Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
9 mars 2011 3 09 /03 /mars /2011 08:00

In-the-sky.jpg

9 mars 2011, jour du 701 au café, l'histoire continue…

In the Sky

par  Sylvie Dubin

  

Elle n’avait pas la moindre idée de la façon dont elle traiterait le sujet. En vérité, il faut le dire, elle n’avait pas la moindre idée tout court. En découvrant la consigne - Réinventez le monde -  elle avait ressenti cette crispation de l’âme qu’on éprouve parfois dans les grandes émotions et qui nous rend soudain absents. Elle se sentait indifférente à tout, au-dessus ou en dessous de tout, flottant dans une sorte de néant. Autour d’elle, les autres candidats bourdonnaient, visiblement très inspirés. La plupart lévitaient déjà. Pourquoi diable ne décollait-elle pas ? L’enjeu, sans doute. Elle était pourtant la meilleure, la plus brillante : elle était Lucie. L’orgueil la ramena à elle, et à la panique.

Quand on avait annoncé sur toutes les ondes de l’INVERSU qu’Il organisait un concours de créativité, on avait cru d’abord à un canular. Mais les dirigeants confirmèrent l’incroyable nouvelle. Mieux : toutes les œuvres en compétition, même les recalées, seraient réalisées dans Son atelier. Il faut bien entendre cela : toutes viendraient à l’existence ! Lucie s’était interrogée sur le but de cette manœuvre bien peu dans la manière du Maître. Était-Il en panne d’inspiration ? Préparait-Il Sa succession ? Quoi qu’il en soit, Lucie voulait se faire remarquer de Lui. Les concurrents avaient été triés sur le volet. Quand elle montra sa nomination à ses parents, ils entortillèrent leurs fluides l’un à l’autre, ce qui était toujours chez eux un signe de grande perplexité - et les Yfer s’emmêlaient souvent les fluides devant leur fille unique. "Qu’as-tu été inventer ?" demandèrent-ils inquiets. "Mais rien encore !", répliqua Lucie. "C’est pas malin", avaient-ils soupiré en chœur dans un grand bruit de câbles grésillants.

Il n’y avait que sept heures d’épreuve, il ne fallait pas mollir. Elle avait déjà laissé passer trop de temps. Elle devait retrouver la maîtrise d’elle-même et de son génie. De la méthode. Souffler, respirer. Se rassembler en son centre. Feindre d’accepter ce néant indéterminé – pléonasme stupide à bien y penser. Au commencement, Lucie accepta donc le vide en elle, se laissa planer au-dessus de la surface des choses. Et soudain, la lumière se fit ! La solution était là, depuis le début, à sa portée. Et la solution était simple : elle devait rompre avec le style du Maître, avec ses œuvres régulières, immobiles, immenses, muettes et éternelles. Depuis toujours, les imaginations étaient tétanisées par le respect et on se contentait de Le répéter, plus ou moins habilement selon les talents. Elle regarda ses compétiteurs. À sa droite, on travaillait un chiligone noir sur un fond noir pour tenter d’exprimer encore le concept d’infini ; à sa gauche, on osait le blanc tout blanc, signe d’Absolu. L’art est difficile. Se réjouissant à la vue de ces vaines et serviles inventions, Lucie résolut avec quelque malice d’aller à l’envers. L’impur, le bancal, le mouvant, l’essentiellement imparfait : voilà l’impensé, voilà l’inédit ! Et parce que les autres jonglaient avec les Idées pures et stables, elle se tourna vers le sale et le précaire. La matière. Ce qu’elle créerait, elle, Lucie, serait comme le caillou dans la chaussure ou le grumeau dans l’idéale fluidité d’une pâte. Réinventez le monde demandait le Maître ? Lucie savait maintenant comment faire cela.

À la fin de la quatrième heure, elle avait déjà formé une espèce de sphère aplatie à ses deux pôles qu’elle planta de guingois sur un axe – et qui ne pourrait donc jamais tourner rond. Elle avait appuyé ici pour faire un creux, ajouté là une bosse, de sorte que la boule était chaotique à souhait. Elle avait mêlé le dur au mou, l’horizontal au vertical, le clair à l’obscur, elle avait rendu son œuvre absolument indéchiffrable. Puis elle fabriqua dans des matériaux jamais vus une série de petits objets aux formes et tailles diverses qu’elle répartit sur cette boule innommable, sans ordre ni mesure, et qui se mirent à pulluler, les uns dans le liquide, les autres en suspension, un certain nombre enfin sur la croûte elle-même : cinquième heure. Elle vit que cela était bon. Son monde était beau de cette beauté nouvelle des choses enfin fragiles qui peuvent finir un jour. À la sixième heure, elle se reposa, certaine de surprendre le Maître, de s’en faire aimer peut-être. Alors elle se mit à rêver.

Elle ne vit rien des sourires narquois des autres artistes autour d’elle. Ils avaient pris note de sa léthargie, s’en étaient réjoui intérieurement car ils redoutaient cette concurrente dont ils connaissaient le talent. Ils l’avaient surveillée du coin de l’œil, suivant avec inquiétude les premiers signes de transes créatives. Quand il fut évident que Lucie tenait une idée, que cette idée la transportait, ils sentirent tous que leur cœur se mettait à bondir dans leur gorge. Et tous furent tentés : ne pouvaient-ils copier un peu l’idée de Lucie ? Ce n’est que lorsqu’ils virent apparaître peu à peu la boule dégoûtante sous ses doigts, doucement pétrie dans des matières ignobles, qu’ils se mirent à respirer normalement. Lucie était complètement hors concours ; le libellé exigeait qu’on réinvente le monde. Ré-invente, ça signifie qu’on l’invente à nouveau, et pas qu’on invente du nouveau. Erreur d’interprétation ! Oui, Lucie n’obtiendrait pas de prix, elle serait recalée. Elle allait tomber de haut, la vaniteuse. Mais Lucie rêvait. Cependant, comme la fin de la septième heure sonnait, elle revint à elle et se rendit compte qu’il manquait quelque chose. Mais quoi ? Vite ! Quoi ? Prise de panique, elle commença en toute hâte une autre série d’objets mais n’eut pas le temps d’achever. Puis elle se dit qu’il était heureux que le gong eût sonné ; ces éléments-là risquaient de dégrader l’ensemble : trop subtiles et peu maniables.

Le Maître apparut. Il passa dans les rangs. Tout l’INVERSU vibrait. Juste avant qu’Il parvînt à elle, Lucie souffla sur sa drôle de boule, de sorte qu’elle s’anima dans un carrousel endiablé, grouillant et coloré. Il s’arrêta devant la chose stupéfiante dont elle avait accouché dans la joie. "Le titre ?", fit le Maître. Lucie n’y avait pas songé ! Était-ce dans le règlement ? Elle réfléchit frénétiquement. "In the sky", lâcha-t-elle platement. Elle vit qu’Il était intéressé, devina même qu’Il était jaloux. Oui, c’est exactement cela : jaloux. L’œuvre de Lucie était fabuleuse, plus fabuleuse que tout ce qu’Il avait créé jusque- là, parce qu’animée. "666ème prix : Yfer ", proféra le Maître. Elle venait aussi de comprendre qu’Il n’aimait pas les femelles.

Alors, comme Il lui tournait le dos, elle introduisit subrepticement deux des petits bipèdes inaboutis qu’elle avait d’abord mis au rebut. On n’y avait vu que du feu mais le ver était dans la pomme. Ces poupées étaient les plus disgracieuses qu’on pût imaginer ; elles gâteraient irrémédiablement l’ensemble. Puisqu’Il ne l’avait pas distinguée, puisqu’Il l’avait même humiliée en lui donnant ce rang minable, alors qu’Il eût pu aussi bien, plus charitablement, la disqualifier, elle Lui offrait avec une joie maline cette œuvre empoisonnée. Car Lucie avait vu en un éclair, comme si elle eût été douée de préscience, tout le parti qu’elle pouvait tirer de son abaissement. Son intelligence aiguë, mise, depuis sa naissance, au service du Maître, se retournerait désormais contre Lui. Dépit de femme, vengeance d’artiste. Il avait promis à tous les concouristes de voir leur maquette réalisées grandeur nature ? Parfait ! Ses ouvriers allaient produire celle-ci qui ferait parler d’elle pour les siècles des siècles. S’Il avait osé faire croire à tous qu’en pétrissant cette boule, elle avait déchu à Ses yeux, Il venait aussi, en la rejetant, de faire une sacrée boulette…

Lucie rangea calmement son matériel et confia son monde aux appariteurs du Maître. "Terrible", chuchota l’un d’eux en le tenant devant lui à bout de bras, avec une mimique d’effroi. "Terr…", commença l’autre. Mais Lucie les regarda et ses yeux foudroyaient. Tous deux se turent.

 

Repost 0
Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso nouvelles
commenter cet article
7 mars 2011 1 07 /03 /mars /2011 23:18

700

700-image.jpg

 

Bella ciao, version originale des mondine

 

8 mars 2011, le jour des 700 au café célébré par Dominique Guérin, Corinne Jeanson, Laurence Marconi, Claude Romashov, Yvonne Oter, Ysiad.

 

Le sourire de Bastienne

 par Dominique Guérin

 

Jamais il ne s’attarde mais toujours il revient.

Troisième étage sans ascenseur. Quel défi pour un cardiaque qui ne s’ignore pas !

La cage d’escalier du vieil immeuble, toute de blanc fraîchement repeinte, lui évoque… quoi, au fait ? Un hôpital peut-être : oui, un hôpital de l’hexagone, aseptisé, chirurgical, spécialisé dans les pontages coronariens. Absolument pas l’autre, celui dont il cauchemarde, croulant de décrépitude, irradiant la souffrance, suintant la désolation, éventré par les bombes. Il refoule cette vision, l’expulse de son présent en même temps que l’air de ses poumons.

Vade retro…

Le voici en nage et hors d’haleine dès le premier palier. Les marches sont rudes à son cœur recousu. Accroché à la rampe, il s’essouffle mais persévère pour l’amour de Bastienne. Qui, près de lui, a vécu ce que vivent les petites filles au Pays d’Abondance. Pour ensuite le quitter de son plein gré… Tout comme Millie lui avait fait faux bond bien avant elle. Lasse de se morfondre. Dénuée de cette résignation propre, dit-on, aux femmes de marin. Pas du genre à scruter indéfiniment la mer ; encore moins à collectionner les pages glacées des magazines.

Enfin parvenu au terme de sa pénible ascension il récupère avec peine, plié en deux. Poumons en feu, il se désespère, lui l’infatigable sprinter planétaire, de sentir son corps le lâcher et laisser la bride folle à ses souvenirs. Des souvenirs pernicieux, accusateurs, chaque jour plus envahissants. Mais c’est le prix à payer en expiation de ses manquements d’autrefois. Il s’y est résigné : depuis plus de trente ans qu’il plaide coupable !

Le palier immaculé aux portes céruses forme un carré. Porte de gauche : ni numéro, ni nom. Seul repère, le bouton rouge d’une sonnette bombée. Précieuse invite en pointe de sein. Les seins rosés de Millie, lourds, légèrement asymétriques, remodelés par ses mains expertes. Puis les seins couleur sépia des oubliées dont, entre pouce et index, il a irrigué le téton au hasard d’une enfilade de lits offerts. Les seins dorés de Bastienne enfin, haut placés, à peine renflés, exotiques et, pour lui, asexués.

Il inspire à fond et de ses yeux inquisiteurs scrute la sonnette amie, Sésame mamelonné en parfaite harmonie avec le décor lactescent. Adieu son cœur poussif, ses jambes flageolantes. D’un effleurement complice, il déclenche le carillon, trois notes cascadeuses assourdies par l’épaisseur de la porte. L’attente commence. Brève, il le sait. Mais insupportable. Pourquoi en serait-il autrement ? Il a passé la majeure partie de son existence à courir. Patienter n’est pas son fort. Millie le lui reprochait assez.

"Toi et tes fuites en avant" s’exaspérait-elle à l’accueillir, toujours écartelé entre deux trains, deux avions, deux guerres. Il aurait aimé la contenter mais, emporté par son élan, il brûlait les étapes conjugales, incapable de musarder à ses côtés alors que le monde entier s’offrait si opportunément en spectacle. Sous le flot geignard de ses objections, il s’énervait. C’était son métier, après tout. Et elle aimait péter dans la soie, non ?

Son métier : la belle excuse !

Face à la porte close, il s’inquiète. N’a-t-il pas, mi-juillet, préconisé la pose d’un œilleton ? Prudence oblige… Mais Bastienne n’en fait qu’à sa tête. Bastienne ou l’intrus qui la lui a subtilisée. Trois ans déjà : la mauvaise surprise s’éternise. Il a du mal à s’en remettre, refusant l’évidence. Le quitter pour un pilote d’essai ! Impossible d’imaginer Bastienne lui préférant quelqu’un de cet acabit… Elle qui se bouchait les oreilles de ses deux petites mains crispées quand un lointain moteur vrombissait dans le ciel… Qui se réfugiait sous le vaisselier du salon quand un avion franchissait le mur du son… En est-elle à assister aux meetings aériens dorénavant ? Il ne le lui a pas demandé, ne le lui demandera pas. Il veut tout ignorer de sa vie avec l’intrus. Et c’est un clou de plus sur son chemin de croix.

La porte s’entrouvre. Bastienne lui sourit. Sa rancœur s’évapore. Il sourit à son tour et, pour la énième fois, se reproche d’avoir agi à la légère. Bastienne est un prénom mozartien qui fleure bon la campagne, les boucles blondes, les joues roses, la pastourelle. Mais sa Bastienne n’a rien d’une bergère d’opéra ; tout au plus fut-elle un jour une agnelle promise au sacrifice. Et cette agnelle-là ne méritait en aucun cas ce prénom-là ! Il avait fait preuve de précipitation, comme d’habitude. Se souvenant à contretemps des enfants virtuels dont Millie s’illusionnait et qu’il aurait baptisés Aïda ou Giovanni : "Ah, non, quand même pas Parsifal" s’insurgeait alors leur mère en puissance avec un sensuel roucoulement de gorge.

Puis Millie s’en était allée accoucher de vrais enfants, des Pierre, des Marie, des Paul, à qui elle fredonnerait Frère Jacques ou La Mère Michel… Bien fait pour lui !

Il a tant couru…

Le sourire de Bastienne ne la trahit pas ; "insignifiant" : au sens premier du terme. D’un œil réprobateur, il enregistre l’évolution de son ventre, cette monstrueuse excroissance. Pourquoi les femmes se croient-elles tenues d’enfanter ? La grossesse avancée de Bastienne lui paraît le comble de l’inconscience, pire : un total reniement du passé. Il se tait. Pourtant il en aurait des choses à dire. A propos de l’œilleton, par exemple, mais il ravale ses conseils. Un bref instant, la dragonne du Nikon lui scie le cou. Comme lorsqu’il courait, anhélant, l’œil rivé à l’objectif, zoomant au juger, pétrifiant tous les visages d’enfants grimaçants : des visages cueillis en plein élan… Car les enfants aussi courent. Tricotant à petites jambes, droit devant eux. Pour échapper au chat, au loup, aux pétards, au napalm… Quel choc que ses photos en couverture des magazines : ceux-là même que boudait Millie. Réservés aux patients des salles d’attente médicales ou dentaires. L’horreur à la Une sur fond de cancers et de caries. Hélas l’optique grossissante de son appareil ne lui avait pas octroyé le don de double vue…

Millie s’était envolée du nid tandis qu’il s’enlisait à courir les rizières. Clic, clac.

Bastienne s’efface. Il entre, remonte l’étroit couloir, pénètre dans un vaste salon chatoyant. Le blanc extérieur s’est mué en nacre. Les murs s’irisent de reflets mordorés. Un canapé ocre fait face à une table basse incrustée d’émaux bruns. C’est un décor étrange et chaleureux. De hauts lys orangés, piquetés de noir, s’élancent de leur vase Terre de Sienne vers les lambris ambrés du plafond. La pièce porte les couleurs de Bastienne. Les affiche. Un enfant n’aurait pas sa place ici. Puisque tous les enfants courent. Il anticipe le précieux canapé souillé, la table renversée, les lys échoués à terre, le vase pulvérisé. Une vision d’apocalypse ! Mais il serre résolument les lèvres pour ne pas laisser échapper le moindre mot de mauvais augure. Jouer les Cassandre ne sert à rien… D’ailleurs, il ne parlera pas de l’œilleton. A quoi bon. Il se montre trop enclin aux exhortations alarmistes et rechigne à intervenir depuis que l’autre, l’intrus, l’a surnommé ‘le Prêchi-prêcheur’. Cette information, il la tient d’une Bastienne tout sourire et s’interroge depuis sur ce qu’elle en pense réellement : les sourires de Bastienne n’ont jamais traduit ses pensées.

Il soupire et consulte sa montre. Fatale erreur. Le temps est en train de le rattraper pour mieux l’acculer. Il a tant à faire. L’exposition rétrospective de ses meilleurs clichés l’accapare. Des clichés saisissants dont il a honte et qui l’ont, de son vivant, condamné au purgatoire.

A l’époque où il sollicitait sans répit son déclencheur, mitraillant au flash l’enfance martyre, l’avenir se bornait à la traque du sujet le plus pathétique… Le plus vendeur… Fi du message et de la postérité ! Reporter-photographe non engagé : voilà le titre qu’il revendiquait. Ni plus, ni moins. Un voyeur récidiviste, boosté à l’adrénaline. Un super pro de l’instantané honorant les contrats pour lesquels de prestigieux magazines le rétribuaient grassement, ce qui n’était certes pas le cas de tous ses confrères, loin de là.

Il se sucrait sur le massacre des innocents, un massacre à faire frémir de regrets Hérode par son envergure endémique. Non engagé ! Mais trahi par sa signature, laquelle a fait le tour du monde. Au regard des années écoulées, elle est devenue référence, le sacrant Grand Témoin. Un modèle pour ses émules d’aujourd’hui, missionnés à Gaza ou en Irak.

Cette semaine au Centre Pompidou : Galerie et Tapis Rouge… Il a du mal à entrer dans la peau du Maître, lui : un imposteur ! Millie a-t-elle eu vent de l’actuel hommage que lui rend la Profession ? Millie qui le taxait d’impuissance émotionnelle, de cynisme. Qui doutait de son humanité. Millie qui avait d’excellentes raisons d’en douter.

Pourtant, nombre de choses ont changé depuis lors : il a compris. Que l’art pour l’art est un leurre. Que les photos ont une âme. Qu’elles dénoncent et font souffrir. Même réduites à la petite échelle de sa propre vie. A l’instar du doublet exhibé sur l’élégant chiffonnier d’acajou :

‘Bastienne avec lui – Bastienne avec l’intrus’.

Ces deux cadres, disposés côte à côte dans un souci d’équité, le blessent par leur promiscuité. Une pointe d’amer regret le fouaille. S’il s’écoutait, il referait main basse sur Bastienne. Là, tout de suite. Mais l’heure n’est plus aux rapts sauvages ; sa carte de presse est périmée, il a perdu ses passe-droits d’antan. Bastienne en aime un autre et il se fait vieux.

Précédée de son ventre, elle vient à lui. L’enfant gainé de chair remue sous le tissu vernissé de sa robe bouton d’or. Il ne peut en détacher les yeux. Lui ne se voyait pas père. De promesses en dérobades, il a usé Millie : elle avait profité d’une de ses absences répétées pour plier bagages. Pas d’enfant, plus d’épouse !

Bastienne se meut doucement. Sa tranquille assurance l’apaise. Elle s’est toujours montrée si apte au bonheur. Si déterminée. Trop sage pour avoir conçu un enfant autrement qu’à son image mais, bonne fée, lui ayant sûrement accordé le privilège du rire dès son conception. Elle qui ne riait jamais et ne souriait que pour sourire… Il ferme les yeux, frissonne, bascule dans son sempiternel cauchemar éveillé. L’hôpital grouille de gosses et de vermine. Il ajuste son appareil, la pellicule se repaît de visages hallucinés, impressionnant à l’infini les multiples facettes du désespoir juvénile. L’urgence l’électrise. Son avion décolle bientôt. Il ne peut s’éterniser : sa vie est à un décollage près. Peut-être le dernier dans ce pays violé. Partout le surpeuplement, la crasse, les cris, l’horreur. L’odeur le cerne. Une odeur de mort : celle de son gagne-pain, qui n’atteint pas son sens moral.

Il n’est pas censé avoir le nez délicat, ni s’apitoyer sur l’abomination ambiante.

Les rares menottes convulsives tendues vers lui le laissent de marbre. Voici bien longtemps qu’il est immunisé contre toute forme de compassion. On le paye assez cher pour ça…

Quoi que lui ait reproché Millie durant leur décennie de mariage, qu’aurait-il pu entreprendre d’autre ? Au mieux, une carrière artistique dans la défense des vieilles pierres. Mais son pieux désir de pérenniser la monumentale majesté des temples sacrés d’Angkor n’avait séduit aucun commanditaire. Angkor, en ruines sous une végétation luxuriante, qui l’avait ému aux larmes. Angkor répudiée qui se mourait. Tandis que lui, astreint aux portraits vivants, tirait à hauteur d’œil sur la marmaille foudroyée. Absous de tout état d’âme par la voracité de son appareil.

Soudain, plus de déclic. Pellicule terminée. Il doit fuir en toute hâte. Or, au moment même où il abaisse son Nikon, l’ultime frimousse cadrée par le viseur entre dans son champ de vision. Bleuie d’hématomes, enflée, scalpée, avec un corps tailladé à l’avenant. Garçon ou fille ? La guenille nouée au bas des reins ne le révèle pas. Avec ça, trois ans à tout casser…

Il enrage d’avoir raté une photo aussi poignante de vérité, aussi symbolique ; peut-être son chef-d’œuvre, celui qui aurait assuré ses vieux jours ! Foutue malchance. Les aléas du métier. Tant pis. Plus une seconde à perdre… Il se précipite dare-dare vers la sortie, son matériel cliquetaillant en bandoulière : direct à l’aéroport, cible en sursis de bombes à répétition. Mais l’image a creusé son sillon jusqu’en son for intérieur... Il exécute malgré lui une volte-face impromptue. Revient sur ses enjambées. A cause du sourire entrevu. Un sourire insondable plaqué sur la minuscule bouche éclatée : ni innocent, ni suppliant. Ineffaçable. Et, sans transition, ce sourire le fait homme : déclenchant une course poursuite contre le chronomètre, repoussant le spectre en marche des khmers rouges, arrachant Bastienne à son Cambodge originel. Au génocide. Au mouroir. Embarquement immédiat pour deux allers sans retour.

Il rouvre les yeux. Une de sauvée pour combien de sacrifiés ? Une tout sourire, nidifiant dans le lit de l’intrus, contre des centaines d’innocents aux larmes mortifères exposés sur les murs de la Petite Salle du Centre Pompidou… L’absurde sentiment de culpabilité qui, de ce jour, n’a plus cessé de lui pourrir la vie en dépit de son bénévolat à l’UNICEF tenaille sa poitrine. Bastienne l’encercle du tendre étau de ses bras menus et il sent l’enfant bouger, l’enfant de l’intrus, cet enfant que personne n’aura l’idée saugrenue d’affubler d’un prénom idyllique du répertoire lyrique, a fortiori s’il naît avec les paupières bridées et le teint ivoirin de sa mère.

"Je passe juste" dit-il, repris de fébrilité. Phrase rituelle. En signe de protestation Bastienne affermit d’un cran sa douce étreinte, lui insufflant un peu de sa lumineuse paix intérieure. Alors son cœur rafistolé marque une pause. Sa mémoire reflue aux confins de l’oubli. Et parce que seule Bastienne détient ce pouvoir-là, dans sa tête il arrête de courir.

Jusqu’à la prochaine fois.

Rompant le silence feutré du salon camaïeu, une voix légère flûte d’amour et d’allégresse :

" Papa, murmure-t-elle. Papa, psalmodie-t-elle. Mon petit Papa chéri".

Est-ce que Millie trouverait à y redire ?

 

 

Poème texto

par Corinne Jeanson

Mes pans C se gonflaient d'L
quand dans ta bouche tu sues C mon vit
G M hais TBZ de feu
tu étais gaze L
et soignais mes fêlures
jamais APZ du désespoir de vivre
NMI du désir

 

 

Bloody Sunday

par  Laurence Marconi

 

Dimanche 5 novembre

J’ai le moral à zéro. Bloody Sunday … pas vraiment sanglant mais un fichu dimanche quand même. J’en ai assez de ces amants de pacotille, de ces hommes qui brillent, dans mon cou, autour de ma taille, comme des bijoux dernier cri… Je veux du lourd, de l’or 18 carats, je veux investir sur l’avenir : un compagnon qui dure, qui résiste aux caprices de la mode et à l’usure du temps…

Jeudi 9 novembre

Jeudi noir, Black Thursday… C’est la crise, je craque. Marc m’a fait une vraie scène de jalousie. Il a appris ma brève liaison avec Bruno du service marketing. Ils sont copains de machine à café et déballent leur tableau de chasse, le matin, en noyant leur nuit blanche dans un café noir. Pitoyable …

Vendredi 10 novembre

C’est décidé, je fais vœu de chasteté. Sainte Annie, c’est moi. Bon, soyons réaliste, disons que je fais une trêve, un Ramadan païen, un Carême en novembre. J’ai connu des mardis trop gras, une période de jeûne s’impose. Ce matin, j’ai rencontré Marc à la photocopieuse, il semble s’être calmé…

Mardi 14 novembre

Et voilà, il suffisait d’y croire : j’ai rencontré l’âme sœur ! Je l’ai su au premier coup d’œil. C’est LA perle rare, le tailleur sur mesures. Il me va comme un gant ! Il est attentionné, prévenant, romantique… Il me fait la cour à l’ancienne (roses rouges, dîner aux chandelles) et l’amour à la carte, pas de menu fixe, ni de plats imposés : un vrai délice … Ah, oui, j’allais oublier, il s’appelle Antonin.

Jeudi 16 novembre

Antonin est devenu un accessoire… indispensable. Il me colle à la peau. En fait, je crois bien que je l’ai dans la peau …

Vendredi 17 novembre 

Je suis sur un petit nuage …

Lundi 20 novembre 

Le lundi au soleil … Ce soir, on a fêté l’anniversaire de notre rencontre, ça fait déjà une semaine. Ça y est : record battu !

Mardi 21 novembre 

Pardonne-moi, gentil journal, si je passe en coup de vent, ma vie est un tourbillon…

Mercredi 22 novembre 

Notre première dispute, j’y crois pas ... même pas envie de te raconter.

Vendredi 24 novembre 

On est allés au ciné. On a vu le dernier Woody Allen. Jusque là, rien à dire. C’est quand il m’a raccompagnée à la maison que ça s’est gâté : il n’a pas voulu monter, c’est la première fois…

Dimanche 26 novembre 

Bloody Sunday, comme au " bon " vieux temps. On n’a pas arrêté de se disputer, pour un oui, pour un non : plus souvent pour un non que pour un oui, d’ailleurs. Il a voulu qu’on se fasse un plateau télé devant le match de foot, t’aurais dit oui, toi ?

Lundi 27 novembre 

Les lendemains qui déchantent… finalement, on en a vite fait le tour, de la carte … Et le plat du jour, c’est souvent le même … les roses rouges des premiers jours fanent dans un vase. Quant aux dîners en amoureux … ma chandelle est mor-te …

Mardi 28 novembre 

Il est parti. Encore un échec, lourd et mat …

Mercredi 29 novembre 

Les amours mortes se ramassent à la pe-lle. Et moi, je suis à ramasser à la petite cuillère ! Je relis Bridget Jones, c’est un peu ma grande sœur… Martine, ma copine qui travaille à la compta, m’a conseillé un site de rencontres sur Internet. C’est comme ça qu’elle a connu Victor. Après tout, pourquoi pas …

Jeudi 30 décembre

Mon ordinateur ronronne jour et nuit dans l’angle du salon. Moi qui ai toujours eu horreur des chats, me voilà accro à un chat électronique !

Vendredi 1er décembre 

Premier jour de l’Avent. Avent - Avant, avant quoi d’ailleurs ? Faut pas t’attendre à recevoir un amoureux enrubanné au pied du sapin, ma fille !

Dimanche 3 décembre 

Ce soir, j’ai rendez-vous dans un café. Avec Miguel. Ça fait trois jours qu’on discute par emails et entre nous, le courant passe : je suis toute électrique ! On n’a pas échangé de photos. Ça va être la surprise du chef ! J’ai passé trois heures à choisir ma tenue : ça sera chic et choc!

Mardi 5 décembre 

Bloody Sunday : un vrai désastre … je suis pas allée bosser. Au fond du gouffre. Je traîne du canapé au lit depuis dimanche. J’étais en avance. J’ai commandé une bière. Il était presque 18h00. J’étais impatiente. Impatiente et anxieuse. Je fixais la baie vitrée et la porte, je n’avais aucun indice pour reconnaître Miguel. Je ne connaissais ni son visage, ni sa voix. Pourtant, il me plaisait. Quand il est entré, c’est comme si j’avais reçu un ballon de football en pleine face. Miguel, c’était un pseudo … bien sûr… C’est avec Antonin que j’avais rendez-vous …. Match nul, vraiment nul … Balle au centre….

  

 

La scène

par Claude Romashov

 

Elle est là tapie derrière un bosquet. Elle l’a suivi. Son père adulé a rejoint ses camarades en uniforme sur la place puis ils se sont éloignés en plaisantant. Elle qui a l’art de passer inaperçue auprès des grandes personnes les a d’abord vus débusquer des caves une poignée de gens effarés. Ils sont sortis du village et, dans un champ à un kilomètre environ, ils les ont attachés deux par deux. Malgré les pleurs et les supplications, ils ont visé avec leurs fusils…

Elle a huit ans. Le ciel sans nuages de l’enfance vient de vaciller…

La scène est exiguë et sent la sciure, elle aime bien jouer dans ce petit théâtre parisien, aller à la rencontre de son public. Juste une chaise pour accessoire et sa seule présence sous la lumière crue des projecteurs. Elle entend les bruissements dans la salle, respire un grand coup pour endiguer le trac qui lui noue la gorge et les entrailles. Chaque soir c’est la même chose, elle à l’impression de se jeter dans l’arène, de rejouer sa vie.

Quelle émotion quand les applaudissements montent des travées. Le rideau se ferme. On la rappelle. Des vagues d’amour la portent. Elle a toujours voulu être comédienne, voulu sortir de son ventre les mots des grands tragédiens pour les projeter loin devant et en ressentir le choc assourdi. Sentir la présence du public, le brouhaha de la première et même tolérer les critiques, ces vautours déplumés de talent, toujours élogieux envers elle.

On l’aime. Elle ne laisse personne indifférent, on aime sa voix où pointe un zeste d’accent guttural. Ses amants vénèrent sa silhouette longiligne, son visage marmoréen démenti par un regard qui transperce l’âme. Peut-être, mais ces hommes qui lui déroulent le tapis rouge, l’encensent et la couvrent de cadeaux se révèlent inconstants et infidèles. Du plus loin qu’elle ne se souvienne, elle n’a jamais eu d’histoire longue et sérieuse. Juste des amourettes, quelques liaisons plus sérieuses mais pas d’engagement pas de promesses et pas d’enfant. Elle tient à distance tous les flagorneurs qui gravitent autour d’elle, avides des retombées de la gloire. La vacuité de ses amours l’étonne même si elle comprend bien qu’elle n’a jamais beaucoup donné d’elle-même, que sa capacité d’aimer appartient à la scène. Entrevoir des visages, serrer des mains, recevoir des gerbes de fleurs, voyager sur tous les continents. La fuite, toujours la fuite pour ne plus voir le regard bleu posé sur elle, le regard de son père. L’assassin brutal du champ de luzerne. Ce soir le souvenir brûlant brouille ses yeux, des sanglots remontent de l’enfance. Elle, la fille du bourreau. Elle se rappelle le départ précipité après la guerre, l’arrestation du père, la santé fragile de sa mère, et puis le désir très fort de se dédoubler, d’entrer dans une autre peau. Comme si elle effectuait une mue chaque soir sur scène.

La nuit est tombée dans les coulisses, il fait froid dans sa loge. Elle remonte sur la petite scène. Le théâtre a éteint ses lumières, elle a gardé la clé de l’entrée des artistes. Le spectacle est terminé. Elle se sent tellement vide et seule…

Demain elle repartira en tournée, rôder sa nouvelle pièce. Dans son métier elle est entourée. Elle a beaucoup d’amis, d’amoureux éconduits et depuis quelque temps une bande d’homosexuels la suit dans tous ses déplacements. Alors elle sera désirée, aimée pour une fois encore. Elle s’imprègnera des vivats de la foule, de l’odeur de chien mouillé des manteaux de fourrure, S’amusera des entrechats maladroits des porteurs de bouquets dans la loge. Toute cette légèreté qui compose et enrichit sa vie…

Ils essaient de fuir, de courir entravés par les liens, dans le champ de luzerne. Son père et ses camarades rient grassement car leurs victimes juives n’ont pas d’échappatoire. Elle tremble de tous ses membres, tapie derrière son bosquet mais elle veut voir, elle ne peut s’empêcher de regarder. Comme elle veut regarder la progression lente du doigt sur la gâchette, sentir l’odeur de poudre avant de tomber dans la sciure sur la scène du petit théâtre parisien…  

L’accessoiriste, cet idiot lui a donné un revolver factice… Elle balance l’objet avec colère. Elle lui avait pourtant bien spécifié qu’elle voulait une vraie arme pour la crédibilité de la scène de suicide dans la pièce. Pour sa part, elle n’a jamais eu l’envie d’effectuer le grand saut sauf ce soir… Elle éclate d’un rire douloureux. Pas si facile de franchir le pas. C’était encore du jeu. Elle n’a pas le droit de mourir puisqu’elle appartient à son public. Sa vie est une tragi-comédie qui dure depuis quarante ans, le bel âge pour une nouvelle amourette ! Demain elle emmènera dans ses bagages le jeune et bel amant qui ne la quitte pas de ses yeux humides de biche.

 

Rouge balises

par  Yvonne Oter

Ma mère me promenait souvent et longtemps dans mon landau. Quand, de ma position allongée, j’apercevais la pompe à essence rouge du garage voisin dépassant des bords de ma nacelle, je savais que la maison était proche et que nous serions bientôt rentrées. Longtemps, le rouge a été associé à l’odeur agressive du carburant, qui me plaisait assez, douçâtre, insidieuse, prenante.

Le rouge a ponctué toute mon enfance de ses taches chaudes. Rouge de la pomme d’amour croquée avec délice entre deux tours de manège. Rouge du feu de charbon qui grondait dans la cuisinière en se riant des froidures extérieures. Rouge des camions de pompiers hurlant sur la route pour assurer la sécurité des gens et des biens. Rouge du soleil couchant qui illuminait ma chambre à l’heure où le sommeil m’emportait.

Puis j’ai appris à me méfier du rouge. Rouge affolant de mon premier sang qui m’a laissé désemparée. Rouge inquiétant de l’encre dont les maîtres annotaient mes copies. Rouge trop brillant des lèvres qui me donnèrent mon premier baiser et rouge déchirant du premier chagrin d’amour.

Le rouge-sécurité laissait la place au rouge-bourreau, capable de blesser et de faire très mal.

Après l’adolescence, vint le rouge-coupable. " Feu rouge, on ne passe pas. " Rouge toléré en touches discrètes, sur des vêtements sobres et de bon ton. Place désormais au beige, au grège, au gris perle, au bleu marine, au vert sombre, au marron, parfois même au noir. De la classe ! De la distinction !

Mais rouge cerise pour la première robe de grossesse, tant le bonheur qui grandissait en moi avait besoin de s’afficher aux yeux du monde de manière éclatante.

Le blanc a envahi mes cheveux, gommant petit à petit leurs reflets sombres. Il est arrivé le temps de revenir vers mes anciennes valeurs. Le rouge a entamé mes convictions et entreprend de reconquérir son espace. Discrètement, par petites touches. Parfois, je le freine en tentant de lui imposer des nuances rosées. Rien n’y fait, il investit de nouveau ma vie. Rouge-regret, rouge-espoir, rouge-avenir. Rouge qui me dit qu’il ne faut plus tergiverser, qu’il faut oser, foncer, sans calculer. Qu’il n’est pas trop tard mais qu’il est temps. Rouge du demain qui est déjà presque arrivé.

Rouge-bonheur de la maturité accueillie avec amour.

 

 

Dans les couloirs de l’entreprise

par Ysiad

 

Dans les couloirs de l’entreprise

Le chemin est long et les infatués nombreux

A exercer leur emprise

Tyrans déguisés en supérieurs hiérarchiques

Cadres surpayés n’en fichant pas une

Beaux habits, beau manteau, costume-cravate, Borsalino

Avantages à tire-larigot

Filant à l’anglaise par les portes de service

Faire les soldes de quatre à six

Quand le Big Boss est en voyage

Pour voir du paysage

Déléguant corvées et pensums

Travail vient de Tripalium

Merci de faire plus que le minimum minimorum

Appelant du mobile

Pour demander si ça avance

Disposant du droit d’ingérence

Et de l’art de la courbette

Ronds-de-cuir experts en ronds-de-jambe

Mon cher Président,

Bien chère Madame, très cher Monsieur,

Avec mes sentiments les plus respectueux

Petits messieurs bien propres sur eux

A qui il faut rendre des comptes

Que faisiez-vous à telle date ?

Où étiez-vous à telle heure ?

Courriels exigés pour justifier une absence

Bien à l'avance

Beaux habits, beau manteau, costume-cravate, Borsalino

Petits tyrans pourris derrière les apparences

N’ayant de comptes à rendre qu’à eux-mêmes

Dans les couloirs de l’entreprise

Le chemin est long et les infatués nombreux

 

Repost 0
Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso expression
commenter cet article
7 mars 2011 1 07 /03 /mars /2011 13:25

IMG-5001bis.jpg

IMG-5131bis.jpgIMG-5142bis.jpgIMG-5146bis.jpg 

malgré les œillères, les souricières
malgré le cirque médiatique, le divertissement mécanique
malgré le nombril trépidant du tueur, le rayonnement haché de la mitraille
malgré les soldats angéliques affamés de chair et de sang
malgré les avions dans le ciel et le sommeil brûlé par les bombes
malgré le chagrin et la peur à la tombée du jour
malgré la clarté douloureuse de l'aube
malgré toute cette détestation
il faut bien continuer à ouvrir les fenêtres
cheminer d'un point à un autre, de l'un à l'autre
s'attarder au bord d'une fissure
angles de vue, carrefours de vie

 

Repost 0
Published by Patrick L'ECOLIER - dans Transit et variations
commenter cet article
26 février 2011 6 26 /02 /février /2011 09:00

Histoire-livre.jpg

Je vous laisse pour quelques jours en compagnie d'un auteur qui aime les histoires et ceux qui, en les écrivant, nous les livrent…

 

L’Histoire d’une Histoire : les livres

par Claude Bachelier

 

C’est l’histoire d’une histoire, celle que le Papet veut écrire à sa Petite Lumière et à son Petit Bonheur. Le cérémonial est toujours le même : le Papet s’installe à son bureau, prend des feuilles blanches et un beau stylo, avec une plume en or. Quand le Papet écrit des mots sur une feuille, il s’amuse à regarder le mouvement de la plume. Ce n’est pas facile, facile, car la plume monte, descend, tourne, retourne. On dirait une danseuse se dit-il, mais une danseuse avec un tutu noir comme son stylo et des chaussons en or, comme sa plume.

Voilà, le Papet est prêt. Prêt à écrire une histoire pour le Petit Bonheur et la Petite Lumière. Il ferme les yeux, se concentre, cherche les mots. Ces mots qui une fois encore lui échappent. Pourtant, des mots, il y en a des milliers, des millions même. Et s’il y en avait des milliards ? Des milliards de mots et le Papet n’est pas fichu d’en trouver quelques uns pour écrire une histoire pour le Petit Bonheur et la Petite Lumière !! C’est de la folie, ça ! Le Papet sent la colère monter en lui. Il regarde tous les livres de sa grande bibliothèque. Son œil est noir, menaçant. Mais les livres ne bougent pas. Aidez moi, leur demande t’il, aidez moi, vous me devez bien ça !

Et c’est vrai qu’ils devraient lui donner un coup de main au Papet. Non seulement parce qu’il les aime, ses bouquins, mais aussi parce qu’il les connaît tous. Ou presque tous. Il faut dire que le Papet, en plus d’être amoureux de la mer et du ciel, il est amoureux des livres. De tous les livres, pour ce qu’ils sont comme objets ; pour ce qu’ils représentent comme symbole de vie et de liberté. Mais pas un amoureux transi qui les regarderait sans les toucher. Oh non , pas du tout. Lui, ses bouquins, il les touche, les caresse ; il les effleure, les frôle ; il les sent, les respire. Il connaît leur place sur les étagères. D’ailleurs, personne d’autre que lui n’a le droit de les toucher, même pour le ménage. Un livre, dit-il, c’est comme une bouteille de bon vin dans une cave, un peu de poussière ne peut pas lui faire de mal. Mais au plus profond de lui, le Papet espère qu’un jour, le Petit Soleil, le Petit Bonheur et la Petite Lumière viendront les découvrir et les aimer.

Mais toujours aucun signe des livres, pas un signe, pas un geste, pas une page qui ne se tourne, un reliure qui ne brille plus que d’habitude. Rien, rien que le silence, rien que cette immobilité un peu lâche de ceux qu’il voulait ses amis.

Il faut dire que le Papet, il en a passé du temps avec eux. Du temps à les rechercher dans les librairies, à les choisir parmi des milliers d’autres. Du temps, pour certains à séparer chaque feuillet, délicatement avec un coupe-papier, pour pouvoir lire chaque page. Les progrès de l’imprimerie étant ce qu’ils sont, de tels livres n’existent pratiquement plus aujourd’hui, sans compter qu’il faut aller toujours plus vite et que l’impatience a remplacé l’élégance d’un geste d’amour et de respect. Le Papet n’en a nul regret et encore moins nulle nostalgie, mais un jour, il en parlera au Petit Bonheur et à la Petite Lumière. Sans doute, aura t’il en face de lui quatre grands yeux étonnés. Mais il se fait fort de trouver les mots pour leur expliquer. Enfin, en espérant que ce sera plus facile que pour leur écrire cette histoire…

Alors, le Papet revient à la recherche des mots. Il ne regarde plus ses livres qu’ils l’ont abandonné. Assis à son bureau, il voit le ciel, la montagne, la forêt. L’idéal, pense-t-il, serait en plus de voir la mer.

- Eh, Papet, tu ne peux quand même pas tout avoir !

Tiens, la petite voix intérieure. Il y avait longtemps qu’elle ne s’était manifestée.

- Bien sûr que je ne peux pas tout avoir mais, il n’empêche, ce serait quand même super génial comme on dit !!

Il savait bien, le Papet, qu’il n’aurait jamais le dernier mot avec la petite voix intérieure. Aussi, se remit il aussitôt à la recherche des mots pour l’histoire qu’il doit écrire à sa Petite Lumière et à son Petit Bonheur.

Il regarde ses livres du coin de l’œil. Mais ceux-ci restent de papier, inébranlables dans leur indifférence.

Aussi loin qu’il remonte dans le temps, le Papet a toujours aimé les livres, a toujours aimé les lire, s’en imprégner, s’en faire le narrateur ou le héros. A la bibliothèque de son école, seuls les premiers de la classe pouvaient lire avant les autres les livres que les enseignants désignaient comme étant les plus intéressants. Donc, tout le gratin de la classe s’empressait de s’instruire selon les recommandations officielles. Sans être un cancre patenté, le Papet ne figurait pas dans cette élite provisoire. Heureusement pour lui, il était totalement indifférent à cette répartition certifiée conforme. S’il lui arrivait de subir, durant la classe, des regards hautains ou des quolibets méprisants, la récréation et quelques baffes lui permettaient d’exercer un droit de poursuite légitime face aux petits génies du moment. Mais surtout, cela permit au Papet de lire des bouquins que personne ou presque n’ouvrait. C’est ainsi qu’il découvrit Jack London, Joseph Kessel, Jules Verne, Henri de Monfreid et bien d’autres encore. Ce sont ces auteurs là qui lui ont donné le goût de l’aventure, qui lui ont fait aimer la mer, les montagnes. Il a découvert avec eux ce qu’étaient les pistes poussiéreuses, les chercheurs d’or, les trafiquants d’armes de la Mer Rouge, les îles mystérieuses du Pacifique.

Et le Papet de planter là son stylo, ses feuilles blanches et son bureau. Le voilà de nouveau parti sur les berges du Yukon à la recherche des pépites d’or qui feront sa fortune ; le voilà parti sur les pistes des déserts de la Corne d’Afrique avec une cargaison d’armes pour les seigneurs de la guerre ; le voilà parti, à bride abattue dans les steppes d’Asie centrale, à la rencontre des Mongols…

- Eh, Papet, reviens sur terre, lui dit un peu sèchement la petite voix intérieure, tu as passé l’âge de faire le fou, et n’oublie pas l’histoire que tu dois écrire au…

- Je sais, je sais l’interrompit le Papet. Fiche moi la paix.

Pour un peu, il serait devenu grossier, le Papet. Non seulement, elle le stoppait dans une des plus belles évasions qui soit, mais en plus, elle lui rappelait son âge, à lui. Comme s’il ne le savait pas !!! Et alors, est ce parce que sa jeunesse était loin derrière lui qu’il n’avait plus le droit de s’évader ?

- Ne m’en veux pas, Papet, lui dit elle, confuse. Je ne voulais pas te blesser.

C’est bien joli les excuses, c’est bien pratique aussi, mais il faudrait mieux réfléchir avant de dire n’importe quoi ! Le Papet était plus agacé que blessé d’ailleurs. Il savait son âge mieux que personne. Mais l’idée qu’on puisse l’invoquer pour, en quelque sorte, lui interdire de rêver le révoltait au delà de tout. Et, cerise sur le gâteau, sa petite voix intérieure, sensée bien le connaître, semblait vouloir le ranger dans la catégorie des gens sérieux, ceux qui ne lisent que des chiffres ou des règlements et qui jamais ne rêvent ou ne s’évadent tant ils sont sérieux, eux ! Assurément, le Papet ne fait pas partie de cette catégorie là, même s’il est quelqu’un de très sérieux, mais lui, ne se prend jamais au sérieux…

Le voilà donc de nouveau à son bureau, le stylo à la main, un stylo d’où aucun mot ne venait. Et tous ces bouquins, muets et inutiles !

Il les regarda pourtant de nouveau, encore plus attentivement. Il s’amuse un instant à en lire les titres sur la tranche. Il lui faut à chaque fois pencher la tête à droite, puis à gauche, puis de nouveau à droite, parfois même ne pas là pencher du tout. Les livres sont ainsi faits que pour lire le titre ou le nom de l’auteur, il faut se livrer à une gymnastique de la tête qui nous fait ressembler à un pantin désarticulé.

Malgré la petite voix intérieure qui doit faire le guet quelque part, le Papet se laisse de nouveau envahir par le souvenir des aventures qu’il vivait à travers les livres, par procuration en quelque sorte. Il ne sait plus très bien où il est, le Papet. Est il à son bureau, ou bien parcourt il le vaste monde avec tous ces gens qui, un jour, lui ont ouvert la porte d’un monde sans limites et sans frontières ? Est il dans ce monde qu’ils ont raconté ou inventé et que lui, le Papet, a tellement imaginé qu’il connaît la moindre parcelle des déserts de Somalie, du moindre caillou des rives du Yukon ou de la vitesse des vents qui balaient les côtes des îles lointaines du Pacifique.

Qu’est ce que c’est beau un rêve, se dit-il, quand ce rêve est né de l’imagination ou de la mémoire d’un homme, et que cet homme, avec des mots, avec des phrases est capable de le transformer en une histoire où le rêve donnera à l’adolescent l’envie du grand large ou des grands espaces.

La petite voix intérieure n’aura nul besoin de le rappeler à l’ordre. Le Papet sait maintenant l’histoire qu’il va écrire au Petit Bonheur et à la Petite Lumière. Ce sera une histoire où les personnages seront des livres et les livres des personnages. Ce sera une histoire où les rêves deviennent des livres par la magie des mots et les livres des rêves par la magie de l’imagination. Ce sera une histoire qui leur dira qu’il y a des livres plein de vie, plein de rêves et que cette vie, que ces rêves sont les clefs de la liberté sans lesquelles aucune porte ne peut s’ouvrir. Cette histoire leur dira d’aller chercher dans tous ses livres, mais aussi dans tous les autres, ce qui donne à la vie ce goût inimitable, la liberté.

Repost 0
Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso nouvelles
commenter cet article
23 février 2011 3 23 /02 /février /2011 14:41

Folie-libye.jpg

beau sang giclé

 

tête trophée membres lacérés

dard assassin beau sang giclé

ramages perdus rivages ravis

enfances enfances conte trop remué

l’aube sur sa chaîne mord féroce à naître

ô assassin attardé

l’oiseau aux plumes jadis plus belles que le passé

exige le compte de ses plumes dispersées

(Aimé Césaire, Ferrements)

Repost 0
Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso expression
commenter cet article
21 février 2011 1 21 /02 /février /2011 18:36

fetes-et-defaites-image.jpg

Calipso 2011. Le temps du concours de nouvelles est venu. Un concours qui fera date dans l'histoire de l'association puisqu'il s'agit de la dixième édition. Une fois encore nous convions des auteurs, amateurs, artisans, artistes, sculpteurs d'histoires et interprètes de la vie à écrire, à concourir et peut-être à se faire élire. Qu'elles nous viennent d'un pays proche ou lointain, réel ou imaginaire, les nouvelles savent voyager, emprunter des chemins de traverse, passer d'une langue à une autre, nous porter ailleurs. Le genre est rompu à toutes les extravagances, capable de transmettre des quantités de choses en quelques pages. Ces courtes histoires naissent dans le tourbillon des conflits, des amours, des interrogations. Certaines trouvent leurs lecteurs, entrent en résonance, d'autres se perdent. C'est le risque du jeu, sa richesse aussi.

Pour cette dixième édition, nous vous donnons rendez-vous autour du thème :

" Fêtes et défaites "

 

Le concours est ouvert à tous, sans distinction d'âge, de nationalité ou de résidence.

Les textes soumis pourront avoir fait l’objet d’une publication préalable sous quelque forme que ce soit à charge pour les auteurs de vérifier s’ils sont libres de droits.

Le format des nouvelles devra être compris entre 1500 et 2000 mots (plus ou moins 10%)

Deux mois après la clôture du concours, un jury de cinq membres procédera à une première sélection de 12 nouvelles dont les titres seront annoncés sur le site Calipso en septembre 2011.

Dans un second temps, cinq grands prix seront attribués pour un montant de 1000 € (dont 300 € pour le premier, 250 € pour le second et 200 € pour le troisième, 150 € pour le quatrième et 100 € pour le cinquième). Les douze nouvelles lauréates seront publiées en recueil au cours du dernier trimestre 2011. Elles seront également présentées au public et mises en voix et en musique par des comédiens et musiciens lors d’une journée " Nouvelles en fête " en octobre 2011. Théâtre, concert de jazz et cabaret seront également au menu de la journée. Les lauréats seront prévenus par téléphone ou mail au moins 15 jours avant la fête. La présence des auteurs primés est souhaitée à cette journée. Une contribution à leurs frais de déplacement d'un montant de 30 à 150€ en fonction de leur résidence leur sera allouée, l'hébergement sera assuré par les membres de l'association Calipso.

Nous avons également le plaisir d'associer les Editions Quadrature à l'événement en offrant aux douze auteurs sélectionnés le livre de leur choix dans la collection de l'éditeur.

Les auteurs primés s’engagent à ne pas réclamer de droits d’auteur autre que le prix reçu à l’occasion de ce concours. Les nouvelles, primées ou non, restent libres de droits.

Le jury et l’association Calipso se réservent la possibilité d’annuler le concours si la participation était jugée trop faible. En ce cas, les droits de participation et les manuscrits seraient renvoyés à leurs auteurs aux frais de l’association Calipso.

 

Pour participer

Les nouvelles présentées au concours sont limitées à deux par auteur. Chaque texte présenté avec un titre original sera rédigé en français, dactylographié, agrafé et expédié en cinq exemplaires. Ni le nom, ni l'adresse de l'auteur ne devront être portés sur le ou les textes. Par contre, sur chaque feuille du texte, en haut à droite, l'auteur portera un code de deux lettres et deux chiffres au choix (exemple : AB/10). Ces deux lettres et ces deux chiffres seront reproduits sur une enveloppe fermée à l’intérieur de laquelle figureront le nom, l'adresse, le téléphone et l’adresse mail de l'auteur ainsi que le titre du texte (ou les titres, un code par titre).

Les droits de participation sont fixés à 5 Euros par nouvelle. (le chèque sera libellé à l’ordre de Calipso et encaissé après la clôture du concours). Une ou deux enveloppes timbrées à l’adresse de l’auteur pourront également être jointes à l’envoi si celui-ci souhaite un accusé de réception de sa participation et/ou l’envoi du palmarès, à préciser sur l'enveloppe).

La date limite d'envoi des œuvres est fixée au 30 juin 2011.

Calipso - 35 rue du Rocher 38120 Fontanil Cornillon, France

Une rubrique " Concours de nouvelles 2011 " est crée sur le site Calipso pour informer, commenter, questionner et suivre l’évolution du concours.

Le barman et toute l’équipe de Calipso vous souhaitent une agréable participation.

Repost 0
Published by Patrick L'ECOLIER - dans Concours de nouvelles 2011
commenter cet article
16 février 2011 3 16 /02 /février /2011 09:09

Image-du-jour.jpg

Elle regarde droit devant. Son attention est fixée. La scène emplit son regard. Le cadre est simple, dégagé des enduits de lumières. L'ensemble est malgré tout trop impressif et la laisse perplexe. Elle cache en partie l'appareil qui doit surprendre la chose ou la personne vue. Elle s'interroge sur ce qu'elle voit comme s'il lui fallait en savoir plus avant d'opérer. Il y a probablement trop d'éléments parlants ou trop de détails qui lui font de l'effet. Peut-être se rend-elle compte qu'elle est elle-même observée, qu'elle est objet du regard de l'autre, si bien qu'elle finit par se demander pourquoi elle se trouve là postée dans l'encoignure d'un mur d'une rue passante.

Il se peut aussi que dans le déferlement des passages, elle ne représente rien d'autre que ce que tout le monde voit, une sorte de cliché qui n'interroge rien, ne provoque aucun émoi et ne renvoie qu'une sorte de zébrure un peu amère de la misère du monde. Elle ne sait rien dire de ce qu'elle découvre ou de ce qu'elle espère, et, à force de n'avoir dans le regard que le contour des choses, ce qu'elle entrevoit devient illusion. Une découpure supplétive de la réalité.

Repost 0
Published by Patrick L'ECOLIER - dans Image In
commenter cet article
14 février 2011 1 14 /02 /février /2011 13:30

Foirer-papier-peint.jpg

On le sent bien à la fréquentation du café, les vacances sont là. Voilà six semaines que nos montagnes respiraient un grand air ensoleillé avec seulement deux ou trois nuages pour faire joli et hop, comme si tout cela était programmé, la météo nous annonce de la neige pour le premier jour des incontournables sports d'hiver. Ceux d'entre vous qui ont eu la chance de lire le dernier billet d'Ysiad sur le sujet savent à quoi s'en tenir et ont leur destin en main. Certains d'entre eux d'ailleurs en profiteront pour traverser la Méditerranée et vaquer du côté de l'avenue Bourguiba ou danser la Carmagnole sur la place Tahrir. Quant à ceux qui ne partent pas et qui voudraient en profiter pour refaire le salon ou la chambre du petit, Ysiad leur donne aujourd'hui quelques conseils pour bien foirer l'entreprise. On est quand même sympa au café, non ? Mais les autres, me direz-vous, tout ceux qui n'ont pas les moyens de partir ou qui n'ont pas de vacances du tout ? C'est pas compliqué, ils travailleront plus et apprécieront plus la neige à la télé surtout si elle vient à bloquer les routes des vacanciers. Mais attention, là, le petit qui aboie tout le temps, s'emparera alors de l'écran pour expliquer que c'est pas normal hein, qu'il y a des dysfonctionnements inadmissibles et que des sanctions exemplaires vont être prises…  

 

Comment bien foirer la pose du papier peint

par Ysiad

 

Aujourd’hui, reprenant à part soi la comptine selon laquelle "foirer c’est bien, mais bien foirer, c’est mieux", nous nous lançons tout feu tout flamme dans le vaste univers des travaux manuels, en nous tournant plus particulièrement vers ceux qui présentent l’avantage de pouvoir être exécutés à quatre mains. En effet, il n’est pas nécessaire d’avoir fait l’ENA pour admettre qu’il vaut mieux poser du papier peint à deux que tout seul. Enfin, en principe. Tout dépend des poseurs, bien sûr, s’ils sont doués, ou non. Il ne suffit pas forcément d’avoir de bons outils. C’est toujours la même chose, n’est-ce-pas.

 

Cela fait des semaines que vous avez l’intention de retaper un peu la chambre des loupiots. La peinture des murs est franchement moche. Sa teinte coquille d’œuf tire sur le jaune sale autour des plinthes, les posters de l’occupant précédent ont laissé des marques partout, la petiote a écrit " côt, côt " au marqueur bleu à côté du placard, sous les encouragements pressants de son grand frère, bref, il est urgent de faire quelque chose, et c’est ainsi que par une belle fin de journée du mois de juillet, les bouts de chou ayant pris leur quartier d’été chez leurs grands-parents, vous arpentez, main dans la main, les allées de papier peint du magasin Leroy Merlin, non loin de Réaumur.

Le choix s’avère encore plus impressionnant qu’entre les pages du catalogue. Il y en a pour tous les goûts. Vous hésitez. Revenez sur vos pas. Retombez en enfance à la vue d’un motif représentant des petits éléphants trognons qui s’arrosent avec leur trompe. Au bout de l’allée, le conjoint s’est assis sur un pliant de courtoisie avec le journal. Il a trouvé son pot de colle, son éponge, sa brosse et son pinceau, sa mission s’arrête là. Il vous laisse carte blanche pour la suite. Après avoir fait la plouf entre différents imprimés, vous optez pour un papier bleu pâle décoré de moutons laineux à la bouille réjouie, gambadant par groupe de trois, tous les trente centimètres, au milieu de petits bouquets de pâquerettes. Motif qui, selon vous, présente le double avantage de permettre à l’enfant d’apprendre à compter tout en le prédisposant agréablement au sommeil, et c’est avec cette illusion à visée pédagogique que vous vous dirigez vers les caisses, en poussant le caddy contenant vos lés de papier et vos outils variés.

Trois jours plus tard, après avoir gratté, dépoussiéré et lessivé les murs, le conjoint vous appelle à la rescousse, car enfin, comme nous l’avons mentionné plus haut, coller du papier peint est une opération que l’on peut envisager de mener en couple, tout au moins est-il permis de l’espérer. Vous voici donc juchée sur l’escabeau, avec le premier lé que vous tentez d’ajuster le long de la plinthe, tout en suivant les conseils du conjoint. Incline un peu à droite. Pas trop. Redresse un chouïa. Stooop. Bien. Il ne vous reste plus qu’à lisser la feuille avec la brosse. Allez-y, c’est à vous. Miracle, il n’y a pas de bulles. Pour un coup d’essai, c’est un coup de maître ! Déplaçons l’escabeau et continuons dans la joie et la bonne humeur, encouragés que nous sommes par cette première victoire. On encolle le deuxième lé, on l’applique contre le mur et on lisse avec la brosse. Comme les chers petits vont être contents, et comme elle est riante, la perspective d’une pièce entièrement rénovée par vos soins ! Cependant, tout doux. Ne vous emballez pas trop vite, et soyez un peu à ce que vous faites. Il reste une bulle, regarde, deuxième rangée de moutons, côté gauche en partant du haut, indique le conjoint en pointant avec l’index l’endroit qui boursoufle. Allons bon. C’est embêtant. Il vous faut décoller entièrement le lé, et recommencer l’opération en lissant à partir du centre. Pas évident mais enfin on va y arriver, un peu de patience, on a toute la journée devant nous. Deuxième essai, allons-y alonzo, on se concentre. Il y a une autre bulle sous le ventre du mouton central, à droite en partant du bas, là, celui qui a les pattes dans les pâquerettes, fait le conjoint.

Effectivement. Le mouton est si déformé qu’il semble enceint. Ça ne va pas du tout. Pendant que vous essayez de chasser la bulle avec l’éponge, une autre bulle se forme cinq centimètres plus bas. Et une autre, plus grosse, encore un peu plus bas. Et une quatrième. Vous avez beau vous échiner, impossible de les éliminer. La barbe. Tout est à refaire. Ça cloque de partout. Veux-tu que je te relaie ? demande le conjoint avec une pointe d’impatience dans la voix. Pas la peine, rétorquez-vous en chassant une mèche de cheveux luisante de colle, tout baigne à mort! et comme si vous vouliez lui prouver que vous êtes parfaitement capable d’éliminer les bulles sournoises que fait ce putain de papier rien que pour vous contrarier, vous attrapez le lé suivant et le plaquez des deux mains contre le mur, paf !, dispersant d’un geste énergique la colle du centre vers le haut et rayonnant vers le bas avec la brosse, imitant en cela les poseurs d’affiche dans le métro, la dextérité en moins. Non seulement vous avez fait une estafilade de dix centimètres au centre de la feuille, mais vous l’avez trouée. Ah bravo. Tu as décapité le mouton, fait le conjoint. Effectivement. Le mouton a perdu sa tête. Quelle poisse ! Allez, on change, et vas-y mollo sur la colle, fait-il en vous confiant le pot.

Il est quatre heures de l’après-midi quand vous déclarez forfait. Vous avez eu envie de décapiter douze fois le conjoint avec ses T’as encore mis trop d’ colle ! Flûte. Pour l’heure, il est parti en racheter au magasin et des rouleaux aussi, tant vous avez gâché. Vous l’attendez, assise sur l’escabeau au milieu des copeaux de papier dispersés sur le sol, en comptant les moutons. Tu veux coller ou poser ? vous demande-t-il en rentrant. Coller, poser : vous aimeriez surtout vous reposer, mais c’est reparti, dans la fatigue et la mauvaise humeur, c’est pour la bonne cause, vous posez.

Les heures passent au milieu des moutons qui cloquent et des vapeurs de colle.

On arrête le massacre, décrète le conjoint sur le coup des vingt heures. Je continue seul. Il est tout juste minuit lorsqu’il sort de la chambre, le cheveu en bataille et les mains collées au tee-shirt. L’odeur est si forte qu’elle vous saisit en entrant dans la pièce. Vous inspectez les murs. Bon, quelques bulles subsistent çà et là comme des îlots de résistance, la spatule a laissé des traces, certains raccords sont troublants, un mouton a cinq pattes mais dans l’ensemble, pour des amateurs de votre catégorie, c’est pas si mal. Y a pas mort d’homme en tout cas. Non, franchement, c’est correct, affirmez-vous. Le conjoint n’est pas du tout de cet avis. C’est foiré, tranche-t-il d’une voix sans concession. A cause de ces putains de murs qui sont même pas droits conclut-il, tournant les talons sèchement et claquant la porte avec tant de colère virile, qu’un pan de papier se décolle aussitôt.

… Mais si par miracle, à peine rentrée de vacances, votre petiote dans sa robe à fleurs s’empare d’un marqueur noir et profite d’un instant d’inattention de votre part pour barbouiller les moutons de jolies arabesques sous la conduite de son grand frère, alors seulement, la petite entreprise de pose du papier peint un beau jour de juillet pourra être considérée comme bien foirée.

 

Repost 0
Published by Patrick L'ECOLIER - dans Comment bien foirer...
commenter cet article
11 février 2011 5 11 /02 /février /2011 17:42

et-de-deux-image.jpg  

 

Repost 0
Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso expression
commenter cet article
10 février 2011 4 10 /02 /février /2011 08:00

Courtisane-3-copie-1.jpg

Une nouvelle de Corinne Jeanson

 

Wen-K'i se leva sans bruit, ouvrit la porte de la véranda. Le lac, au petit matin, s'estompait sous les brumes blanches. Silence. Suspension. Les arbres frileux plongeaient leurs chevelures rousses dans les eaux arrêtées. Le châle de Wen-K'i ne suffisait pas à la réchauffer et elle goûtait au froid du matin comme elle avait jadis goûté aux blessures de l'amour. Une main serra son coude. Je l'avais vue, tremblante, se pencher au-dessus de la balustrade, sans bruit, je m'étais approché, vibrant à ses pensées. Nos yeux étaient sans mélancolie, sans regret, sans espoir non plus. Nous attendions le moment où les existences glissaient, où la vie apparaissait en ultime vainqueur. Il y a longtemps, nous aurions pu nous comporter en maîtres des jours et des nuits. Ce matin d'automne, nous nous dressions au-dessus des eaux endormies et nous réalisions, après tant d'années, que le vertige nous avait toujours habités. Sans que nous ayons besoin de parler, nous savions, l'un et l'autre, que notre route aboutissait à ce même plan, douloureusement insensé, et qu'au même instant nos pensées renonçaient. Nous nous tenions debout, surplombant le lac, ma main pressant le coude de Wen-K'i.

Une servante nous aperçut. Je lâchais le bras de Wen-k'i. Elle porta une table basse sous le prunier et nous servit du thé. Elle s'éloigna aussi vite qu'elle avait fait tous ces gestes. Nous demeurions, seuls, sur la terrasse, les brumes se dissipaient et la lumière chassait le fond de la nuit. Nous nous taisions. Je pensais que demain je partirais. Je savais que derrière les monts de la Belle Endormie se nichait un ermitage où vivait un vieil homme. Une ferme entourée d'un jardin était abandonnée près de là. J'y resterais le temps qu'il conviendrait à lire et à écrire. C'était ce que je finis par expliquer à Wen-K'i, d'un air détaché et persuasif. Elle sourit et avoua que le pavillon du lac était en quelque sorte sa ferme. Bientôt, elle y resterait seule, elle aussi, avec ses servantes, renonçant à recevoir quiconque. Elle rectifia : ce n'était pas un renoncement. Ses désirs, qui l'avaient protégée jusque là, s'effaceraient et un apaisement nouveau s'installerait. Elle n'en était pas encore très sûre mais elle le sentait.
Les jeunes filles se levèrent et l'une d'elles plongea nue dans le lac. Elle nagea calmement et bientôt se hissa de nouveau sur le ponton de la terrasse. Le jeune homme qui sortait de la chambre de Wen-K'i s'approcha et l'enveloppa pour la sécher dans un linge blanc. Ils riaient tous les deux, oublieux. Lorsque Wen-K'i porta à ses lèvres la tasse de thé, je remarquai une ride nouvelle au coin de sa bouche. Sur la Belle Endormie, les cyprès et les pins fixaient le monde dans une pause éternelle et contemplative. Demain, je serais là-bas. J'ai oublié ce que fut le reste de la journée : la peau douce comme le jade de Wen-K'i, le parfum de ses cheveux et la hardiesse de sa nuque. Rien d'autre n'avait d'importance.

Le matin de mon départ, Wen-K'i m'avait tendu un rouleau calligraphié retenu par un lien de soie : "Tu le liras lorsque tu seras arrivé dans ton monastère." J'attendis trois soirs avant de me décider à dénouer le lien. Je tentai de calmer mes émotions en faisant brûler de l'encens. Je déroulai lentement le rouleau, retenant encore l'instant de la découverte. Je commençai ma lecture. "A mon aimé". Je me souvins d'une question qu'elle m'avait posée il y avait bien longtemps : "As-tu déjà livré toute ton âme à quelqu'un ?" Je n'avais pas su répondre. Avec ses textes, calligraphiés de sa main, Wen-K'i me livrait toute son âme.

Depuis, je vis dans cette ferme au bord d'un plateau enlacé aux monts de la Belle Endormie. Je contemple le paysage, le vide empli de ce décor. Peut-être une vieille Chinoise fardée se penche-t-elle encore sur le miroir du lac, celui-là même qui a emporté son dernier amant. Le jeune homme aux cheveux courts, debout dans la barque, venait d'enlever la nièce adorée aux longs cheveux de soie. La vieille courtisane dormait dans sa chambre close quand les jeunes gens se sont éloignés, silencieux et criant dans leur tête des mots insensés, des aveux spontanés. N'était-ce pas d'ailleurs le battement strident de leur trahison qui l'avait éveillée ? Elle s‘était glissée sur la natte, avait tiré la baie opaque et là-bas, sur le miroir gris, la barque les emportait au loin. Wen-K'i n'avait pas gémi. Sa vieillesse, en rides arrondies, pareilles aux vagues frangées sur le lac, apprivoisait ce sentiment étrange : le renoncement que certains nomment sagesse. Aux portes de la vie, aux dernières bornes, elle allongeait le bras pour dessiner dans le vide de l'air -pas tout à fait le vide- le visage de son aimé.

Retournerai-je un jour à la maison du lac ?

                                                                               Fin

Repost 0
Published by Patrick L'ECOLIER - dans calipso nouvelles
commenter cet article