousses bien fraîches dans le frigo et, guilleret, partit chez son père lui annoncer la bonne nouvelle.

 

Sans voir, hélas, Lucifer s’engouffrer en cachette dans le trou noir…. 
                                                                                              Claude Bachelier

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12 novembre 2009 4 12 /11 /novembre /2009 09:50

Au menu du jour, une comédie dramatique signée Ysiad.

 

Fabrication chinoise, qualité japonaise.

 

Cela fait maintenant plus d’un mois que je lis sur le cul des bus toujours le même message, comme s’il n’y avait de place pour rien d’autre que ce sigle : Uniqlo. Uniqlo trotte dans un coin de mon cerveau, Uniqlo le matin en suivant le bus sur mon vélo, Uniqlo à l’heure du déjeuner en traversant la rue, Uniqlo encore, le soir, dans le sens du retour. Uniqlo loge dans ma tête comme un ver dans une châtaigne (j’apprendrai plus tard qu’Uniqlo signifie : Unique Clothing, et qu’il existe plus de 800 boutiques de par le monde vendant cette marque pour le compte de l’homme le plus riche du Japon, Tadeshi Yanai). Ma fille Julie n’a pas échappé à la contamination, Maman, mon jean est trop petit, il m’en faut un autre, Uniqlo vient d’ouvrir, c’est la boutique japonaise dont tout le monde parle, et ils font des prix de lancement. Uniqlo donc, contre mon gré, parce qu’il faut aller voir les jeans que l’on peut trouver pour 9,90 euros, et regardez, braves gens, comme ce prix est bien pensé, on vous rend même la monnaie.

Uniqlo ne se cache pas dans Paris, Uniqlo est là, sur trois étages et deux mille mètres carrés de boutique, planté comme une énorme verrue derrière l’Opéra Garnier, face aux Galeries Lafayette, et il y a la queue à six heures du soir. Ah non, m’exclamé-je, je ne veux pas attendre, pour une séance de cinéma d’accord, mais pas pour aller acheter une paire de jeans, rentrons tout de suite. Julie me lance un regard de reproche, Maman sois sympa, on ne fait jamais de courses ensemble, pour une fois, un peu de bonne volonté. Je ravale mon impatience, d’accord, marmonné-je, d’accord. Et nous voici parmi la foule qui attend sur le trottoir, cette foule qui n’est pas là par hasard mais parce qu’elle a été conditionnée, gavée dans la rue comme une oie, gavée par le bouche-à-oreille, les roulements de tambour, le marketing à tout crin, le matraquage publicitaire, les trompettes assourdissantes de la société de consommation. Nous attendons très peu, à peine trois minutes, les portes du magasin avalent les gens aussi vite qu’elles les recrachent, je regarde le logo aux couleurs du Japon qui s’étale sur la façade, six lettres blanches sur fond rouge, Uniqlo, Uniqlo. Nous entrons, montons un escalier tape-à-l’œil où filent les lettres digitales de Paris et Tokyo, et une fois à l’intérieur, l’espace donne le vertige.

De gigantesques panneaux muraux indiquent que nous sommes à l’étage des hommes et que celui des femmes se trouve au sous-sol. Nous suivons le troupeau, descendons un autre escalier au pied duquel des bacs tout aussi gigantesques débordent de jeans aux couleurs criardes. La société de consommation est là, tentaculaire, étalée sous les néons, offerte aux mains innombrables qui attrapent une jambe de pantalon, le tournent, le retournent, le rejettent dans la pile, attrapent un autre article, recommencent. Je veux quitter cet univers de robots, mais Julie insiste, On n’a pas fait tout ça pour rien Maman, c’est décourageant, on y est, on y reste.

On y est, on y reste… Il faut s’accrocher, subir le martèlement de la musique produite par des synthétiseurs (que j’entendrai passer en boucle tout le temps que nous resterons dans le magasin), évaluer dans un bac de promotions des pantalons qui ont tous la même forme, la même étiquette " made in China ", le même prix, les mêmes surpiqûres, la même coupe, large à la ceinture, étranglée à la cheville, C’est comme ça, m’explique Julie, c’est la mode slim, essaies-en un, il t’en faut un, regarde celui que j’ai trouvé, comme il est joli. D’accord, fais-je, vaincue, assommée par la musique, je l’essaie. Et je me dirige entre des panneaux vantant la qualité japonaise de la marchandise vers les cabines d’essayage, où il y a trente mètres de queue. Je me dis non, ce n’est pas possible, pas pour un jean fabriqué en Chine par les nouveaux esclaves du 21ème siècle, je renonce et reviens sur mes pas, et là Julie s’emporte, Enfin Maman, tu peux le passer dans un coin du magasin, à l’abri des regards, je te cache avec le châle. Ah non, m’insurgé-je, ça ne suffira pas, les mateurs sont partout, non, je vais l’essayer par-dessus mon vieux jean, c’est plus sûr, ça ira plus vite. Et me voilà enfilant le jean slim d’Uniqlo par-dessus mon jean que j’aime et que j’adore, mon vieux jean avec lequel j’ai grimpé au sommet d’un cerisier au printemps dernier, et que j’ai troué au genou gauche en redescendant, mon jean qui a une histoire, que je n’ai pas acheté dans un giga-magasin japonais, auquel je suis très attachée.

Au début ça va. Ma jambe droite glissant sans effort dans le jean d’Uniqlo, j’y introduis la gauche, je saute un peu sur place pour faire venir le denim à hauteur du ventre, hop, hop, par petits bonds discrets et maîtrisés, ça y est, ça serre fort à la cheville mais j’arrive à boutonner l’affaire, Julie, comment ça me va ?, demandé-je. Super, Maman, ça te va super, allez, pour seulement dix euros prends-le, fais-moi plaisir, s’il te plaît. D’accord, dis-je, d’accord, je le prends, mais c’est vraiment parce que c’est toi.

Seulement il y a un hic. Pour l’acheter, il faut pouvoir le retirer, et là, les amis, il faut se lever de bonne heure au pays du Soleil Levant. Je commence par faire glisser le slim sur les hanches en me tortillant, la musique infernale poursuit son travail insidieux de marteau-piqueur dans mon crâne, je fais glisser, plus bas, toujours plus bas sur les cuisses, puis les genoux, mais voilà que soudain, ça coince net à hauteur du mollet, impossible de dégager ma jambe de ce foutu jean japonais, je tire, je souffle, je recommence, impossible, à l’aide ! Ne t’énerve pas, me dit Julie accourue, je vais te sortir de là, Maman, tends ta jambe. Je tends la jambe droite, Julie tire des deux mains sur le bas du pantalon, on n’arrive à rien, ma jambe est coincée dans cette putain de gaine japonaise, qu’est ce que je leur ai fait, à ces faces de sushis, pour mériter ça, au secours ! Quand brusquement, une illumination me frappe. Euréka ! Banzaï ! Avisant un bac roulant bourré de marchandises, je saute dedans les fesses les premières, Julie, imploré-je, les jambes ballantes sortant du bac, tire maintenant sur mes jambes, vas-y, de toutes tes forces. Enfin Maman, comment veux-tu que je fasse un truc pareil, tout le monde va nous remarquer, répond-elle, vaguement inquiète. Je m’en fous, répliqué-je, tant mieux, tire, délivre-moi, je t’en supplie. Julie s’exécute, elle tire sur ma jambe droite et le bac se met à rouler, elle continue, tire, fort, de plus en plus fort, comme une sourde sur ma jambe, Ça y est, lui fais-je, ça vient, ça se décoince. Le bac roule entre les rayons avec Julie me tirant par la jambe, nous sommes l’attraction à l’étage, les gens regardent passer ce curieux attelage, les vendeurs se sont arrêtés de plier, le sourire aux lèvres. Finalement Julie me délivre de mon étau, le jean est tout tirebouchonné, il ressemble à un accordéon, je le prends, dis-je, regarde dans quel état il est, je ne vais pas le remettre dans le bac.

Nous poireautons dans la queue qui serpente entre les bacs de promotions, il est dix-neuf heures trente, les vendeurs continuent de ranger la marchandise, lorsque j’avise une jeune vendeuse qui s’active à côté de moi. Je lui demande comment elle fait, toute la journée, pour supporter cette musique. – Elle est rythmée et ça m’aide à plier, me répond-elle, avec un léger accent.

La caisse n° 6 me fait signe qu’elle est libre. Au moment de déposer la marchandise sur le comptoir, je me sens l’otage de la société consumériste, et sa complice.

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