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9 février 2011 3 09 /02 /février /2011 08:00

Courtisane-2.jpg

Une nouvelle de Corinne Jeanson

 

Je me souvenais de l'entrée du restaurant Jen. Derrière, on se retrouvait dans un long corridor bordé de loggias. C'était là que se cachait la maison des courtisanes. Le soir, les lampes et les bougies scintillaient partout. Les filles maquillées, aux vêtements chamarrés, se penchaient à la balustrade près des avant-toits et attendaient d'être choisies par les clients. Dans ces nuits, l'alcool de riz épaississait nos propos, qui se voulaient logiques mais qui, dans ce lieu, étaient absurdes, indécents. Wen-K'i, que mon oncle tenait par la taille, balançait son corps au son de la musique. Elle se moquait de nous et nous rappelait que nous délirions bien plus dans le flot de nos paroles que dans les couches humides. J'oubliais un instant ce qui m'entraînait si souvent dans ce lieu, je reculais l'instant de la volupté partagée avec d'autres corps que le sien.

Un jour d'hiver, mon oncle tomba malade. Rien de grave, mais il fut alité toute une semaine. Dans la journée, je faisais prendre de ses nouvelles. C'était un prétexte pour me rendre, le soir venu, à la maison de courtisanes et rencontrer Wen-K'i. Sur la loggia, elle tendit les mains et me parla sans que je l'entendisse tout à fait. Je lui parlais de la santé de mon oncle et je répondais au hasard à ses questions. Elle ne remarqua pas mon trouble ou feignit de l'ignorer. Nos rencontres avaient toujours revêtu cette réserve et bien que l'émotion fût présente, nous n'en parlions pas. Je repensais au poète : "Il n'y a là qu'une vérité mais en voulant la dire, j'en ai oublié les mots." Je regardais Wen-K'i se courber pour cueillir une orchidée dans le jardin d'hiver et le mouvement de sa main flottait à l'infini, depuis le ciel jusqu'à la terre. La fleur pourtant était déjà coupée et la main la tenait. Wen-K'i m'avait toujours beaucoup parlé et peu écouté. Ce n'était pas qu'elle ne prêtât pas attention à mes paroles, mais naturellement, en sa présence, je parlais peu. Par ses paroles, Wen-k'i tissait un voile entre nous et moi, en oubliant les mots, j'épaississais ce voile. Nous avions involontairement créé les conditions pour ne jamais écouter nos désirs. Ce soir-là, Wen-K'i était une déesse. Diaphane, incertaine. Cette transparence venait plus du velouté de sa peau, que de sa chair. Les plis de sa robe accentuaient les formes pleines de son corps. Elle avait déchaussé ses sandales et j'admirais la courbure de son pied parfait, l'ombre des doigts, de la plante, posée là sur le sol. Cette nuit-là, ce sont nos corps qui tombèrent les premiers sur sa couche, nos âmes au loin se perdirent. Nous avons jeté des cris de désir et de désespoir au cœur des ténèbres. Jamais l'amour n'atteignit sa profondeur ailleurs qu'en ce lieu et ce temps interdits.
Mon oncle guérit vite et je m'empressais de quitter la ville, sur un de mes bateaux. Je décidais de naviguer dans les villes coloniales de la Mer de Chine, pour m'enrichir. Pour oublier. Lorsque je revins, Wen-K'i me reçut sans laisser paraître de trouble, sans me questionner. J'en conclus qu'elle avait oublié. Je disparus quelque temps de la maison des courtisanes. Lorsque j'y revins, j'étais marié, je me fréquentais par conséquent très rarement le lieu des plaisirs.
A la mort de mon oncle, Wen-K'i reçut en legs le pavillon du lac et une petite concession de sel. Elle décida de quitter la maison des courtisanes et de se retirer dans ce paysage minéral et aquatique. Elle avait trente ans. Durant quinze ans, elle avait vécu dans la maison des prostituées. Jamais son teint ne s'était fané et ses gestes, son attitude avaient conservé toute leur spontanéité. C'en était inconvenant à force d'innocence. Lorsqu'elle rejoignit la maison du lac, une petite cour l'accompagna depuis la ville pour fêter sa nouvelle vie. Chaque été, certains faisaient le pèlerinage jusqu'à elle. Je n'y venais qu'un seul été. Je lui annonçais la naissance de mon premier fils. Elle me regarda et je soupçon-nais une immense tristesse planer dans son regard qu'elle détourna tout aussitôt pour goûter au thé vert posé dans la tasse en porcelaine blanche sur le guéridon de la véranda. Je scrutai tous ses gestes et je compris bien plus tard que je l'avais blessée. J'oubliais Wen-K'i. Mes années de marchand, mes années d'époux et de père de famille, m'éloignaient d'elle. Il m'arrivait de voir son regard lorsque je me tenais assis dans un train qui me conduisait à Shanghai, de m'endormir en entendant sa voix me souhaiter le bonsoir, de sentir son odeur dans un jardin de Hangzou, d'oublier qui j'étais.
A mon arrivée impromptue, ce matin d'automne, Wen-K'i resta silencieuse. Tant d'années avaient passé sans que nous ayons pu, ou voulu, nous revoir. En me retrouvant, elle replongeait dans des temps, des lieux, des circonstances qui avaient construit sa mémoire. Elle intériorisait tous les moments anciens de sa vie, traversait sa jeunesse comme le passant franchit le fleuve en marchant sur l'arche d'un pont. Elle me voyait très loin sur l'autre rivage de sa vie. J'inventais, pour la vieille dame qu'elle devenait, des histoires sur le soleil, le fleuve bleu, l'ancienne maison des courtisanes pour tenter de déchirer son silence troublant. Le soir allait tomber quand un groupe de jeunes gens rejoignit le pavillon. Deux jeunes filles approchaient, habillées à la mode Song, en jupe longue et veste croisée courte. De loin, ces deux jeunes filles -l'une d'elle était la nièce de Wen-K'i- rappelaient les fées de jadis. Wen-K'i aurait été leur mère. Leur cou vierge brillait sous le soleil descendant. Un jeune homme les suivait, en pantalon retombant sur ses chausses. Il avançait sans bruit, n'écoutait pas leurs discours ponctués de rires. Il baissait les yeux mais près de Wen-K'i, ses paupières lourdes battirent et, noir, son regard frappa celui de Wen-k'i, immobile et pâle. La soirée passa sur la terrasse, face au lac aux couleurs changeantes, le grand miroir des plaisirs comme Wen-K'i l'avait surnommé. Wen-K'i et le jeune homme parlaient à peine. Je me joignis à l'insouciance des jeunes filles qui racontaient dans le détail leur journée de baignade. Je leur contais les histoires du fleuve et de la ville. La nuit et ses étoiles s'installèrent tout à fait au-dessus du lac. Les vagues restaient blanches sous l'éclairage des lampions mais frappées de noirceur dans les profondeurs. Le thé embaumait quand les servantes le servirent une dernière fois. Les jeunes filles se turent. Nous nous retirâmes tous. Wen-K'i prit la main du jeune homme qui la suivit dans leur chambre. Dans quelques instants, ils reposeraient sur la même couche. La nuit apaisante les entraînerait dans les mondes liquides du plaisir. Je me représentais le jeune homme dans le lit de Wen-K'i. Avait-il vingt ans ? Ses cheveux noirs étaient coupés courts. Sur le bord de mon lit, je balançais mon corps à jamais renonçant.
Je me réveillais à l'aube. L'aube. Le lac était laiteux, liquoreux à m'écœurer. J'irais demain dans les montagnes, à l'abri des incertitudes des berges. Uniquement le ciel à portée de main. Dans sa chambre, Wen-K'i s'éveillait et elle tendait son bras vers la place du jeune homme. Ce geste la rassurait -elle était encore capable d'émotions- et l'inquiétait -jusqu'à quand s'endormirait-il près d'elle ? Longtemps avant cette nuit, ou peut-être était-ce hier, le jeune homme étendait son bras au petit jour pour la caresser. Elle blottissait alors son corps chaud contre le sien mais elle gardait la tête en creux dans les rêves. Ce matin, le jeune homme aux traits lisses s'étendait dans son sommeil insensible aux gestes de Wen-K'i. Sa main à elle effleurait son épaule, s'arrêta un instant sur sa chevelure, se retint et se referma sur le vide. La vie affirmait son pouvoir, les emprisonnait l'un dans sa jeunesse, l'autre dans la courbure de sa vieillesse. Wen-K'i tâtait son visage. Depuis quelques mois, elle répétait sa découverte : le visage amolli, tiraillé de rides fines, le ventre affaibli. Tout cela avait-il encore de l'importance ? Le jeune homme partirait et ce serait la dernière passion. Elle avait murmuré ce mot pour lui donner corps. Le jour, ils parlaient l'un près de l'autre, pressaient leurs lèvres, leurs promenades étaient des prétextes à des mouvements amoureux. Pourtant leurs regards ne s'arrêtaient jamais dans le regard de l'autre, leurs mains ne tremblaient pas tout à fait et leurs bouches cassaient leurs aveux. L'impossible planait sur leur rencontre et la passion de leurs corps ne parvenait pas à briser l'interdit. Depuis vingt ans, depuis son arrivée au lac, Wen-K'i répétait la même impossible rencontre. Elle ne savait pas qu'elle cherchait à travers ces jeunes hommes celui qu'elle avait connu une nuit dans la maison des courtisanes. Je ne le savais pas non plus.

                                                                                   à suivre…

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8 février 2011 2 08 /02 /février /2011 09:17

Courtisane-1.jpg

Une nouvelle de Corinne Jeanson

 

J'avançais dans le sous-bois. Je n'avais jamais su distinguer l'odeur des mousses et des herbes médicinales. J'avais passé ma vie dans les villes et je connaissais bien mieux les parfums artificiels des courtisanes et celui, âpre et tout aussi envoûtant, des eaux boueuses du fleuve. Le fleuve, je venais de le quitter, abandonnant la route empruntée par les voitures à bœufs et les paysans qui allaient charger dans les barques plates leurs sacs de grains. Je marchais dans les sentiers sous les feuillus, longeant le flanc des monts.
Encore une heure de marche et je rejoindrais la maison du lac. J'avais demandé à mes gens d'attendre le lendemain pour monter mes bagages. Je voulais surprendre ma vieille amie. Personne ne l'avait prévenue de mon arrivée et je riais à demi, comme un jeune amoureux, si bien que je rougissais et tendais l'oreille de crainte qu'un voyeur ne surprît mes radotages. Car enfin mes cheveux étaient blancs, mes yeux plissaient en rides infernales, mes mains tremblaient et ce n'était pas de désir mais bien de vieillesse. J'avais pris la précaution de tailler un bâton dans la branche noueuse d'un noyer pour aider mes pas. Bien que le voyeur eût pu à coup sûr reconnaître les marques de l'implacable vieillesse, je n'étais pas très sûr moi-même qu'elle régnât désormais : l'air embaumait tout autant que dans ma prime jeunesse et mon cœur battait tout aussi fort, quoique ce ne fut pas seulement d'un tendre épanchement. Surtout, ma tête s'emplissait de sourires émerveillés pour peu que le ciel ait surgi entre les feuillages denses ou qu'un oiseau, dérangé à mon passage, s'envolât d'un coup, lançant son cri charmant. Il faisait chaud malgré septembre. J'épongeais mon front avec la large manche en soie de ma tunique. "Maître, vous ne devriez pas quitter votre fonction, que ferez-vous si vous renoncez à marchander sur le fleuve ?" J'avais ri en hochant la tête, sans répondre à la question naïve de mon assistant. Depuis plusieurs mois, j'avais cédé à d'autres marchands mes bateaux à voile, l'un après l'autre. J'avais goûté tous les délices de ce monde de marchands et il ne restait au bord de mes lèvres qu'une fadeur flétrie. Mes maîtres et les ancêtres avaient obtenu de moi ce qu'ils attendaient : raison, fortune et descendance. Je pouvais m'appartenir. A l'aube de ma vieillesse, j'avais enfin renoncé. La première étape était cette visite.

Le sous-bois s'éclaircissait et le chemin descendait en pente douce, bientôt j'apercevrais le lac aux reflets de jade. Voilà qu'il apparaissait déjà, son silence m'avait toujours surpris : il miroitait, morne comme la sagesse -avais-je pensé dans ma jeunesse. Il inquiétait le passant que j'étais, en cet endroit surtout où la berge tombait tout en roches et en terre noires. Une brume rose s'élevait en cette fin d'après-midi et adoucissait les contours rugueux, brouillait les herbages de la prairie qui descendait jusqu'à l'autre rive, plus apaisante où la maison était posée. Le chemin d'ailleurs se perdait dans les herbes grasses et je craignais de glisser dans cette terre trop riche. Je m'arrêtais un instant, pour reprendre mon souffle et mon équilibre -prétextant que je voulais contempler ce paysage ombré. Au loin, deux traits bruns étaient en mouvement : un buffle d'eau tirait une herse, guidé par un enfant. J'avais l'esprit serein, le cœur heureux, je n'espérais rien, même la mort n'était plus une inquiétude et vieillir était devenu une habitude après avoir été une idée embarrassante.

Je repris mon chemin. A l'ombre rouge des mûriers, j'entrevis la terrasse en bois qui avançait son promontoire laqué jusque dans les eaux du lac. Le clapotis se mêlait à des voix de femmes. Elles étaient cinq, à marcher, à s'asseoir, près de la maison du lac. Trois se tenaient debout auprès d'une balance à levier, à peser des boules de jade. Les deux autres étaient assises et je reconnus Wen k'i. Elle écoutait une jeune lectrice lui lire des poèmes anciens. On entendit les cloches du monastère dans le lointain. Wen k'i se leva à ce moment et me reconnut. A chaque rencontre, je tremblais en découvrant sa silhouette. Tout comme le lac aux eaux trop calmes, Wen k'i, visage serein et sourire doux, m'avait longtemps inquiété. Elle avançait jusqu'à moi, flottant dans ses vêtements amples, rouge brun, aux accents de sa bouche.

Les émotions revenaient comme en ce temps où je la découvris, étendue dans les coussins en satin de soie de la maison des courtisanes. Ce jour-là, elle jouait avec un chat qui mordillait ses bras nus sans qu'elle n'osât le gronder bien que les larmes lui vinrent aux yeux. La patronne retira le maléfique animal, craignant pour la beauté de sa protégée. Les mains gracieuses de Wen k'i se refermèrent sur le vide, regrettant la boule douce et cruelle qui avait veiné de marques rouges ses bras graciles. Je pénétrais pour la première fois dans la maison des courtisanes, lieu réservé aux hommes fortunés, accompagné de mon oncle qui avait décidé de compléter l'éducation paternelle trop stricte à son avis, en me dévoyant à ses propres vices. De disciple docile, je devins vite aussi peu vertueux que lui et j'aurais bien passé toutes mes nuits dans ce lieu. L'odeur qui régnait là surtout m'entêtait. Tout le jour, les plis de mes vêtements la conservaient et me rappelaient à lui. Ma peau se chargeait des douceurs de la veille et se souvenait des corps lisses réservés aux caresses, préservés des tempêtes du dehors. Mon oncle fréquentait le lieu interdit le plus somptueux de la ville. Nous retrouvions dans le grand salon les marchands et les notables et parfois de riches étudiants qui n'en finissaient plus d'accumuler les années d'études et les nuits de débauche. Dans cette pièce soyeuse, embrumée par l'opium que quelques uns goûtaient sans excès, les conversations croisaient les parfums et les gestes tendres. De temps en temps un couple se dirigeait vers les chambres, séparées du grand salon par un jardin d'hiver. La patronne veillait à la réputation de sa maison et ne tolérait aucun geste déplacé en présence de ses invités, comme elle nous appelait. Elle semblait ignorer pour quoi nous étions là et le monde des chambres lui était étranger.

Dans le salon d'apparat, dès notre arrivée, Wen k'i s'était blottie contre mon oncle. Ses yeux avaient croisé les miens. A peine. Ce n'était pas certain. Chaque jour, ou presque, je me mis à fréquenter la maison des courtisanes. Les conversations rappelaient celles des clubs britanniques que j'avais fréquentés lors d'un bref séjour à Hong Kong. Ici, la présence des femmes adoucissait l'âpreté des propos, nous en mesurions leur fugacité.

                                                                                     à suivre...

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7 février 2011 1 07 /02 /février /2011 08:30

VHA-copie-1.jpg

 Je ne crois pas à la peur, je crois à la force et à la magie des mots… C. Picavet, Professeur des écoles à l'école des Livres Magiques, Saint-Grégoire du Vièvre  En hommage à toutes les Géraldine, Florence, Sabrina, Laurence,Elodie,  à tous les Philippe, Sébastien, et bien d'autres qui ont valorisé mon travail,  
 et participé à la guérison d'la Grande Dame...  

 

 Un p'tit bonheur sur une page, Une douceur... pour l'Education Nationale. Je le confie à la toile, La grande toile du progrès, Afin qu'il tisse les voiles... De la solidarité, Et qu'il rayonne aux ondes... De l'humanité. Je suis Professeur des Écoles Dans un petit village de l'Eure, Trois cents âmes y demeurent, Et vingt-six élèves à l'école... Une classe, dite " unique ", Mais cinq cours, dits multiples... Dans cette école une chance, Un p'tit morceau de bonheur, Qui s'écrit avec ces trois lettres :E.V.S Employée de la Vie Scolaire... . Pour l'Education Nationale, Un p'tit bonheur, c'est pas banal, Un léger baume sur le coeur De cette Grande Dame Un peu... bancale ! Notre bonheur, c'est Géraldine, En silence elle participe A la guérison d'la Grande Dame... Elle est... notre E.V.S....une Valeur Ajoutée, HUMAINE rentabilité, Et c'est du bonheur... assuré ! Dès le matin, elle s'active, C'est sur le net qu'elle s'incline Les courriers, les notes de service, Toutes les infos de l'inspectrice, Et celles de l'Académie.... Mes mots notés au brouillon, Les comptes-rendus de réunion, Tapés, imprimés, photocopiés, Enveloppés, adressés, timbrés, Prêts à être distribués... Encadrés, les derniers dessins des CP, Affichés, sinon... à quoi bon dessiner ? Un CM vient montrer son texte sur le musée, Elle l'aide à le recopier, à taper sur le clavier... Afin de ne pas gêner, le travail commencé, Un autre enfant vient finir avec elle l'exercice, Elle explique et décortique, redonne de l'énergie... Rangée la bibliothèque, Notés les livres prêtés, Elle prépare la maquette, La une du journal scolaire... Ah ! Notre petit journal " Magique ", ils l'ont appelé Quel travail de fourmi, J'y passerai......des nuits ? Sonne la récréation, une mi-temps pour souffler, Elle me rejoint, souriante, à la main nos deux cafés, Quelques chaudes gorgées, entre... deux conflits à régler, Des solutions à trouver, des mots à reformuler, Une écorchure à soigner, une blessure à consoler... Et puis... c'est reparti ! Sur les chemins de la connaissance, Vaincre ainsi sans cesse l'ignorance, Avec labeur, effort, sérieux, S'ouvrir l'esprit, être curieux. Ne pas oublier l'insouciance, De tous ces êtres en enfance, La bonne blague !... On la mettra dans le journal, Les bons gags, et les rires, c'est vital ! Dans les pots Les peintures sont bien préparées, Quatre enfants sur un chevalet, Deux à l'ordi pour recopier, Les autres en dessin sur papier, ...Sans elle, jamais... Ce ne serait si bien géré. Le soir, coup de fil... C'est Géraldine, A sa voix, je perçois, Une blessure qui abîme... Ecoute, me dit-elle... c'est à pleurer ! Du " Pôle Emploi " j'ai reçu... un imprimé, Dans quelques semaines, c'est marqué, Votre contrat est terminé.... Ils me demandent ce que j'ai fait, Pour trouver un futur emploi.. Sa voix se fêle... "J'ai... un emploi ! " Ils me demandent ce que j'ai fait, pour me former, pour m'insérer, Sa voix se gèle... puis accélère : " Je.... suis formée, depuis trois ans, j'me sens utile, insérée et c'est varié, pas bien payé, mais... j'veux rester ! " Sa voix s'étrangle... c'est à pleurer... Ils me demandent mes compétences C'que j'ai acquis, que vais-je répondre ? Il y a l'espace... d'UNE LIGNE UNE LIGNE... mais tu te rends compte ! J'ai honte, honte... il aurait fallu UNE PAGE Au moins UNE PAGE pour répondre, J'ai honte, honte... pour notre Grande Dame Pour ceux qui l'ont créée, l'ont faite évoluer, Qui a tant appris aux enfants, Qui a tant encore à leur apprendre... Et Géraldine ??? On n' lui dira même pas MERCI. Bien sûr, pas de parachute doré, Et même pas d'indemnité Ils lui précisent... Oh !... comme ils disent D'étudier ses droits... pour... le R.M.I. Elle a raison... c'est à pleurer... Alors qu'on demande chaque jour, A nos élèves de dire " Bonjour " De dire " Au revoir " et.... " Merci " De s' respecter, d'être poli Comme vous dites, Monsieur Sarkozy... Que vais-je dire, à la p'tite fille, Qui l'aut're jour, près de moi, s'est assise, Et, tout fièrement, m'a dit : " Tu sais, Maîtresse, moi, quand j'serai grande, J'irai au collège, comme mon grand frère, J'irai au lycée, j'passerai mon bac, Et je ferai... comme Géraldine ! " 
 Je sursaute... Mon cœur se serre... C'est à pleurer. 
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6 février 2011 7 06 /02 /février /2011 08:00

De-ma-main-image.jpg

la poésie se donne à lire dans toutes ses différences. Elle est ce sixième sens qui nous habite tous et dont le souffle se porte à la rencontre de l'autre. Nous recevons aujourd'hui Cédric Mesas dont l'écriture poétique superpose une multitude d'images et de points de vue…

 

    La main

De ma main s’ouvre les 5 doigts

Sans quoi, elle se referme à l’approche d’un sale coup, vas-y, installe-toi !

Le tracé se confond avec celui du zénith

Une minute dans la peau d’un zéphire balayant comme Zénon

Ma main, maître de ces moments

Le mimétisme la met à terre, du mental dans un métacarpe.

Travail à mon compte alors que j’ la dompte

Sa volupté m’incarcère, la volonté d’un incapable en fin d’compte.

Un quart d’heure pour se perdre dans ce carnet,

Marrez-vous de son air carré avec un ongle incarné !

Je dois faire jouer ma main, seule face à ce dernier soupir.

Si peu apeuré de ce surin, sûr d’un signe d’la part d’la nuit.

Je ne possède pas tout, à vrai dire je n’ai rien

sauf le rêve d’un jour meilleur bâti entre mes mains.

Seules à soutenir quand les migraines frappent

Est-ce pour cette excuse que j’ai décidé d’en faire un paragraphe ?

Reine de ma feuille, m’en fout de fuir ma faim

M’enferme dans une forme sans fond, c’est ce qui me rend plus fort,

Proche

De ton visage, elles te rassurent

Froide quand tu les quittes, imagine une ligne sans cassure.

 

 

                    Histoire d'une fille

Cette fille a croisé ma vie comme on traverse une pluie

Sous averse, le bruit qu’elle peut sabrer à la perse.

Visage marqué par ces étapes franchies

La ligne éternelle du ciel, pourra-t-elle la trancher ?

Long trajet vers sa trachée à mâcher des dragées

S’arrange-t-elle pour sortir de ce quotidien drastique ?

Pleure car se tient la santé à la boisson et noyé autant qu’un poisson

Le poison de ces missives que voici :

Une jeune femme laissée pour mémoire, à d’mi morte

Enlaçant ses enfants, articulant à demi mot :

"Vous êtes l’unique grand bonheur que j’ai connu

Nu sans homme au domicile, de nobles valeurs, j’ai promu. 

Mais promet moi de ne pas te lasser, de passer

Ton chemin, quand tous mon foyer à construire j’ai pensé"

Dépensé à la lumière des sombres passages,

Un pas plus deux messages, il l’invite à des massages

Sa progéniture s’dénature, trouve un sens au mot mature

avant d’esquisser leurs premières ratures

S’inocule n’importe quelle fibre, elle recule et laisse le présent décidé de son livre

Son existence prend son sens à-travers ces doux cieux

Au désir, rien de judicieux pour garder la justice loin de ses yeux !

Pierre et bois habite cette poitrine

Un poids d’lettrine, une vitrine de sentiments moites, ma médecine

Je ne peux l’admettre, tu es seule face à ce grand rien !

Essaye de voir plus loin, même si tu penses te battre pour rien.

Cédric Mesas

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4 février 2011 5 04 /02 /février /2011 08:00

Sports d'hiver

Comment bien foirer son petit séjour aux sports d’hiver

par Ysiad

 

Aujourd’hui, tout en gardant en mémoire la devise selon laquelle "foirer, c’est bien, mais bien foirer, c’est mieux", nous partons en famille avec le chat pour les sommets enneigés des Hautes Alpes, histoire de prendre un peu d’altitude.

 

Et pourtant. Les sports d’hiver, ce n’est pas votre truc. Vous aimez la montagne, oui, ses crêtes éblouissantes se détachant sur un ciel d’azur, oui, les chocolats réconfortants dans les relais d’altitude, oui, le fromage onctueux dans le ruban duquel vous enroulez votre morceau de pain, oui. Vous aimez tout cela. Si la montagne se bornait à ces joies simples, ce serait bien. Et ce serait encore mieux si vous saviez skier. Là est le premier hic. Vous skiez comme un pied, et même comme un double pied. Plus nulle et raide que vous sur deux planches, il n’y a pas. Franchement, skier avec vous n’est pas une sinécure. Il y a toujours quelque chose qui ne va pas. Ce sont les fixations trop serrées qui vous font mal, le bonnet qui gratte, les lunettes que vous avez perdues, ou encore vos doigts de pied, que vous ne sentez plus. Vous trépignez souvent. Grognez, pestez. C’est d’ailleurs pour cette raison que votre conjoint vous laisse assez loin derrière lui dès qu’il s’agit "d’attaquer une piste noire". Il skie comme un dieu, là est le deuxième hic. Vous aimeriez bien, vous aussi, éprouver ce merveilleux vertige que donne la vitesse quand elle est contrôlée. Or au-delà de dix à l’heure, vous ne contrôlez plus rien. Attaquer une piste noire ? Pour vous, cela revient à paumer ses moufles dès le premier virage et se prendre gadin sur gadin sur les plaques de verglas pour finir par se vautrer au bas de la pente, la tête la première et les skis en croix. C’est comme ça, vous n’y pouvez rien. C’est sans remède. Vous êtes seule, dans le grand désert blanc de la montagne hostile et sans pitié pour les débutants de votre espèce qui enfilent leurs chaussures à l’envers, et se retrouvent projetés sur le toit du téléski, parce qu’ils ont oublié de lâcher la perche. Après tout, chacun doit faire ses expériences, tout comme les enfants ont impérativement besoin de bon air cette année, et c’est ainsi qu’après avoir relevé une publicité faisant état de jolis appartements dans des chalets de bois, en amont d’une station charmante et conviviale, vous vous retrouvez à P. St V., dans un studio de quinze mètres carrés, à un gros kilomètre de la station, face à une barre de béton. Sans vue sur la montagne, et sans appareil à raclette. Et le chat boude, le radiateur est glacé. Enfin. Vous avez eu le temps de louer les skis, c’est toujours ça.

Dès le premier jour, comme pour rattraper les choses, un grand soleil pur se lève au-dessus des montagnes. Pas un nuage, le ciel est lavande. Les enfants piaffent. Ce serait dommage de ne pas profiter illico de cette splendide journée, d’autant que la météo annonce de la neige les jours suivants. Il n’y a donc pas de temps à perdre.

Il y a si peu de temps à perdre que vous voilà tous les quatre sur la banquette du télésiège, qui vous hisse lentement mais sûrement vers le point culminant. Bientôt il n’y a plus de sapin, le ciel est toujours bleu dur, et la vue panoramique. Le massif des Ecrins est là, droit devant vous, découpé dans l’azur. Qu’elle est grisante, la sensation d’être sur le toit du monde ! Si seulement vous pouviez contempler les beautés qui vous entourent ! Mais non. C’est impossible, les enfants veulent s’élancer tout de suite, le conjoint aussi, qui ouvre la descente. Allez, M’man, on y va ! Quand faut y aller…

Et comme ils vont vite ce matin-là ! Tous trois dévalent comme des bombes sur la neige toute fraîche, anoraks gonflés, bâtons à l’oblique, corps dans la pente, attaquant les virages les genoux fléchis, faisant des boucles serrées quand la piste devient trop pentue, au début vous attendant un petit peu, pour la forme, mais à peine les avez-vous rejoints qu’ils repartent, cette fois-ci tout schuss, ivres de vitesse et de liberté. Bien, bien, bien. Qu’ils filent. Qu’ils bouffent de la neige à toute berzingue, qu’ils vous oublient. Chacun son rythme. Il n’y a personne sur la piste ce matin-là, vous ne risquez pas de percuter un surfer, avec votre anorak orange vif et votre style si singulier, on ne risque pas de vous rater. C’est toujours ça, pensez-vous en continuant prudemment la descente. Cela fait longtemps que vous avez renoncé à les suivre, et vous n’êtes pas près d’y arriver, avec toutes les cigarettes que vous avez fumées durant l’année et ces douleurs régulières que vous ressentez maintenant dans les genoux. Allons bon, ruminez-vous, il vous faudrait des articulations toutes neuves et de nouveaux poumons, mais enfin. A la montagne, vous ne fumez pas, l’air est trop vif. C’est toujours ça de moins dans les bronches, pensez-vous en plantant votre bâton, alors que votre fille vous attend, impatiente, un peu plus bas, pour vous recommander de ne pas rater l’embranchement vers "Les chamois", une piste verte rejoignant la station.

On s’attend en bas, M’man ! vous lance-t-elle dès qu’elle aperçoit le pompon de votre bonnet. C’est ça. En bas. Va, file, glisse, dévale… Vous continuez, laborieusement, virage après virage, en vous demandant ce que vous faites là et pourquoi la douleur articulaire s’amplifie, mais heureusement, les premiers toits apparaissant au fond de la vallée, vous touchez au but. Un peu de courage. Une petite flexion sur les jambes et tant pis si ça fait mal, on pousse sur les bâtons, on prend un peu de vitesse en évitant de partir en vol plané sur les bosses, on freine…

Et on se viande en beauté, après avoir exécuté son dernier virage.

Paf.

A l’arrêt.

Le nez dans la neige.

S’ensuit une douleur fulgurante, comme si un gros élastique avait claqué sec à l’intérieur du genou gauche. Lequel se métamorphose très vite en pamplemousse. En melon. En citrouille. Allo, les secours ?

Bravo. Bien joué. C’est foiré.  

Mais si par miracle, une heure de brancard plus tard, le médecin de la station vous apprend d’une voix claire que vos ligaments croisés sont rompus, et que l’opération eût été parfaitement envisageable si vous aviez eu vingt ans, mais que maintenant, vu votre âge, ça ne vaut plus le coup de tenter quoi que ce soit, alors seulement, le petit séjour aux sports d’hiver aura été bien foiré.

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2 février 2011 3 02 /02 /février /2011 08:00

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Les jupes de maman (2/2)

par Jordy Grosborne

 

Oui, la liberté me fait vomir car je ne supporte plus cet amas de poutres et de cordes, cet incessant mouvement, ce continu déséquilibre, cette écœurante odeur d'algues, de renfermé et de pourriture. L'humidité ronge mes os et grignote mes rêves. Mes nuits, mes jours, sont peuplés de cauchemars, de bateaux fantômes qui dérivent à la recherche des corps perdus, ceux qui voulaient croire, espérer, vivre et faire vivre… Et parmi tous, le tien Liao, le dernier, le plus cher à mon âme. Toi qui voulais m'emmener monter à tes cotés le long des jambes bronzées entre-aperçues par notre lucarne et accessibles à des milliers de kilomètres de chez nous.

Depuis combien de jour suis-je blotti sous tes jupes maman ?

J'ai osé sortir du cocon tissé autour de mon corps pour aller prendre de l'eau au tonneau. Je me dirigeais par à coups, au rythme des éclairs dont la lueur perçait la coque avant de s'éteindre dans ma cale. Plusieurs fois j'ai failli tomber, mes pieds nus glissant sur le bois détrempé. Mais tu m'as retenu Liao, avec papa et maman. Je n'ai jamais été aussi entouré que pendant ce grand voyage. Toi, me parlant sans relâche, soutenant mon esprit chavirant vers la folie. Ton évocation de pirate claudiquant, le corps pris de soubresauts, transpercé par mon épée et roulant sous les jupes qui sentent encore la sueur de ma mère, tachées par le sang du bout de ses doigts… Et papa, qui ne cesse de cogner sur la coque, me suppliant de le laisser entrer.

Je n'en peux plus. Mon estomac est si rétréci qu'il aspire mon esprit pour se nourrir. Délires, divagations… Je me réveille en sursaut me croyant entouré des dizaines de filles que tu me décrivais. Je cherche leurs jambes où il n'y a que du vide. Toujours ce néant cerclé de jupes. Il y a quelques heures, j'en ai rempli une en me glissant dedans. Pour savoir ce que cela fait. Ça fait froid aux mollets !

Depuis combien de jour le ciel se déverse-t-il sur nous ? L'eau clapote dans la cale sombre et les pattes des rats l'agitent doucement. J'ai empilé coton, lin, jute, dentelles, pour m'en faire un improbable radeau et le reste est sur ma tête pour me rendre invisible aux yeux de tes assassins. As-tu des jupes qui te protègent là où tu es ?

La tempête est terminée et mon estomac revit. La liberté m'accroche de force un sourire.

Les vagues ont du faire remonter des poissons morts par dizaines car les marins en ont jeté des pleins filets à quelques mètres de mon abri de fortune. L'odeur ne me dérange pas. Elle chasse à peine celle de l'huile de coude dont mes narines sont encore imprégnées. Ils ont aussi laissé le soleil faire irruption par la trappe et malgré l'épaisseur du tissu qui me couvre, j'ai eu du mal à réprimer un cri. Est-ce le souvenir de cette lueur, fragment de soleil qu'on voyait par la lucarne de la cave ? Ou celui de celle t'emportant avec elle à jamais ? Ou simplement mes yeux trop habitués à la pénombre ! J'aurais en tout cas préféré ne rien voir à ce moment précis. Celui où un marin enfile une jupe et entame une danse ridicule avec son compère. Ils t'ont tué une seconde fois maman, ridiculisant l'instrument de ta mort lente, mais je n'ai pas bougé ! Peur de mourir ou envie de vivre ? Peut-être la peur de mourir avant d'avoir vécu, me souffles-tu. Tu as sacrifié ta vie au nom de ce fantasme commun. Je n'ai pas le droit de disparaître avant de te le faire partager par tous mes sens.

Un long frisson me parcourt soudain. Lors de sa danse obscène, le marin à la jupe a posé le pied sur un reste de poisson dont je m'étais rassasié. Il l'a longuement observé, sans un mot, mais son regard s'est porté sur un rat de passage et il a juste haussé les épaules. Au milieu des escaliers, se débarrassant de son accoutrement, je l'ai entendu dire à l'autre marin qu'on toucherait terre dans trois jours. Ça fait combien de nuits quand les jours sont noirs de cale ?

Un cri sur le ponton me sort brutalement d'un rêve obsédant depuis notre départ.

J'étais dans notre cave et les aiguilles jouaient leur air quotidien, mais je leur tournais le dos, les yeux rivés au soupirail. Deux jambes bronzées étaient arrêtées devant moi, un peu écartées, rehaussées par des talons hauts. J'ouvre doucement la lucarne, je passe lentement ma tête et ma main se posent sur une cheville. Prenant appui sur une machine à coudre, mon corps passe à son tour tout entier par la petite fenêtre. Mes deux mains sont alors accrochées aux genoux et je garde la tête basse. On a tellement peur de briser le charme quand le désir ardent devient accessible, qu'on préfèrerait retourner dans la désespérante certitude et continuer d'espérer, simplement espérer. Qui sait ce qu'il y a derrière l'espoir ? Mais tu es là, grand frère, avec papa, maman et tous les équipages des bateaux disparus avec leurs illusions, me forçant à regarder. Tu me prends la main et la monte doucement sous la jupe, suivant le galbe des cuisses. J'entends, loin derrière, la voix de notre maître hurler pour que je reprenne le travail, puis il vient m'attraper, me tirant violemment par les pieds. Mais je tiens bon, aidé par des dizaines de bras et de mains, accrochés fermement à la chair cuivrée. Mes doigts fébriles ont atteint le haut des jambes, là où même nos rêves ne pouvaient voir… Et j'ai enfin levé les yeux, l'esprit en cavale sur le nouveau monde offert. J'ai contemplé l'inabordable et j'ai pleuré.

J'ai du les refermer, ébloui par tant de lumière.

Réveillé en sursaut, je plisse les paupières, un vide insondable dans le cœur de n'avoir pu continuer de rêver. La trappe est grande ouverte et le soleil est entré tout entier dans la cale. Les hommes déchargent une partie des marchandises. Heureusement, ils s'arrêtent un peu avant mon abri et s'en vont étreindre la terre ferme avec des cris de joie.

Je ferai comme eux dans quelques heures, quand la nuit sera revenue, les cris en moins. Juste le tien, Liao, avant que ton corps ne fasse qu'un avec la mer. Je sors de ma poche le papier que tu m'avais donné. Ce mot doux d'espérance. Dessus, il y a un nom, une adresse et un numéro de téléphone. Une personne que nous devions contacter dès notre arrivée. Celle que tu connaissais, celle qui avait réussi le grand voyage, celle qui allait guider mes pas en ton absence. Tu m'avais dit ne plus avoir de nouvelles d'elle depuis longtemps, mais nous savions qu'elle serait là pour nous, pour moi. Elle te trouvera du travail pour refaire ta vie, et te laissera le soin et le temps de la vivre, susurres-tu à mon oreille.

La trappe était restée ouverte et les rayons du soleil perlaient sur les pétales multicolores des jupes de maman. Je n'osais plus les quitter… Les caressant, les respirant, les humectant de mes larmes enfin libérées. Ma mère n'avait pas failli, m'accompagnant et me protégeant jusqu'au bout du périple. Pourquoi Liao ? Il y avait bien assez de place pour deux !

En guise de réponse, je ressens juste ton souffle dans mon dos, me poussant vers l'ailleurs.

- Et toi ! T'es pas là pour admirer le paysage ! Ça ne fait pas une semaine que tu es arrivé et tu n'as pas atteint une seule fois le quota. Je vais te renvoyer dans ton pays si tu ne fous rien. Ici, ce n'est pas pour les glandeurs…Je suis déjà assez sympa de te donner du travail, un toit et du riz. Tu dois aimer ça le riz, non !

Je soupire et referme le soupirail de la cave. Ma machine est juste en face. Une chance ! Je repose le pied sur la pédale, la même, et lui donne un mouvement devenu plus naturel encore que la marche. Juste avant que mes yeux ne s'accrochent à la cadence de l'aiguille, des jambes bronzées s'arrêtent devant moi, un peu écartées, rehaussées par des talons hauts… Et masquent la pointe de la Tour Eiffel.

Mon regard ne cherche même pas à monter le long. Je sais maintenant ce qu'il y a dessous !

Je ne t'entends plus Liao ! J'espère en tout cas que tu ne vois pas, comme moi, ce qu'il y a derrière l'espoir, sous les jupes des filles !

 

Depuis plusieurs jours déjà, je ne suis plus ton flibustier. Je ne parviens toujours pas à arracher de ma tête le "plouf" affreux qui a suivi ta capture. Tes chuchotements me hantent. Je les entends bien souvent ! Ce sont les soupirs d'un bateau qui me traîne là où tu ne seras pas.

La liberté me fait vomir…

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1 février 2011 2 01 /02 /février /2011 14:36

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L'homme ne sait jamais ce qu'il va devenir quand il entreprend de ne pas suivre un chemin tout tracé. Partir, c'est se retrouver dans une attente inquiétante, celle de la destination, de son terme et de sa physionomie ; c'est aller dans un espace où tout peut être remis en question, c'est prendre le risque de ne plus être comme tout le monde, d'être pris dans la solitude, de ne plus savoir qui on est et où on en est, de divaguer en quelque sorte.  

 

Les jupes de maman (1/2)

par  Jordy Grosborne  

 

Vomir ! La liberté me donne envie de vomir ! C'est comme pour manger, si on a perdu l'habitude, ça porte sur l'estomac et l'indigestion est inévitable. Maman croyait le corps humain "intelligent". Pour éviter la satiété, il nous rend malade sitôt dépassé notre poignée de riz quotidienne. "Il est le garde-fou de notre réalité miséreuse", disait-elle à qui voulait l'entendre. Garde-fou, peut-être bien… Certainement pas garde-manger ! Mais un être humain ne se réduit pas à ses fonctions digestives… A jeun, mon estomac rapetisse. Prisonnier, mon esprit ne se restreint pas lui, il s'accroît plus encore, me fait sentir les effluves de nourritures inaccessibles et pourtant si proches, là haut, au cœur des rues touristiques. Dans ces dédales aux mille couleurs, les étals s'étendent, et la milice garantit que nous n'y toucherons pas quitte à tâter de la matraque et des bottes. Alors mon esprit s'échappe vers des contrées ou flâner n'est pas un vain rêve.

J'avais faim de liberté, de fruits et de viandes, de vie et ma ration quotidienne ne me contentait plus ! Voilà, entre autre chose, pourquoi je suis parti.

Oui, la liberté me fait vomir, et ce n'est pas de l'avoir trop savourée !

Je caresse un peu plus entre mes doigts engourdis le tissu des jupes sous lesquelles je m'enfouis depuis des jours dans cette cale sordide ! Moi qui fantasmais à propos des dessous - pans de coton multicolore, de lin, de dentelle - des filles, passantes aperçues depuis la cave où je travaillais, me voilà désormais tout entier enterré sous ces morceaux de rêves inexplorés. Le soupirail aux trop rares rais de lumières donnait sur une de ces fameuses rues touristiques. Au-dessus de nos vies, une boutique parmi tant d'autres. Notre " protecteur " y vendait aux étrangères des habits " De première qualité ! " Comme il le susurrait, confident d'un instant fugace, aux oreilles des femmes de passage venues se vêtir sur notre dos… Au sens propre comme au figuré. Nous, nous demeurions au niveau inférieur, le degré zéro de l'humanité, avec cette chaleur infernale faisant pleurer nos corps d'une transpiration acide et glisser nos doigts sous les aiguilles des machines à tricoter du souvenir pas cher. Des familles entières, de l'aïeul à l'à-peine-né, avaient l'estomac un peu plus rétréci chaque jour et l'esprit ivre de passer par-delà cette lucarne, inaccessible petit fragment de soleil. Parfois, nous regardions cette lumière et cherchions à y croiser le regard de dieu, juste pour comprendre. Certains d'entre nous avaient cessé d'y croire et travaillaient, sans relâche, mécaniquement, tentant d'ôter toute parcelle d'humanité de leur âme, car seule une bête peut accepter d'être traitée comme une bête. On peut mourir de faim, pas de devenir un animal.

C'est beau, une jupe, c'est doux. Toujours en mouvement, ça dévoile l'essentiel au gré des pas et du vent, et suscite des espoirs inavoués le long des jambes fines et bronzées. Aujourd'hui, plus que tout autre jour, elles sont un sanctuaire inespéré.

J'ai eu tant de chance de pouvoir m'y reposer, m'y cacher. Mon pauvre Liao, combien j'aurais aimé t'y laisser une place à mes cotés. En ton absence, j'ai désormais peur de m'y perdre !

Un sinistre craquement me surprend et je me recroqueville plus encore dans ce recoin où ma vie se cantonne depuis, peut-être, plusieurs semaines. J'ai perdu la notion du temps. La tempête se déchaîne au dehors et la coque du bateau ne cesse de se plaindre sous les assauts de l'océan. J'ai l'habitude de me blottir au pied des murs, la tête dans les bras, sous les coups redoublés de la police, du patron de la cave, des autres…Leurs bottes, leurs poings, étaient aussi inéluctables et réguliers que ces vagues faisant gémir le navire, et je gémissais, moi aussi. Mais je n'étais pas seul.

Liao, mon grand frère, mon refuge. Tu me hantes. Ils sont venus te chercher il y a maintenant une éternité, ne me laissant que ton absence. La force de quitter ce monde détestable, mais sans surprise, tu me l'as donnée. Le courage de m'enfuir, tu me l'as soufflé. L'envie d'aller voir tout en haut des jambes, tu me l'as offerte. Ta vitale présence, le sens de tout ceci, ils me l'ont volé.

On travaillait ensemble dans cette cave, avec nos parents, au début. Nous avions d'autres frères, mais pas de sœurs. Pas une fille qui puisse avoir le droit de vivre plus de quelques jours dans ce monde de rendement absolu. Notre mère n'avait pas le choix.

Nous nourrir, tous ! Voilà l'idée obsédante de notre père lorsqu'il a décidé, les mains jointes et les yeux humides, de nous abandonner pour trouver de l'argent en allant vers l'occident. Dans la petite pièce où nous dormions ensemble, nous entendions nos parents chuchoter. Des grands silences étaient régulièrement entrecoupés des sanglots maternels. Mais nous ne comprenions pas. Sauf toi, Liao. Toi, tu savais. Ce soir où les pleurs de notre mère furent plus intenses, ses larmes se frayant un chemin entre les crevasses des mains paternelles. Ce soir où tu t'es glissé jusqu'à eux, comme tout aîné l'aurait fait, pour partager leurs peines. Ce soir où tes yeux brillaient en te glissant à mes cotés.

Le lendemain matin, papa n'était plus là et notre mère semblait plus vieille de mille ans.

C'est ce matin là, Liao, que tu m'as expliqué les bateaux voguant vers l'occident, avec l'espoir de dizaines d'hommes comme seule marchandise… Et bien plus tard, j'ai appris les cimetières flottants, les corps dérivants, l'espoir agonisant et le corps de notre père porté par la houle.

Ils sont venus te chercher, mon frère, et c'est de ma faute…

Nous voulions partir nous aussi, mais notre mère s'y refusait, étreinte par la crainte que le monde meilleur ne soit pour ces enfants, constitué que d'eau salée de mer et de larmes. Maman, usée jusqu'à la trame des jupes tissées quinze heures par jour, ne peut plus nous prodiguer ses conseils aujourd'hui, mais elle nous a légué un tas de ballots de tissus multicolores.

Liao a donc échafaudé ce plan. La majeure partie de nos créations textiles partait vers l'Europe à bord de bateaux comme celui-ci pour y être vendues.

- Ces bateaux là ne coulent pas, m'avais-tu dis un soir, assis sur le ponton du port, le regard fixé sur le point où la mer tombe dans le giron de l'occident. Leurs marchandises sont bien trop précieuses, avais-tu terminé en souriant amèrement.

On avait embarqué clandestinement deux jours avant le départ, cachés entre les sacs de jupe, avec comme tout bagage un esprit démesuré et quelques provisions. Rien de grave, nos estomacs étaient depuis longtemps réduits comme peau de chagrin. Et si l'appétit revenait avec la liberté, il nous restait les vivres de l'équipage et les tonneaux d'eau douce étaient à portée de main.

L'angoisse et l'exaltation se disputèrent dès le début du voyage. Tu tentais d'ignorer les pas des marins martelant le pont au-dessus de nos têtes, d'ignorer que nos vies ne tenaient qu'à un fil. De la cave à cette cale, elles n'avaient jamais tenu à plus. J'aimais t'entendre chuchoter les souvenirs des parents, nos rêves d'enfants, nos jeux de rues… Chuchoter à mon oreille le monde de notre destination, maintes fois conté et si peu rencontré… Chuchoter des histoires où tu me laissais le plus beau rôle. J'étais l'aventurier, le soldat, le conquérant, l'explorateur et à chaque fois tu étais mon faire-valoir. Mon personnage préféré restait le flibustier des mers. Nous mimions des combats effrénés, silencieux, avec nos sabres invisibles et je portais fièrement le bandeau noir fabriqué par tes soins. Je l'ai, depuis ce jour maudit, enroulé autour de mon poignet et il m'accompagnera jusqu'à ma mort. Ce jour où, singeant avec force l'abordage de ton navire, j'ai glissé sur le sol humide, comme des milliers d'enfants dans les rues et cours d'écoles. Mais moi, j'étais à celle de la vie. Je me suis rattrapé tant bien que mal à une planche, une simple étagère pour des centaines de jupes. Elle n'a pas supporté ce poids supplémentaire et dans un vacarme assourdissant, elle s'est écrasée au sol, m'ensevelissant sous une montagne de tissus de toutes les couleurs, à moitié assommé.

Très vite, les cris ont martelés le silence, scandé par les bottes dévalant l'escalier qui menait à notre nouvel univers. La trappe ouverte à la volée te surprit, debout, sans que tu puisses esquisser un geste. Le jour aveuglant inonda la cale, manquant de me noyer autant que des litres d'eau salée l'auraient fait. J'ai compris après que tu n'avais pas cherché à te cacher, t'assurant simplement de ma sécurité, enfoui sous les jupes, et t'assurant surtout qu'ayant capturé leur clandestin, les marins n'en chercheraient pas d'autres. Tu as rompu ton fil pour prolonger le mien, mon frère. Pourrais-je seulement savoir à quoi il me relie désormais ?

à suivre…  

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30 janvier 2011 7 30 /01 /janvier /2011 08:40

Grandeur-Nature.jpg

 

Ma chienne sur la dune

par Jean Calbrix

 

La dune au loin serpente entre mer et lagune,

Contraste de couleurs : émeraude et vert chou.

Des nappes de bruyère ornent comme un bijou

Les dômes d'ocre blond se dorant à la brune.

 

Je retiens mon setter, chasseuse peu commune.

Je la lâche, elle part comme un coup de grisou,

Truffe au vent, tête haute, et fonce sur un trou,

Puis court dans les oyats, semblant chercher fortune.

 

Je siffle, elle s'arrête et reste patte en l'air.

Une alouette fuse, elle fond tel l'éclair.

Tout son corps se détend et se plie, élastique,

 

Zigzaguant au gré des coups d'ailes de l'oiseau.

Que j'aime ces instants de course fantastique

Où mon oeil ébloui goûte un fameux tableau.

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28 janvier 2011 5 28 /01 /janvier /2011 23:29

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Il est 23h10 heure locale. Il y a une heure la place de Talaat Harb (centre ville), a été plongée dans le noir. Quand la police coupe le courant, c'est qu'elle s'apprête à tirer sur la foule. (Cris d'Egypte)

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27 janvier 2011 4 27 /01 /janvier /2011 08:00

pouce-pied.jpg

Restons un moment du côté des péripéties animalesques et profitons-en pour nous rassasier des frasques culinaires de l'ami Jean-Claude Touray

 

Le POUCE-PIED qui voulait faire un repas

 

Fixé par un tuyau très prisé des gourmets

Sur un socle rocheux que la vague battait

Dans la zone agitée des grands déferlements,

Un certain Pouce-pied tenait un restaurant.

Aimable amphitryon pour tous,

Il prêtait son dos volontiers

Au voyageur pressé

Qui voulait manger sur le pouce

Quand un autre plus familier

Prenait son pied.

Ce bistrotier aurait bien aimé voyager

Mais, fixé au rocher, il ne pouvait bouger.

Quand il faisait son du Bellay il murmurait :

"Je donnerais trop bien

Le voyage d’Ulysse et le mont Palatin

La douceur angevine et tout son tralala".

Faisant alors son Brillat

Savarin

Il disait, larmoyant : "je donnerais tout ça

Simplement pour faire un repas

Dans un grand restau parisien".

Un bon génie qui déjeunait de bigorneaux

Entendit ses soupirs et comprit ses sanglots.

"Y’a pas d’souci, tu as droit à trois vœux l’ami

Et le premier sera

Un voyage à Paris pour y faire un repas".

Sitôt dit, sitôt fait et par tapis volant

Le pouce-pied

Est transporté

Sur les Champs-Elysées

Aux cuisines d’un restaurant.

Il y parle avec le gérant.

"Faire un repas ? N’y songe pas

Pauvre Pollicipes cornucopia.

Tu n’es homard ni araignée

Mais simple petit crustacé

Il n’y a que très peu de chair en toi

Pas d’quoi en faire un plat, moins encore un repas…

Par amitié pour le génie

Qui t’a fait venir à Paris,

Demain soir je te flambe avec un gros homard

Au calvados du père Magloire

Et cette immolation fera ta gloire.

MORALITE

Ce propos dégrisa tout soudain Pouce-Pied,

Qui s’écria : merci Monsieur n’en jetez plus

"Faire un repas" est en français très ambigu.

Cuisinier, gastronome ou chair à déguster,

Sont trois rôles distincts illustrant bien le thème.

J’avais pris "gastronome", hélas j’ai vite vu

Que vous ne pensiez pas au même.

 

Note du barman : le pouce-pied a une belle cuisse bien dodue et copieuse enveloppée dans un bas de soie noire... et c'est la chair de la cuisse dénudée que l'on déguste (d'après Lugar do Olhar Feliz)

 

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